Pour attirer les investisseurs privés, le rendement des projets d’énergies renouvelables dans les pays en développement doit compenser les risques encourus. Une politique incitative, la promotion des emprunts garantis à un coût abordable, des offres bancaires diversifiées peuvent aider au développement du secteur. Les pouvoirs publics pourraient renforcer leur rôle de médiation entre les investisseurs et les porteurs de projets. Quand le contexte est favorable, le secteur privé est capable de générer des business models innovants, aptes à répondre aux défis des énergies renouvelables.

Cet article est extrait du numéro 6 sur Capital investissement et énergies propres

L’article est basé sur les données fournies par des investisseurs impliqués dans le financement des énergies renouvelables des pays en développement, de la fin de l’année 2008 au début de l’année 2010.

Il est essentiel de renforcer les investissements pour accroître le portefeuille de projets d’énergies renouvelables dans les pays en développement. Outre les sources nationales de capitaux, plus de fonds privés étrangers sont nécessaires pour satisfaire les besoins. Pour cela, les investisseurs privés doivent disposer de rendements commerciaux attractifs compensant les risques pris. Or, sur ce point, les investisseurs en capital-investissement présents sur le secteur depuis fin 2008 sont unanimes : les énergies renouvelables offrent des rendements de 8 à 15 % – alors qu’un rendement de 25 % est généralement attendu. Les énergies renouvelables peuvent rarement rivaliser avec les sources conventionnelles d’énergie du fait des coûts de lancement élevés, du risque perçu plus élevé de ces projets (technologies émergentes, moindre expérience des développeurs), et d’un environnement politique qui favorise ou subventionne souvent l’énergie conventionnelle.

De fait, une politique nationale efficace joue un rôle central dans la mise en place de conditions d’investissements attractives. Des politiques favorables peuvent constituer l’un des moyens les plus efficaces de réduire les risques pris par les investisseurs. Bien qu’il n’existe pas de politique idéale, des mesures incitatives couplées à la clarté et la stabilité des politiques énergétiques peuvent contribuer à attirer les acteurs du secteur privé. Malgré les flux de capitaux se dirigeant actuellement vers les marchés émergents et malgré un contexte de politiques nationales parfois favorables, les pays en développement continuent à présenter un ensemble de risques non négligeables. Dans ce contexte, les institutions de développement et les fonds publics jouent un rôle clé pour favoriser ou renforcer l’activité commerciale. Des business models innovants permettent parfois de faire face aux contraintes locales, donnant ainsi un rôle plus important au financement privé. Pour aider les décideurs à prendre en compte en tant que politique publique le développement des énergies renouvelables, il est indispensable de collecter et d’analyser les expériences de terrain et les problèmes rencontrés2.

Réduire les risques, augmenter les rendements

Entre 2004 et 2007, l’investissement mondial dans les énergies renouvelables, en hausse constante, a permis une croissance exponentielle du secteur. En 2008, pour la première fois, l’investissement mondial dans les nouvelles capacités de production d’énergies renouvelables a été plus important que l’investissement dans la production d’énergie à partir de combustibles fossiles. Les investissements financiers ont atteint 37,7 milliards de dollars en 2008, soit une hausse de 27 % par rapport à 2007. La part de l’investissement mondial dans les marchés émergents a augmenté, pour atteindre 31 % en 2008 (PNUE et alii, 2009).

On a pu également constater une croissance annuelle significative des investissements dans les énergies renouvelables en 2008, en particulier pour certains pays émergents : ce taux de croissance étant de 18 % en Chine (25 % pour l’Asie- Océanie en 2009), de 12 % en Inde, de 76 % au Brésil et de 10 % en Afrique, faisant des marchés émergents un secteur de croissance évident pour les investissements du secteur (Bloomberg New Energy Finance, 2010). Bien que la crise financière mondiale ait ralenti la croissance en 2008 et 2009, le déclin est moins important que prévu. Les statistiques indiquent que le marché a été soutenu par la forte croissance de la région Asie-Océanie. Par exemple, l’investissement dans les éoliennes et les centrales solaires chinoises augmente respectivement de 27 % et de 97 % en 2009 par rapport à 2008, hausse compensant en partie les baisses d’investissements aux États-Unis et en Europe (Bloomberg New Energy Finance, 2010). Pour la première fois, le niveau d’investissement en Asie- Océanie a dépassé celui des États-Unis.

Cependant, l’accès à des emprunts à un coût abordable reste un défi important pour ces marchés. La récente crise financière a affecté l’offre bancaire, et a considérablement limité la disponibilité des emprunts pour de nouveaux marchés : les prêts sont accordés pour de courtes périodes de six ou sept ans, et non plus pour 15 ans. De plus, certaines grandes banques internationales se sont recentrées sur leurs marchés traditionnels ou nationaux, notamment celles récemment recapitalisées par les gouvernements. Bien que les conditions financières se soient améliorées dans le courant de l’année 2009, les conditions ne sont pas tout à fait normalisées, et les contraintes vont sans doute continuer à peser sur le secteur pour les deux à trois années à venir. Pour les marchés émergents (comme pour les pays développés), le rôle des financements publics a pris davantage de poids dans le financement des énergies renouvelables – tout comme la clarté et la stabilité de l’environnement politique.

Les investisseurs privés attendent des organismes de financement multilatéraux et publics – tels que les organismes de crédit à l’exportation – qu’ils accélèrent la mise à disposition de leurs produits traditionnels (garanties des prêts, facilités de crédit renouvelable, etc.) afin de réduire les risques et d’augmenter les rendements des investissements. Les banques nationales soutenues par les gouvernements, les administrations locales et les institutions financières nationales jouent un rôle important dans l’octroi de prêts en monnaie nationale ; bien informées sur les enjeux du secteur, elles pourraient fournir collectivement un soutien supplémentaire décisif.

Mobiliser le potentiel non exploité

Les projets traversant la période au cours de laquelle le développement de la technologie passe de la recherche- développement (R&D) à la commercialisation sont extrêmement fragilisés. Ces projets nécessitent un apport en capital trop important pour le capital-risque et trop risqués pour le capital-investissement : il s’agit d’endosser les risques technologiques et de soutenir la croissance jusqu’à la taille critique. Le rôle du financement public spécialisé consiste, dans ce contexte, à favoriser les conditions permettant d’attirer un plus grand nombre d’acteurs du secteur privé, à raccourcir le processus et à le simplifier, et à rendre le capital plus abordable pour ceux qui développent les technologies. L’accès à un financement par emprunts et par capitaux propres est difficile, car les petits développeurs ou ceux qui se lancent sur le marché n’ont pas encore fait leurs preuves. Par contre, le financement par capitaux propres est possible lorsqu’il est assorti de conditions avantageuses. Il permet d’ouvrir l’accès aux fonds de capital- investissement. Dans ce contexte, les institutions publiques de financement doivent prêter attention aux entreprises les plus petites ayant un potentiel non exploité significatif.

Les investisseurs soulignent l’importance pour les pouvoirs publics et les institutions financières d’avoir une approche guidée par la demande. Pour cela, les gouvernements doivent accorder davantage d’attention à ces petites entreprises et les banques mieux maîtriser les enjeux des petits projets. Ce type d’initiatives doit également attirer l’attention des bailleurs de fonds et gouvernements, aujourd’hui essentiellement actifs sur les très gros projets d’infrastructure. Ils peuvent par exemple accompagner les banques, via des appuis financiers adaptés (garanties, fonds subventionnés, etc.) et des programmes de formation, pour que celles-ci soient plus à l’aise avec ces acteurs. Le gouvernement kenyan, par exemple, a récemment annoncé la création d’un « Fonds d’énergie verte » qui fournira des prêts à faible taux d’intérêt aux petites entreprises souhaitant investir dans les énergies renouvelables.

La réduction des coûts des technologies ayant déjà fait leurs preuves est un
autre défi du secteur. Cettefois, une approche top-down, pilotée par les pouvoirs publics, est plus adaptée étant donné la possibilité de diffuser à grande échelle la technologie et de réduire ainsi ses coûts. En revanche, cette approche n’est valable que pour un pays qui développe des politiques industrielles et énergétiques adéquates, dispose des ressources naturelles nécessaires et met à disposition une offre de financement suffisante. Les centrales solaires concentrées, en complément de l’énergie éolienne, bénéficient actuellement de ce type d’environnement incitatif grâce à l’attrait mutuel des acteurs privés, du soutien de l’Union européenne via la mise en place du Plan Solaire Méditerranéen, et des institutions multilatérales (Banque Européenne d’Investissement, Banque Mondiale), tous convaincus des opportunités d’interconnexion entre le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et l’Europe.

Les mesures favorisant le développement à grande échelle permettent à un projet d’accumuler l’expérience nécessaire et d’atteindre la taille critique – et donc la réduction des coûts. Les instruments de financement public doivent identifier les problèmes réels rencontrés sur le terrain et y répondre. Une banque internationale, finançant des projets de centrales solaires concentrées, a défini cinq critères favorables à la mise en place de ces projets : une demande et un prix garantis ; la disponibilité d’emprunts et de capitaux propres ; l’existence d’instruments financiers (si possible locaux) qui les rendent utilisables (en garantissant l’emprunt, par exemple) ; la maîtrise du risque technologique ; et l’intégration au réseau d’électricité existant.

Le premier de ces critères exige une visibilité des contrats proposés par l’acheteur d’électricité national. À titre d’exemple, le Laos a mis en place un régime particulièrement favorable : contrats de vente d’énergie et tarifs d’électricité simplifiés, obligations de l’organisme public de rachat d’électricité – l’Electricity Generating Authority of Thailand (EGAT) – garanties par l’État pour l’achat d’énergie, etc. En effet, même des marchés relativement matures, tels que celui de l’Inde, peuvent rencontrer des obstacles. Malgré l’existence de politiques énergétique et publiques de longue date, les contrats d’achat restent parfois trop complexes pour les investisseurs. Il existe des méthodes permettant de trouver des contrats d’achats d’énergie3 solvables, y compris avec des organismes multilatéraux tels que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (MIGA)4, pouvant potentiellement couvrir l’annulation du contrat.

Émergence de nouveaux modèles commerciaux

Grâce à des politiques favorables et un financement public stable, les investisseurs privés peuvent innover et créer de nouveaux modèles commerciaux permettant de surmonter les contraintes du secteur.

L’utilisation de la technologie solaire dans le secteur des télécommunications est un exemple de business model innovant. Les tours de télécommunication utiles au fonctionnement de la téléphonie mobile – en plein développement en Inde – sont par exemple dotées de panneaux solaires assurant leur fonctionnement. Les compagnies de télécommunications paient les tours, l’installateur des panneaux solaires ne se rémunère pas sur la consommation d’énergie des communautés locales environnantes. Cela entraîne une réduction d’au moins 50 % des frais pour la communauté locale et permet l’implantation de sources d’énergie locales dans des régions où la connexion au réseau électrique national n’est pas compétitive.

Il est aussi possible d’adopter une approche « portefeuille » pour réduire le risque associé à une nouvelle technologie5. Les technologies n’ayant pas encore eu le temps de faire leurs preuves commercialement sont difficiles à financer. Un organisme de financement privé peut donc choisir de créer un portefeuille de projets dont une petite partie est consacrée à une technologie innovante, ce qui permet de répartir le risque sur l’ensemble du portefeuille. C’est aussi une bonne façon d’acquérir de l’expérience sur cette technologie ; le prochain accord bénéficiera d’une référence de financement antérieure.

La société E+Co 6 a été une des premières à apporter du financement direct à des PME dans le secteur de l’énergie. Étant donné le faible accès à l’énergie dans les pays en développement, il existe un « vrai marché » pour l’électricité renouvelable et diffuse, dont les ressources sont disponibles localement. Les gens payent très cher l’électricité produite à partir de batteries ou de kérosène. Malgré leurs coûts de démarrage plus élevés, les énergies renouvelables restent compétitives dans ce contexte. En outre, les facteurs de charge7 inférieurs et les pertes de transport plus élevées qui caractérisent la production conventionnelle, permettent aux sources d’énergies renouvelables diffuses mais intermittentes de présenter un meilleur profil économique. Les opportunités d’investissement en capital sont similaires à celles de la microfinance. Pourtant, peu d’institutions saisissent cette opportunité.

Les financiers attendent un signal plus clair de la part des gouvernements quant à leurs intentions et leur engagement en faveur des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique : quel est le calendrier de mise en oeuvre qu’ils veulent suivre, quels seront les mécanismes visant à faciliter l’investissement – seront-ils à la mesure de la demande en énergie et à la hauteur des enjeux de lutte contre le changement climatique ? Les décideurs politiques et les financiers doivent partager un agenda commun. Ils doivent permettre l’élaboration de plans d’investissement et la mobilisation des capitaux. Cela devra se faire au niveau national et/ou régional, afin de développer en particulier une politique énergétique locale efficace et poser les bases d’une politique ou de mécanismes internationaux de financement public. Un échange direct et régulier entre les décideurs politiques et les financiers faciliterait la mise en oeuvre des projets, permettrait d’obtenir des retours d’expérience et d’agir sur les facteurs ayant un impact sur les flux de capitaux.

Notes de bas de page :

¹ L’article est basé sur les données fournies par des investisseurs impliqués dans le financement des énergies renouvelables des pays en développement, de la fin de l’année 2008 au début de l’année 2010.
² La tenue de trois tables rondes en Inde, au Brésil et au Royaume-Uni en 2008 et 2009 a permis d’amorcer ce travail de collecte et d’analyse. Elles réunissaient des financiers travaillant sur les transactions en matière d’infrastructures et d’énergies renouvelables (à la fois dans la banque et le capital-investissement) et des organisations de financement publiques.
³ Un « contrat d’achat d’énergie » (Power Purchase Agreement) est un contrat légal conclu entre un fournisseur et un acheteur d’électricité, en vertu duquel le fournisseur garantit le financement d’un projet, maintient et contrôle la production énergétique et vend l’électricité à un prix contractuel pour la durée du contrat.
4 En tant que membre du groupe Banque mondiale, la mission de la MIGA est de promouvoir les investissements directs à l’étranger (IDE) dans les pays en développement en fournissant au secteur privé une assurance couvrant le risque politique.
5 Voir l’article d’Adeline Lemaire et de Christophe Scalbert dans ce numéro de Secteur privé et développement.
6 E+Co est une ONG basée aux États-Unis. Elle investit dans les services et le capital des petites entreprises d’énergie propre dans les pays en développement par le biais de fonds d’investissement. Voir l’article de Susana Garcia-Robles et alii dans ce numéro de Secteur privé et développement.
7 Le facteur de charge est le rapport entre la puissance moyenne effective sur une période donnée et la puissance nominale installée de la centrale.

Références / Bloomberg New Energy Finance, 2010. Asia outstrips the Americas, communiqué de presse du 7 janvier. / PNUE, SEFI, NEF, 2009. Global Trends in Sustainable Energy Investment – Analysis of Trends and Issues in the Financing of Renewable Energy and Energy Efficiency, rapport.