Face à la crise énergétique annoncée, les politiques de développement des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique sont essentielles. Dans les pays les moins avancés, malgré un vrai potentiel, la rareté des ressources publiques et privées freinent les mutations nécessaires. Dans les pays développés et émergents, les subventions des énergies renouvelables génèrent des « effets d’aubaine » et l’efficacité énergétique, pourtant plus rentable, pâtit de cet engouement pour les énergies renouvelables et de l’incapacité des outils institutionnels à prendre en compte ses spécificités.

Cet article est extrait du numéro 6 sur Capital investissement et énergies propres

Alors que les pays émergents commencent tout juste à goûter aux délices de la société de consommation, celle-ci paraît déjà menacée. Sur les 15 dernières années, l’essentiel de l’augmentation de la consommation mondiale de combustibles fossiles (environ 80 %) provient des pays émergents. En 2050, l’Asie devrait, à  elle seule, consommer plus d’hydrocarbures que n’en consomment aujourd’hui l’ensemble des pays industrialisés. Comment satisfaire cette « boulimie énergétique » avec des ressources limitées et éviter que le forçage anthropique1 du climat ne nous entraîne vers des évolutions irréversibles ?

Les réactions à ces défis majeurs semblent osciller entre deux extrêmes – d’un côté la négation de la menace, de l’autre la promotion de la décroissance. Comme l’extension à l’ensemble de la planète du modèle énergétique des pays développés n’est pas tenable et que la décroissance n’est pas crédible, un changement de paradigme s’impose donc. Il nous faut repenser notre modèle énergétique et investir massivement à la fois dans l’efficacité énergétique et dans les énergies renouvelables. Toutefois, si la réduction des gaz à effet de serre est l’objectif commun de ces deux secteurs, les moyens d’action pour les développer diffèrent – ce que tendent à gnorer la plupart des outils de financement institutionnels. Dans les faits, ces secteurs obéissent en effet à des logiques très différentes – ce que devraient prendre en compte les investisseurs.

Investisseurs « écologistes » ou chasseurs de primes ?

Au niveau actuel du prix des énergies fossiles – encore relativement bas – la rentabilité de la plupart des énergies renouvelables est faible. Ces énergies sont diffuses, souvent intermittentes et obligent parfois à doubler les investissements pour sécuriser la continuité de la production. La rentabilité de ce secteur dépend donc de politiques tarifaires in citatives mises en place par les États. Par exemple, Électricité de France (EDF) rachète la production éolienne à un tarif fixé par décret en 2006 pour 15 ans à 0,082 euros par kilowattheure (kWh) – contre un coût de production moyen de 0,04 euros par kWh pour l’ensemble du parc d’EDF. Cette sécurisation des revenus permet de financer massivement les projets éoliens par l’emprunt bancaire, assure un taux de rendement interne de l’ordre de 8 % et une rentabilité moyenne des fonds propres de 22 %, selon la Commission de régulation de l’énergie (2006). On peut s’interroger sur la pertinence d’incitations qui produisent de tels effets d’aubaine. Il n’est pas certain en effet que cette utilisation des fonds publics soit optimale car elle génère des « rentes vertes » qui profitent à des chasseurs de subventions. Cela existe pour l’éolien mais encore plus pour la production d’énergie solaire photovoltaïque.

Bien entendu, pour que le raisonnement soit complet, il conviendrait de prendre en compte le coût de la « tonne évitée » de gaz carbonique, la réduction inévitable de l’avantage compétitif des ressources fossiles au fur et à mesure de leur raréfaction, le coût d’investissement de départ de technologies qui vont être de plus en plus performantes et rentables, etc. À l’exception de cas bien spécifiques (hydroélectricité, sites isolés non connectés au réseau, gisements de biomasse), il n’en demeure pas moins qu’actuellement les énergies renouvelables ne sont rentables en Europe que par le biais de subventions massives.

Des PMA « condamnés » à l’investissement public ?

Si le contexte du financement des énergies renouvelables des pays développés semble clair, deux logiques différentes existent dans les pays en développement. Certains pays émergents comme la Chine ont adopté un système de subventions proche du modèle européen, même si des nuances existent : pour l’éolien par exemple, les tarifs de rachat du kilowattheure par l’État chinois sont géographiquement différenciés et vont de 0,51 (0,0746 dollar au 17 mai 2010) à 0,61 yuan (0,0893 dollar) soit une prime de 50 % à 79 % si l’on compare avec le tarif moyen d’achat du kWh produit par le biais du charbon (0,34 yuan, soit 0,0497 dollar). La Chine parie clairement sur le développement de son marché intérieur avec pour objectif de devenir le leader mondial des énergies renouvelables et de s’imposer dans un second temps à l’export grâce à la compétitivité de sa main d’oeuvre.

Pour les pays dits « les moins avancés » (PMA), le problème est tout autre. Une politique de subvention est impossible en raison des fortes contraintes pesant sur les finances publiques. L’équilibre financier des projets ne peut alors reposer sur les subventions et doit donc se baser sur la seule rentabilité économique. Cette rentabilité pourrait être parfois plus facile à trouver en Afrique qu’en Europe, pour plusieurs raisons. Par exemple, le potentiel hydrologique inexploité est considérable (bassin du Congo, plateaux éthiopiens, Cameroun). Par ailleurs, les gisements de biomasse – issus des cultures, de la forêt et des déchets – peuvent être très importants. En raison de la faible densité de population de certaines zones, une production décentralisée de petite taille (centrales à biomasse, hydroélectricité, éoliennes, voire ponctuellement photovoltaïque) coûte moins chère qu’un raccordement au réseau. Mais surtout, la production thermique (moteurs diesel lents, groupes électrogènes) est nettement plus coûteuse en Afrique qu’en Europe. Avec un coût moyen de production de 0,18 dollar par kWh, l’électricité africaine est en effet une des plus chères au monde ce qui constitue un frein majeur au développement. L’insuffisance de la production, enfin, a un coût : lorsque le producteur national d’électricité sud-africain procède à des délestages, entrainant l’arrêt de la production minière au moment où les prix des matières premières sont les plus attractifs, cela ne va pas sans pénaliser l’économie du pays2. Quant à l’électrification rurale, elle reste largement contrainte par une offre insuffisante. Dans ce contexte, tous les kWh sont bons à prendre : il vaut mieux une énergie chère que pas d’énergie du tout.

Si certains projets de production d’énergie renouvelable dans les PMA sont rentables même sans subventions, leur financement reste difficile, les investisseurs privés considérant avant tout le couple risque-rentabilité. Or les projets de production d’énergie ont des cycles de vie très longs – de 20 à 30 ans – qui coïncident rarement avec des business models aux objectifs plus immédiats. En outre, ces projets sont plus exposés au risque politique car le client du producteur est généralement une entité publique. Les stratégies de sortie (en particulier via l’introduction en bourse) sont difficiles en raison de la faible liquidité des marchés financiers3. De fait, si les fonds privés investissent dans les pays émergents4 (Chine, Asie du Sud-Est, Brésil), ils hésitent encore à le faire dans les PMA en raison d’un niveau de risques qui, en l’absence de subventions publiques, n’est pas compensé par une rentabilité suffisante. Aujourd’hui – et pour longtemps – seuls les acteurs publics du développement peuvent investir en fonds propres dans ce contexte.

L’efficacité énergétique, une rentabilité élevée peu valorisée

L’efficacité énergétique consiste à produire les mêmes biens ou les mêmes services, mais en utilisant le moins d’énergie possible. Selon McKinsey Global Institute (2008), un montant de 170 milliards de dollars devrait être investi annuellement d’ici 2030 pour améliorer la productivité énergétique et réduire de moitié le taux de croissance de la consommation énergétique mondiale. Une moindre demande énergétique permettrait également de réduire les besoins d’investissement dans l’appareil de production et la pression sur les ressourc
es fossiles. L’Agence internationale de l’énergie (AIE, 2007) estime qu’un dollar investi dans l’efficacité énergétique permet de réduire de deux dollars le montant investi dans les capacités de production. Pour les collectivités, l’efficacité énergétique représente des économies substantielles sur les infrastructures, une rentabilité élevée et un fort potentiel de réduction des émissions de gaz carbonique. Ce potentiel serait massivement (65 %, dont 16 % pour la Chine) situé dans les pays en développement (McKinsey Global Institute, 2008).

Pourtant, malgré une rentabilité élevée, le financement de l’efficacité énergétique reste difficile. Si l’on considère les 28 pays membres de l’AIE (pour l’essentiel, industrialisés), les gains en efficacité énergétique étaient de 2 % par an avant 1990, pour seulement 1 % depuis cette date (AIE, 2007). En Chine, les investissements « privés » (le plus souvent, venant d’entreprises à actionnariat public) dans l’efficacité énergétique ne représentaient en 008 plus que 4 % des investissements totaux dans le secteur de l’énergie, contre 13 % en 1982. Cette baisse importante de l’investissement privé s’observe  ans la plupart des pays en développement.

Cela s’explique par des facteurs relevant à la fois des ressources humaines (faible poids en interne des ingénieurs de production, mode de rémunération des agents inadaptés ne valorisant pas ce facteur de performance, etc.), de la technique (mauvaise mesure de la performance énergétique des équipements) ou de la logique budgétaire (cloisonnement entre les budgets d’investissement et les coûts de fonctionnements empêchant les arbitrages, etc.). Mais bien entendu, l’accès limité au financement joue incontestablement un rôle majeur dans le désintérêt pour l’efficacité énergétique. Dans les pays où les sources de financement sont rares (PMA), où les besoins d’investissements sont élevés (pays émergents), il existe une compétition interne au sein de l’entreprise pour accéder à une ressource financière limitée. La plupart du temps l’entreprise donne la priorité au développement de son activité au détriment d’une rationalisation énergétique – cette dernière ne générant pas de chiffre d’affaires mais plutôt une réduction de coûts.

Par ailleurs, les outils institutionnels mis en place pour développer l’efficacité énergétique, tels que les fonds d’investissements en capital, sont souvent les mêmes que ceux concernant les énergies renouvelables. L’efficacité énergétique, moins « lisible », en pâtit. Les sociétés de services énergétiques5, par  exemple, sont souvent de petite taille et ont du mal à lever financement et capital ; centrées sur le secteur tertiaire, leur bilan industriel est très limité car les systèmes sont plus complexes et moins facilement réplicables d’une usine à l’autre.

La Belle et la Bête

Énergies renouvelables et efficacité énergétique forment un couple étrange – où les énergies renouvelables seraient « la Belle » du conte. Très à la mode, elles sont parfois coûteuses, pour un résultat qui peut être discutable. Dans les pays émergents comme dans les pays développés, ces énergies vivent à coup de subventions ; dans les PMA, elles ne sont compétitives bien souvent que par défaut, profitant de l’inefficacité des énergies « classiques ». L’efficacité énergétique – la Bête, pour rester dans la métaphore – ne bénéficie pas du même engouement. Prenant la forme d’un vieux frigo remplacé, d’un jeu d’ampoules fluo-compactes ou de centrales à cogénération, elle n’est pas très attirante. Les rapports annuels préfèrent étaler les blanches pâles des éoliennes ou le sombre silicium pour afficher leur conversion à la révolution verte. Bien que très rentable et doté d’un solide potentiel, l’efficacité énergétique demeure le parent pauvre auquel on hésite à faire crédit.

Les deux secteurs sont indispensables. Mais dans un contexte où les ressources financières sont limitées, le choix des politiques menées a forcément un impact sur leur développement et sur l’importance des effets d’éviction. On ne peut éviter le débat de la meilleure affectation de ces ressources. Si l’efficacité énergétique concerne des projets de taille limitée, elle génère souvent des retours sur investissement plus rapides que le secteur des énergies renouvelables. Elle est donc plus adaptée aux ressources disponibles localement, en particulier dans les pays en développement. L’efficacité énergétique doit (re)devenir prioritaire pour les décideurs ; les agences de développement ont sans conteste un rôle à jouer pour la promouvoir – et favoriser ainsi une révolution dans ce domaine.

Notes de bas de page :

¹ Le forçage désigne la modification des conditions climatiques, en particulier la température. Le forçage anthropique concerne les aspects du changement climatique induit par les activités humaines (effet de serre, aérosols d’origine humaine, etc.).
² La production minière a été paralysée dans toute l’Afrique du Sud pendant cinq jours en mars 2008. Les estimations de la Chambre des mines indiquent que le coût pour l’économie sud-africaine a été d’environ  242 millions de dollars par jour.
³ Voir à ce sujet le numéro 5 de la revue Secteur privé et développement intitulé « Les marchés financiers en Afrique : un véritable outil de développement ? »
4 Voir à ce sujet l’article de Jean-Pascal Tranié et Vivek Tandon dans ce numéro de Secteur privé et développement.

Références / AIE, 2007. Mind the GapQuantifying Principal-Agent Problems in Energy Efficiency, AIE/OCDE, Paris. / Commission de régulation de l’énergie, 2006. Avis du 27 juillet sur le projet d’arrêté fixant les conditions d’achat de l’électricité produite par les installations utilisant l’énergie mécanique du vent telles que visées par l’article 2 (2°) du décret no 2000-1196 du 6 décembre 2000, journal officiel de la république française. / McKinsey Global Institute, 2008. The case for investing in energy productivity, McKinsey Global Institute, Perspective.