Développer davantage l’efficacité énergétique est indispensable au respect des objectifs mondiaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Plusieurs obstacles contrarient cependant l’implication des investisseurs et les risques (réels ou perçus) doivent impérativement être réduits. Si certaines initiatives prises par les bailleurs de fonds sont des succès, les gouvernements doivent s’impliquer plus avant en participant par exemple à la mise en place d’instruments d’atténuation des risques et en soutenant des campagnes de sensibilisation et de formation.

Cet article est extrait du numéro 6 sur Capital investissement et énergies propres

La transition vers un avenir énergétique durable ne pourra se faire sans une amélioration significative de l’efficacité énergétique au niveau mondial. Les simulations des modèles climatiques de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) suggèrent une concentration maximale en gaz carbonique de 450 parties par million (ppm, 1 ppm représentant 0,0001 % de volume atmosphérique), afin de limiter l’ampleur des changements climatiques. D’après l’AIE, l’amélioration de l’efficacité énergétique des consommateurs finaux contribuerait à plus de 50 % aux objectifs de réduction  de ce scénario. L’AIE a mis au point 25 recommandations qui – si elles étaient toutes mises en oeuvre immédiatement – permettraient d’ici 2030 une réduction de 8,2 gigatonne de gaz carbonique, soit une fois et demie la quantité actuelle d’émissions annuelles des États-Unis. En dépit de récents progrès, les fonds publics destinés à financer les technologies d’efficacité énergétique sont toujours insuffisants. Le secteur privé pourrait donc jouer dans ce domaine un rôle important, en particulier par le biais des fonds de capital-investissement. Cependant, en dépit de la rentabilité et des nombreux autres avantages de ces technologies, les investisseurs privés sont confrontés à de nombreux obstacles. Il est donc nécessaire que les gouvernements et les bailleurs de fonds internationaux encouragent d’avantage la participation de ces investisseurs.

Les obstacles

L’efficacité énergétique présente des avantages en matière environnementale, mais elle favorise aussi la sécurité énergétique en réduisant la dépendance aux ressources fossiles. En outre, elle peut favoriser un allégement des factures énergétiques des consommateurs et pourrait entraîner la création de nombreux emplois. Il a été estimé récemment que 150 000 emplois pourraient être créés en Inde, si on remplaçait les fours de cuisson traditionnels de neuf millions de foyers par des systèmes utilisant la biomasse (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2008), et près d’un million d’emplois pourraient être créés au sein de l’Union européenne en réduisant les émissions de 20 % d’ici 2020 – ce qui n’est pas négligeable dans un contexte de crise économique.

Bien que les technologies d’efficacité énergétique soient technologiquement matures et financièrement viables, les ménages continuent d’utiliser et d’acheter des technologies moins efficaces (AIE, 2006). Pourquoi les consommateurs et les investisseurs se montrent-ils réticents à payer un peu plus pour acheter ces technologies plus efficaces ? Une partie de la réponse vient de ce que l’énergie économisée est difficile à mesurer, en particulier pour les consommateurs, et donc difficile également à financer. Les technologies les plus efficaces2 ressemblent, de plus, aux technologies classiques et peuvent paraître fonctionner de la même façon. Les consommateurs doivent donc être aidés pour mieux orienter leurs achats.

En outre, la consommation d’énergie est profondément ancrée dans l’activité économique, par un ensemble de paramètres : subventions déguisées à la consommation d’énergies fossiles, comportement des consommateurs, règles et règlementations en place, pratiques de conception et de construction des infrastructures, prises de décisions en matière d’investissements – sans compter des considérations culturelles. Ces facteurs, conjugués, expliquent la faible utilisation des technologies d’efficacité énergétique, par exemple, dans les bâtiments existants (AIE, 2007). Les « motivations divergentes » (en anglais, split-incentives), ou ce que les économistes appellent le problème de « principal-agent »3, contribuent à cette sous-utilisation. Lorsqu’un propriétaire, par exemple, fournit les appareils électriques mais que le locataire paie la facture d’électricité, le niveau d’incitation pour que le propriétaire choisisse les appareils les plus économes en énergie est faible. Cette situation est à l’origine du gaspillage de 3800 pétajoules d’énergie chaque année – soit l’équivalent de 85 % de l’énergie totale utilisée par l’Espagne en 2005 (AIE, 2007).
D’autres obstacles, d’ordre technique, apparaissent lorsqu’il n’existe pas de technologie d’efficacité énergétique abordable, disponible et appropriée aux conditions locales, que les capacités locales nécessaires pour identifier, développer, mettre en oeuvre et maintenir des investissements en efficacité énergétique sont insuffisantes, ou lorsqu’il n’existe pas de réseau de distribution capable de procurer des biens énergétiquement efficaces aux consommateurs. Ces obstacles sont particulièrement présents dans les pays en développement.

Dans ces pays, la réglementation peut également être un obstacle majeur à l’efficacité énergétique, notamment lorsque la rentabilité des fournisseurs d’énergie repose sur les ventes d’énergie, ce qui ne les incite pas à promouvoir l’efficacité énergétique auprès des consommateurs. D’autres obstacles règlementaires apparaissent lorsque les instances chargées de fixer des objectifs de performance énergétique (et de les faire respecter) ne disposent pas de capacités suffisantes, que les prix des services sont fixés en deçà de leurs coûts marginaux ou lorsque le recouvrement des coûts du programme d’efficacité énergétique est incertain.

Le double défi du financement de l’efficacité énergétique

Trouver le financement approprié au bon moment est de plus en plus délicat. Pour que le scénario des 450 ppm ait une chance de se réaliser, l’AIE estime qu’un investissement progressif de 411 milliards de dollars sera nécessaire entre 2010 et 2030 – les deux-tiers de ce financement devant être investis d’ici 2020. Alors que pour satisfaire ces importants besoins, l’ensemble des sources de financement, quelles soient privées ou publiques, sont nécessaires, les projets d’efficacité énergétique font face à deux défis spécifiques. Pour atteindre les fameux 450 ppm, les investisseurs privés doivent assurer, selon les estimations, environ 86 % du financement total nécessaire ; or, ils sont toujours sur leurs gardes lorsqu’il s’agit de s’engager dans des projets petits, dispersés  et très techniques (CCNUCC, 2007). C’est le cas des projets d’efficacité énergétique. Par ailleurs, comprenant  mal les enjeux techniques de l’efficacité énergétique, les investisseurs comme les fonds de capital-investissement et les banques commerciales  y perçoivent un risque accru et préfèrent souvent ne pas s’y engager.

En outre, les projets d’efficacité énergétique ne se prêtent pas aisément aux stratégies de sortie à court terme – ce qui est un obstacle pour certains types d’investisseurs, en particulier pour les fonds de capital-investissement. De plus, les besoins financiers prennent essentiellement la forme de prêts de faibles montants, visant à couvrir les coûts de démarrage4 pour l’isolation, les appareils, les fenêtres, les systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation – qui sont supérieurs à ceux des technologies classiques. Ces coûts, en dépit d’un délai de recouvrement parfois bref (de six mois à un an), peuvent avoir un effet dissuasif. L’absence d’un protocole de mesure et de contrôle internationalement reconnu – qui permettrait la conversion des économies réalisées en flux de revenus financiers – renforce la défiance des investisseurs qui finissent par considérer les projets d’efficacité énergétique comme trop risqués ou comme une source de tracas non justifiés par des profits peu importants.

Enfin, le Mécanisme pour un développement propre (MDP), seul lien officiel entre les investisseurs et le marché du carbone par le biais de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), a échoué en tant que mécanisme favorisant les investissements dans les projets
d’efficacité énergétique. Tandis qu’ils représentent près de 15 % des projets soumis au MDP, ils ne constituent que 11,4 % des projets enregistrés et 5,4 % des réductions d’émissions certifiées émises (PNUE/Risoe, 2009). Le sommet de Copenhague n’a pas pris de décisions quant aux réformes possibles du MDP. Aucune proposition n’a été avancée pour faciliter le financement des projets d’efficacité énergétique au stade de l’utilisation finale. Le sommet n’est pas parvenu non plus à officialiser une approche alternative au MDP, qui passerait pas des approches sectorielles.

Le rôle des bailleurs de fonds et des gouvernements

Heureusement, il existe des mécanismes et des instruments visant à favoriser l’implication du secteur privé dans les projets d’efficacité énergétique ; la plupart d’entre eux s’attachent à atténuer le risque encouru. Les instruments d’atténuation des risques ont permis une meilleure participation du secteur privé. Par ailleurs, les loan guarantee programs (programmes garantissant les prêts) permettent de cibler les risques opérationnels (perçus) par les investisseurs. Les programmes mis en place, par exemple, par la Société financière internationale (SFI) en Chine ou en Europe de l’Est ont été des succès et ont permis d’améliorer sensiblement la perception que les investisseurs ont des risques liés aux projets d’efficacité énergétique. Tout en garantissant le risque de contrepartie et de défaillance jusqu’à 75 %, la SFI charge une banque locale privée de prêter de l’argent pour financer un projet d’efficacité énergétique. Plus de 20 ans après la mise en oeuvre de ce mécanisme en Europe de l’Est, seuls deux projets ont échoué. Ces programmes de garanties de prêts renforcent la confiance des investisseurs, créent les conditions favorables à leur plus grande implication.

D’autres mécanismes efficaces sont basés sur la formation, la sensibilisation, la diffusion d’informations sur les avantages de l’efficacité énergétique auprès des acteurs du secteur privé. Les partenariats public-privé, qui induisent une étroite collaboration entre les investisseurs financiers privés locaux et les institutions financières publiques de plus grande taille, permettent une formation indirecte des institutions privées à l’efficacité énergétique, et renforcent la confiance du secteur privé dans les projets d’efficacité énergétique. Les instruments d’atténuation du risque et une diffusion plus importante des informations, contribuent réellement à pourvoir les projets d’efficacité énergétique en financements. Tandis que les instruments d’atténuation des risques et l’information du secteur privé sont essentiellement portés par les bailleurs internationaux5 ; les gouvernements n’ont pas, quant à eux, beaucoup participé à ces efforts.

Maintenir le dynamisme

Si les plans de relance mis en en place en réponse à la crise économique engendrent un contexte favorable au financement de l’efficacité énergétique – 183 milliards de dollars auraient été alloués à « l’énergie propre », dont 61 milliards à l’efficacité énergétique (AIE, 2009) – il est indispensable de soutenir cet effort. Les gouvernements ne peuvent pas espérer un redressement économique sans une plus grande efficacité énergétique, une indépendance accrue vis-à-vis des sources d’énergie, ainsi qu’une sensibilité aux impacts à long terme ; dans cette optique, les projets d’efficacité énergétique sont de très bons investissements, à la fois pour les consommateurs et les gouvernements, ainsi que pour les institutions financières. Les gouvernements devraient s’assurer que le dynamisme actuel se maintienne durablement, que des fonds supplémentaires soient alloués au renforcement des capacités et à la formation d’experts internationaux – afin que le succès à long terme de ces nouveaux projets puisse être réellement évalué.

Le manque de financements disponible pour l’efficacité énergétique signifie qu’à ce jour, aucun pays membre n’a mis en oeuvre plus de 57 % des 25 recommandations de l’AIE, deux pays déclarant par ailleurs une « mise en oeuvre » de moins de 10 %. L’expérience indique que l’intervention gouvernementale est plus fructueuse lorsqu’elle cible la collecte de fonds privés. Le Fonds pour les technologies propres (FTP)6, récemment créé et doté de 4,7 milliards de dollars, devrait y contribuer par le biais d’outils et d’instruments identifiés.

L’opportunité manquée sur le marché de l’efficacité énergétique est réelle pour les investisseurs en capital-investissement et capital-risque. Du fait de l’absence de stratégies de sortie appropriées, ils ne sont pas encore complètement entrés sur le marché. Les gouvernements devraient se concentrer sur la création d’un environnement favorable, en mettant en place des instruments d’atténuation des risques, en soutenant des campagnes de sensibilisation et de formation, en assurant une meilleure compréhension (y compris technique) des projets d’efficacité énergétique. Par ailleurs, ils pourraient assurer les conditions viables à l’émergence d’un marché secondaire du financement de l’efficacité énergétique, utile à ce type d’investisseurs.

Le temps de l’efficacité énergétique – et la migration vers un avenir énergétique plus propre – est arrivé. Suite au sommet de Copenhague, les gouvernements doivent se concentrer sur le moyen le plus rapide et le plus économique de parvenir à une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Cela passera par la mise en place d’un cercle vertueux, favorisant les investissements abondants et pérennes en faveur de l’efficacité énergétique – ce qui ne sera pas possible sans volonté politique.

Notes de bas de page :

¹ Les points de vue exprimés dans cet article sont uniquement ceux des auteurs ; ils ne représentent pas ceux de l’AIE ou de ses pays membres.
² Les technologies énergétiquement efficaces tendent à être souvent plus coûteuses. Par exemple, les lampes à fluorescence coûtent en moyenne cinq fois plus que les lampes à incandescence.
³ Le « problème principalagent » désigne les difficultés éventuelles qui surgissent lorsque deux parties engagées dans un contrat ont des objectifs et des niveaux d’informations différents.
4 En particulier les dépenses encourues lors de la mise en place d’un projet.
5 Pour en savoir plus sur les autres initiatives prises par les bailleurs de fonds pour favoriser les technologies propres, on consultera l’article de Susana Garcia-Robles, Rogerio G. Ramos et Tatiana Chkourenko dans ce numéro de Secteur privé et développement.
6 Initié par la Banque mondiale, le FTP promeut un financement accru en faveur de la démonstration, du déploiement et du transfert des technologies à faibles émissions de carbone ayant un potentiel significatif pour réduire les émissions de gaz à effet de serre à long terme. Il est prévu que le FTP finance des programmes dans 15 à 20 pays ou régions.

Références / AIE, 2006. Perspectives des technologies de l’énergie. Scénarios et stratégies à l’horizon 2050, OCDE/AIE, Paris. / AIE, 2007. Mind the Gap – Quantifying Principal-Agent Problems in Energy Efficiency, OCDE/AIE, Paris. / AIE, 2009. Worldwide Implementation Now Boosting the Economy with Energy Efficiency Financing, OCDE/AIE, document de travail. / CCNUCC, 2007. Investment and financial flows to address climate, CCNUCC, rapport. / PNUE/RISOE, 2009. Base de données. / PNUE, 2008. Emplois verts : pour un travail décent dans un monde durable à faibles émissions de carbone, PNUE, rapport.