Le tourisme pro-pauvres est loin de s’imposer. Basé sur trois hypothèses son influence auprès des spécialistes, de l’industrie touristique et du public reste limitée. Un cadre conceptuel, une méthode d’analyse et des preuves empiriques permettent de montrer les avantages qu’il y aurait de rapprocher l’industrie touristique traditionnelle de la démarche pro-pauvres – un mariage de raison  qui bénéficierait à tous.

Cet article est extrait du numéro 7 sur le tourisme

Les marchés touristiques peuvent participer à la réduction de la pauvreté. Bien que la plupart des destinations touristiques se trouvent dans des pays riches, l’afflux croissant de touristes vers les pays en développement témoigne de ce potentiel. En 2008, 40 % des voyages touristiques internationaux avaient pour destination des pays en développement (Banque mondiale, 2010). L’importance du tourisme dans des pays comme le Mexique, la Thaïlande et la Malaisie est indéniable, comparée à de grandes puissances telles que les États-Unis, le Japon ou l’Allemagne (Figure 1). Le rôle naissant de la Chine, comme pays d’accueil de touristes et puissance économique est aussi frappant.jonathan mitchell,overseas development institute,tourisme,tourisme de masse,tourisme pro-pauvre,revue n°7Pour certains pays à faible revenu, tels que l’Éthiopie, la Gambie et la Tanzanie, les flux touristiques sont réduits au vu des standards internationaux mais représentent tout de même entre un quart et un tiers des exportations (Banque mondiale, 2010). Un nombre croissant d’observations indiquent que le tourisme peut apporter aux économies et aux communautés locales des avantages significatifs, et montrent que le tourisme peut participer à la réduction de la pauvreté. Malgré cela, l’influence du tourisme pro-pauvres sur les programmes de développement reste limitée. Il est temps que les agences de développement et les exploitants du secteur privé étudient objectivement les avantages d’une collaboration plus étroite entre tourisme pro-pauvres et tourisme de masse.

Le tourisme pro-pauvres et les programmes de développement

Durant le Sommet du Millénaire, un petit groupe de chercheurs1 a inventé le terme de « tourisme pro-pauvres »2. Le concept repose sur trois hypothèses : le tourisme peut contribuer à la lutte contre la pauvreté, il peut promouvoir davantage la réduction de la pauvreté, et tout type de tourisme peut être pro-pauvres.

Il y a une dizaine d’années, le secteur du développement avait tendance à voir le tourisme comme une activité du secteur privé sans grand rapport avec la réduction de la pauvreté. De son côté, le secteur touristique commercial estimait que la réduction de la pauvreté ne relevait pas de sa responsabilité. Le tourisme pro-pauvres proposait alors au secteur de participer aux efforts de développement et au développement de prendre en compte l’industrie du tourisme. La démarche a-t-elle porté ses fruits ?

D’une certaine manière, le tourisme pro-pauvre a atteint son but. Son impact sur les donateurs est réel. Plusieurs donateurs multilatéraux (notamment la Banque mondiale, la Société financière internationale, la Banque asiatique de développement et l’ONU), certains donateurs bilatéraux (la Deutsche Gesellschaft für Technische Zusammenarbeit, l’United States Agency for International Development et la New Zealand’s International Aid and Development Agency) et quelques ONG ont manifesté leur appui à des projets de tourisme pro-pauvres au cours des dernières années. Des partenariats entre secteur privé et ONG ont été mis en place en Gambie, par exemple, par le biais du Centre international pour le tourisme responsable et bénéficier à des communautés démunies (Mitchell et Faal, 2008).

Certains opérateurs du tourisme de masse ont reconnu que leurs activités pouvaient avoir des répercussions importantes sur les destinations exploitées, et qu’ils avaient, en tant qu’acteurs majeurs du secteur, une responsabilité particulière. L’apparition de la notion de développement durable dans le secteur témoigne de cette préoccupation nouvelle. Ainsi, la Federation of Tour Operators (FTO), un organisme regroupant les plus grands voyagistes du Royaume-Uni, encourage ses membres à respecter les lois en matière de salaire minimum (FTO, 2006), à favoriser la responsabilité sociale et le développement durable et à établir des systèmes d’accréditation et de récompenses pour les fournisseurs (Mitchell et Ashley, 2010).

Toutefois, les acteurs du développement, les opérateurs commerciaux, le secteur public et celui de la recherche sont encore loin d’un consensus sur le tourisme pro-pauvres. Certaines agences de développement semblent encore hésiter à intégrer des projets touristiques dans leurs portefeuilles3. Même les plus enthousiastes cherchent plutôt à appuyer des alternatives au tourisme de masse. Pourtant, les projets touristiques communautaires4  bien intentionnés et les projets d’écotourisme profitent, en réalité et à quelques exceptions près, à un groupe très limité d’individus. Développés à l’écart du secteur privé et des réseaux commerciaux, ces projets ont un trop faible volume de clients et génèrent trop peu de bénéfices pour en assurer la viabilité commerciale. Ils sont donc généralement arrêtés quand les fonds qui leur sont accordés à des conditions préférentielles sont épuisés (Dixey, 2005 ; Harrison et Schipani, 2007). En réalité, la majorité des acteurs du développement ne sont pas convaincus que le tourisme de masse puisse jouer un rôle important dans les programmes de réduction de la pauvreté.

Le tourisme de masse, lui, a timidement adopté les principes du tourisme pro-pauvres. Comme la majorité des clients des opérateurs européens du tourisme de masse est peu disposée à payer davantage pour des vacances pro-pauvres (Schwartz et Font, 2009), ce changement favorable d’attitude, même timide, peut paraître difficile à comprendre. En fait, la récente vague de fusions et acquisitions qui a abouti à la cotation de grands opérateurs touristiques sur les bourses occidentales5  est à l’origine de ce changement. Plusieurs voyagistes et chaînes d’hôtels affichent une capitalisation boursière comprise entre 2 et 4 milliards d’euros, et sont maintenant soumis à de coûteuses exigences en matière de supervision et de reporting. Les dirigeants d’entreprises sont conscients des répercussions qu’auraient des expériences négatives dans des destinations situées dans les pays en développement. Les initiatives pro-pauvres peuvent jouer un rôle stratégique pour réduire le risque qui pèse sur la réputation des groupes touristiques. Travaillant dans des environnements complexes, ils savent que des paramètres socio-économiques peuvent renforcer « l’adhésion sociale » à leurs projets.

Bien que de nombreux articles universitaires et des revues touristiques soient consacrés au tourisme pro-pauvres, les chercheurs intéressés par les effets du tourisme sur les destinations sont divisés. Ils ne s’accordent pas, par exemple, sur la terminologie et utilisent les notions de tourisme « responsable » ou « durable » plutôt que pro-pauvres. En outre, certains d’entre eux continuent de penser – malgré de nombreuses observations – que les retombées du tourisme international sur le pays d’accueil sont presque toujours négatives. La communauté des chercheurs n’a pas encore su convaincre les principaux acteurs du développement économique, l’industrie touristique et le public en général du bien-fondé de ses résultats, qui sont plutôt en faveur du tourisme pro-pauvre.

Mesurer l’influence du tourisme sur les populations pauvres

Depuis la naissance du tourisme pro-pauvres, l’Overseas Development Institute (ODI) a élaboré un cadre conceptuel (Figure 2), des méthodes de recherche et une base de données empiriques pour évaluer les performances de plusieurs destinations touristiques selon les critères du tourisme pro-pauvres. Il en résulte que le tourisme aurait bien des avantages pour les communautés locales et les zones alentours

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L’ODI a élaboré une méthode de recherche qui permet de « suivre le dollar dépensé par le touriste » tout au long de la chaîne de valeur touristique et des chaînes d’approvisionnement associées. L’ODI étudie les dépenses totales des touristes pour parvenir à établir le « revenu pro-pauvres » – les salaires et les profits issus des dépenses touristiques qui bénéficient aux ménages pauvres. L’analyse de la chaîne de valeur fournit des résultats comparatifs intéressants, qui constituent de solides données empiriques. Celles-ci confortent les trois hypothèses fondamentales du tourisme pro-pauvres telles qu’elles ont été énoncées il y a 10 ans.

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On a ainsi relevé que, pour certaines destinations, lorsque quatre dollars étaient dépensés par un touriste, un dollar revenait aux populations pauvres (Figure 3).

Il s’agit là d’un taux impressionnant de conversion des volumes commerciaux en bénéfices pour les pauvres. Dans ces exemples de « best practice », les impacts sont le résultat de la qualité des liens entre les divers intervenants.

Toutefois, il convient de noter que le tourisme ne profite pas systématiquement aux communautés locales. Il existe des exemples (Figure 3) où moins d’un dixième des dépenses touristiques revient aux populations pauvres (c’est le cas pour le tourisme culturel au Cambodge, par exemple, et pour le tourisme d’affaires à Accra au Ghana). Dans ces cas, le tourisme profite uniquement à l’élite.

Comme le postulait la seconde hypothèse, il est possible par ailleurs d’accroître les bénéfices pour la population pauvre, quel que soit le niveau de « rendement pro-pauvres » du pays d’accueil. Ainsi, l’ODI formule des recommandations visant à renforcer les bénéfices du tourisme pro-pauvres pour les communautés locales. Il arrive que ces propositions nécessitent de modifier le cadre réglementaire et institutionnel du pays, ou de revoir les pratiques des voyagistes et des hôteliers. Les modifications proposées au secteur privé portent sur des interventions réalisables, qui visent à accroître la plus-value sociale et les bénéfices commerciaux.

Enfin, les vieux préjugés concernant les impacts d’une certaine forme de tourisme sont souvent contredits par les preuves empiriques. On constate par exemple que si le tourisme culturel est positif pour les communautés locales au Laos, il ne l’est pas au Cambodge. Il n’est donc pas prouvé que le tourisme de masse est mauvais en soi pour le développement et que l’écotourisme communautaire ou le tourisme culturel est assurément bon pour le développement. Comme le veut la troisième hypothèse, tout type de tourisme peut être pro-pauvres.

L’approche de l’ODI a aussi ses faiblesses : elle se concentre sur les retombées économiques pour les pauvres, mais ne tient pas compte des effets sociaux et environnementaux. Par ailleurs, la pauvreté est un concept difficile à définir ; les effets dynamiques et les contributions globales à la réduction de la pauvreté nécessitent une analyse plus approfondie. Toutefois, l’ODI est maintenant dotée d’un cadre conceptuel et d’une méthode de recherche qui ont été testés pour une douzaine de destinations situées dans des pays en développement. Les résultats permettent de mettre en doute plusieurs affirmations à propos de l’influence du tourisme sur les communautés locales. En fait, il semblerait même qu’une alliance plus étroite entre tourisme de masse et tourisme pro-pauvres mérite d’être défendue.

Les avantages de l’approche pro-pauvres pour le secteur du tourisme

L’analyse de l’ODI souligne donc combien il est important que le tourisme de masse développe et entretienne des liens durables avec le tourisme pro-pauvres. En matière de développement, la quête d’une nouvelle forme de tourisme – excluant les opérateurs traditionnels du tourisme de masse – qui profiterait aux communautés locales n’a pas donné de résultats. Les interventions touristiques à petite échelle ne sont pas en mesure de réduire la pauvreté suffisamment pour répondre aux Objectifs du millénaire pour le développement. Les améliorations apportées par les agences de développement et les gouvernements aux cadres de fonctionnement du tourisme auront plus de chance de porter leurs fruits si les grands opérateurs du tourisme de masse du secteur privé participent à l’identification des problèmes et à la formulation de solutions. Pour les entreprises touristiques, le tourisme pro-pauvres peut générer rapidement une rentabilité accrue ; l’essor du secteur touristique peut assurer de meilleures retombées pour les populations pauvres. Ainsi se rejoignent les intérêts de l’industrie touristique et ceux des populations locales.

L’ODI constate aussi que les effets positifs du tourisme sont mal perçus parce que l’industrie ignore l’impact qu’elle génère. En raison de ce manque d’information, l’industrie touristique n’est pas en mesure de mettre en valeur les avantages que le tourisme apporte déjà aux pays d’accueil. Dans les cas où le tourisme n’est pas pro-pauvres, il est possible d’améliorer la performance simplement en prenant conscience des problèmes et en formulant des solutions. À moyen terme, la démarche pro-pauvres peut améliorer le suivi des effets sur le développement, réduire le risque d’atteinte à la réputation et accroître l’adhésion sociale aux projets développés dans des pays en développement. À plus long terme, quand la plupart des touristes exigeront de leurs voyagistes des produits qui génèrent des avantages socioéconomiques pour les pays en développement, les entreprises qui auront anticipé cette évolution de la demande seront les premières à récolter les fruits de ces nouvelles opportunités commerciales.

Notes de bas de page :

1 Le groupe était composé de chercheurs rattachés à l’Overseas Development Institute, à l’Institut international pour l’environnement et le développement et au Centre international pour le tourisme responsable.
2 Le tourisme pro-pauvres est une forme de tourisme qui permet un accroissement des bénéfices nets pour les populations les plus pauvres. Il ne s’agit ni d’un produit spécifique ni d’un sous-secteur, mais plutôt d’une approche du développement et de la gestion du tourisme.
3 À ce sujet, se référer à l’article de Denis Sireyjol dans ce numéro de Secteur privé et développement.
4 Ces projets visent à encourager les communautés locales à posséder et exploiter des installations touristiques afin de générer des revenus collectifs.
5 TUI Travel illustre bien cette tendance. En 2007, la fusion du britannique First Choice et de l’allemand TUI a donné naissance à l’un des plus grands opérateurs de tourisme en Europe, avec une capitalisation boursière de 2,1 milliards de livres sterling.

Références / Dixey, L., 2005. Inventory and Analysis of Community Based Tourism in Zambia, USAID Production, Finance and Technology (PROFIT) Programme, Lusaka, Zambie.
FTO, 2006. Supplier sustainability handbook, FTO, Londres. / Harrison, D., Schipani, S., 2007. Lao tourism and poverty alleviation: community-based tourism and the private sector, Current Issues in Tourism 10,(2-3), 194-230.  / Mitchell, J., Ashley C., 2010. Tourism and Poverty Reduction: Pathways to Prosperity, Earthscan, Londres.  / Mitchell, J., Faal, J., 2008. The Gambian tourism value chain and prospects for pro-poor tourism, ODI, document de travail 289. / Schwartz, K., Font, X., 2009. Sustainable supply chain management: outbound tour operator practices? International Centre for Responsible Tourism, document hors série 15. / Banque mondiale, 2010. Indicateurs de développement dans le monde, base de données.  / Worldmapper, 2006. Destinations touristiques.