Tourismе

Quel tourisme pour les zones reculées des pays en développement ?

Les sites reculés des pays en développement présentent souvent un intérêt touristique majeur. Si les difficultés d’accès, l’absence d’infrastructures, de ressources humaines qualifiées posent problème, les investisseurs « pionniers » bénéficient des faibles coûts de l’immobilier, de la main d’oeuvre et des matières premières. Une stratégie de développement intégrée, une régulation stricte peuvent rendre le tourisme dans ces zones réellement « durable ».

Cet article est extrait du numéro 7 sur le tourisme

L’activité touristique agit – positivement ou négativement – sur les réalités économiques, sociales, culturelles et environnementales d’un territoire. Le poids du tourisme dans l’économie des pays en développement étant plus important que dans celle des pays développés, ses fluctuations ont un impact plus important. De plus, les pays en développement ont des économies plus fragiles, des infrastructures moins performantes et des systèmes réglementaires moins contraignants : ils sont donc plus vulnérables aux externalités négatives1  du tourisme, qu’elles soient économiques, environnementales ou sociales. D’un autre côté, ils sont aussi plus à même de bénéficier de ses retombées positives.

Cette sensibilité aux impacts s’accroit encore pour les destinations les moins fréquentées, les zones les plus préservées – et, de ce fait, souvent les plus attractives pour le tourisme. En peu de temps, sur une zone limitée, une forte fréquentation touristique peut endommager gravement un site et modifier en profondeur les habitudes culturelles et les comportements locaux. C’est ici, dans ces nouvelles zones touristiques, que le développement durable prend toute son importance ; il doit éviter une trop grande pression sur l’environnement, ne pas aggraver les inégalités entre les individus, tout en permettant le développement économique. Car, si ces zones ne sont pas d’un accès facile, elles sont intéressantes pour l’ensemble des parties prenantes : la rentabilité des activités touristiques et le développement économique et social qui en découle sont souvent réels.

Freins à l’implantation dans les régions reculées

Pour un opérateur, la difficulté d’accès génère une absence de diversité dans les activités touristiques qu’il peut proposer à ses clients : pas de restaurants, pas de bars, pas de club de plongée. Le produit proposé au départ doit donc être « autosuffisant » : soit il attire des clients qui se contentent de très peu (mais qui dépensent dans les mêmes proportions), soit il offre à lui seul toute une gamme d’activités. Dans ce cas, l’hôtel peut être conçu comme un village de vacances connecté à des infrastructures éloignées – c’est le cas pour le Club Méditerranée (Club Med), par exemple. Il peut aussi faire partie d’un plan de développement plus large, mais la zone est alors rapidement désenclavée et dotée d’infrastructures importantes (hôpitaux, routes, réseau d’eau et d’électricité, etc.).

Trois types d’hôtels peuvent s’implanter dans une zone reculée : les « hôtels » destinés aux pionniers (souvent, un refuge confidentiel réservé aux « routards ») ; ceux destinés aux plus fortunés qui préfèrent l’inaccessible ; et enfin les établissements offrant une taille critique suffisante pour générer la mise en place d’infrastructures. Un hôtel ayant atteint cette taille critique, mais qui n’aurait pas de réseau de distribution propre et pas de capacité à prendre des risques sur l’affrètement de vols aériens, serait néanmoins totalement dépendant des tour operators et ne pourrait s’en libérer qu’après plusieurs années de fonctionnement et l’établissement d’une clientèle2. La maîtrise de la commercialisation de ses services et du transport aérien a permis au Club Med de proposer à ses clients de nouvelles destinations, comme le Cap Skirring au Sénégal3. Sans réseau de commercialisation, il est possible d’atteindre une taille critique en construisant plusieurs hôtels et leurs infrastructures sur un terrain peu coûteux, d’en assurer soit même la promotion tout en disposant de quelques réserves financières. Atteindre cette taille critique permet de répondre par ailleurs aux difficultés d’approvisionnement en services de base (eau, électricité) et en services plus élaborés. Enfin, la formation du personnel est une des difficultés majeures pour le développement hôtelier dans des zones reculées, les populations locales n’ont pas l’expérience du service hôtelier et touristique. Il faut donc faire venir les compétences, les méthodes, les supports, et dégager du temps pour assurer la formation de personnel local.

Beaucoup de villages du Club Med sont nés et se sont développés dans des régions reculées : dans les années 1950 et 1960, en effet, la plupart des sites du pourtour méditerranéen étaient peu exploités, peu développés et financièrement très abordables. Le concept original du Club Med répondait par ailleurs en grande partie aux difficultés liées à l’isolement des sites : maîtrise du transport, maîtrise de la distribution, volonté d’atteindre rapidement la taille critique, services intégrés, expertise humaine interne.

Avantages pour les opérateurs « pionniers »

Malgré les risques que cela implique, le Club Med a choisi de s’implanter dans des lieux reculés des pays en développement. Cette position de « pionnier » présente de nombreux avantages, en particulier celui de pouvoir sélectionner le meilleur site géographique – le plus authentique, le plus naturel, celui qui plaira assurément aux clients. Dans ce contexte, le prix d’achat du terrain est généralement très bas. Ce facteur décisif a par exemple favorisé l’expansion des activités d’Orascom Hotel Development (OHD)4 , qui a implanté ses stations balnéaires dans des endroits retirés : El Gouna et Taba en Égypte, Salalah et Sifah au sultanat d’Oman, par exemple. Les gouvernements cèdent souvent les terrains pour une valeur symbolique, espérant ainsi – de façon plus ou moins fondée – favoriser le développement touristique de leur pays. L’investisseur peut donc supporter un risque plus élevé et générer plus rapidement un profit élevé. De plus, avec le développement du tourisme, le terrain gagne en valeur et devient potentiellement la principale source de profit du promoteur pionnier.

Les sites reculés présentent d’autres avantages économiques ; en effet, la main d’œuvre y est bien souvent moins chère, le coût des matières premières également (denrées, matériaux de construction, etc.). En outre, les facilités fiscales généralement consenties par les gouvernements ne sont pas négligeables. L’hôtelier s’adresse en priorité aux marchés développés, son prix n’est donc pas déterminé par le coût de la vie locale, mais en fonction de la valeur « internationale » admise du produit.

Intérêt pour les populations locales et l’environnement

Le développement touristique des zones reculées peut aussi être très intéressant pour les pays d’accueil, qui poursuivent ainsi l’aménagement de leur territoire en contribuant à désenclaver des régions5  tout en répartissant plus harmonieusement la « charge touristique » au sein du pays. Pour les communautés locales, le développement touristique est tout d’abord synonyme d’infrastructures de base (routes, eau potable, électricité), ou même d’infrastructures  exceptionnelles. Les hôteliers prennent en charge parfois très directement ces constructions ; ainsi, OHD  a permis l’établissement de cliniques et d’hôpitaux à El Gouna ; une taxe aérienne en vigueur au Cap Skirring permet de financer le nouvel aéroport. Ces infrastructures peuvent bénéficier, au-delà des seuls touristes, à la population locale ; les investisseurs et les autorités doivent s’en assurer.

Plus généralement, par les investissements, les achats liés à l’exploitation, et les dépenses des clients, le tourisme renforce le tissu économique local6. Des partenariats entre organisations non gouvernementales et entreprises peuvent renforcer encore cet impact positif, en aidant par exemple des petits producteurs locaux à développer leurs compétences pour répondre à la demande spécifique des opérateurs hôteliers et permettre ainsi à ces derniers de s’approvisionner localement. L’effet de levier du tourisme sur les économies de zones peu développées – voire sinistrée – peut être utilisé de façon volontariste par les investisseurs et les États. Ainsi, le premier village « en dur » du Club Med, à Agadir (Maroc), a été construit après le tremblement de terre qui a dévasté la ville en 1960 ; il s’agissait de contribuer au redémarrage socioéconomique de la région.

Le développement touristique dans des sites reculés peut aussi être d’un grand intérêt environnemental – bien que cela soit souvent contesté. Le village Club Med de Cherating, en Malaisie, a été construit en 1977 sur un terrain de 80 hectares occupé à 80 % par une forêt tropicale primaire. Alors que la forêt primaire recule dangereusement partout dans le pays (en particulier du fait de la culture intensive de palmiers à huile), celle-ci a totalement été préservée. Un développement touristique bien pensé peut – et doit – jouer un rôle de conservation. La réflexion sur les moyens de valoriser en comptabilité le patrimoine naturel et biologique des entreprises progresse d’ailleurs rapidement. Le tourisme peut aussi favoriser les transferts de technologies et de pratiques environnementales, former le personnel aux économies des ressources naturelles et sensibiliser les populations locales à la préservation de leur capital naturel et culturel.

Le développement touristique assure aussi des transferts de savoir-faire. Étant amené à construire dans des zones isolées, le Club Med a souvent dû produire lui-même son eau et son énergie, assurer le traitement de ses eaux usées7. Il a bien souvent été conduit, pour cela, à développer des technologies innovantes, qui bénéficient ensuite au pays d’accueil. Par ailleurs, le Club Med a sans aucun doute contribué au développement de ressources humaines formées et compétentes qui ont ensuite été bien utiles aux entreprises du secteur privé local. Il contribue directement à l’emploi (70 % de ses employés sont recrutés localement) et à sa féminisation.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer le rôle de catalyseur que peuvent jouer les opérateurs hôteliers « pionniers » dans des régions reculées. Le Club Med, par exemple, a proposé avec succès à ses clients de nouvelles destinations (Agadir, Djerba, Punta Cana ou Cancun), ce qui a attiré ensuite de nombreux autres opérateurs et investisseurs. Le fait même que le Club Med s’y installe est devenu avec le temps, pour les autres acteurs du secteur, un indicateur de qualité et de sécurité. En créant l’offre, le Club Med créé la demande, ce qui conduit les États ou les investisseurs à le consulter prioritairement dans leurs projets de développement touristique, lui donnant ainsi de nouvelles occasions d’investissements pionniers.

Le développement touristique de ces zones reculées est donc intéressant à plus d’un titre ; néanmoins leur spécificité même impose une responsabilisation accrue des acteurs du secteur. Malgré tous les efforts de l’opérateur « pionnier », le site peut être durablement endommagé si aucune régulation n’empêche un trop grand nombre d’autres acteurs de s’implanter à proximité, ou n’assure leur comportement responsable. Si les investisseurs attendent une rentabilité rapide, les exploitants voient l’intérêt à moyen terme de bâtiments économes en énergie, alors que les populations locales revendiquent légitimement la préservation complète de leur environnement à long terme : comment concilier ces attentes et ces temporalités différentes ? Seules une stratégie de développement intégrée et une régulation stricte peuvent assurer la prise en compte de toutes les contraintes.

Les études d’impacts environnementales et sociales peuvent renseigner les investisseurs et les autorités locales sur les dangers d’une implantation – et leur permettre de les éviter. Les populations locales doivent recevoir leur part des bénéfices induits par le tourisme (par la réallocation des impôts et taxes, en particulier) tout en participant et en maîtrisant la dynamique du développement touristique (« incorporation » progressive, planification poussée et intelligente, etc.). Les touristes, enfin, peuvent appuyer ces efforts en adoptant des comportements respectueux, en achetant des produits locaux, en respectant les sites naturels – et en séjournant plus longtemps dans un pays lointain, ce qui permet de diminuer l’impact des émissions en dioxyde de carbone dues au transport et d’augmenter les retombées économiques locales. Les effets bénéfiques du tourisme ne se manifestent équitablement pour toutes les parties prenantes que si chacune d’entre elles fait preuve, à son niveau, de responsabilité (les États, en particulier, doivent jouer pleinement leur rôle de régulateur). Il faut aussi qu’elles sachent travailler ensemble, dans le cadre d’une concertation organisée à l’échelle du territoire.

Notes de bas de page :

¹ Les externalités négatives désignent les situations où un agent économique est défavorisé par l’action de tiers sans qu’il en soit dédommagé.
² Cette situation semble évoluer quelque peu, avec le développement des ventes via Internet.
³ Le Cap Skirring est situé à l’extrémité sud-ouest du Sénégal. Occupé à l’origine par un petit village de pêcheurs, il attira l’attention du Club Med en 1973 qui, avec l’accord du gouvernement sénégalais, fit allonger et bétonner la piste pour accueillir des avions gros porteurs de Dakar ou directement d’Europe. Le succès de ce village de vacances et la présence d’un aéroport international attira de nombreux autres hôtels.
4 Orascom Hotels Development est un groupe hôtelier, coté en Suisse, qui possède des établissements en Égypte, Jordanie et aux Émirats arabes unis.
5 Le désenclavement de la région était l’un des objectifs de l’ouverture du Village Club Med du Cap Skirring au Sénégal.
6 Voir à ce sujet les articles de Mahmud Janmohamed et de Denis Sireyjol dans ce numéro de Secteur privé et développement.
7 Le Club a introduit, il y a 30 ans, la première station d’épuration de l’Ile Maurice, puis, en 2007, la première station d’épuration totalement écologique par « jardins filtrants ».