L’urbanisation croissante génère des besoins en ciment toujours plus importants. Pour répondre à cette demande, limiter son empreinte carbone et participer au développement des territoires où elle est implantée, l’industrie cimentière dispose de quelques atouts. Peu coûteux, adaptable et plébiscité, le ciment peut être fabriqué en améliorant son impact environnemental.

Croissance économique des pays émergents, exode rural et dynamisme démographique : la planète connaît un développement urbain sans précédent. Comme le pressent Lewis Mumford dès 1961 1, la planète devient ville. En 2008, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, la population vivant dans des zones urbaines devient plus nombreuse que celle des zones rurales. Désormais, plus de 3,3 milliards de personnes habitent en ville. Le taux d’urbanisation continue à croître d’année en année ; il devrait atteindre 59,7 % en 2030 et 69,6 % en 2050, selon les prévisions de l’Organisation des Nations unies (ONU, 2008). Cette croissance urbaine est particulièrement forte en Asie et en Afrique. La population urbaine africaine devrait passer de 373 millions de personnes aujourd’hui à 1,2 milliard en 2050. C’est dans ces régions que les besoins – présents et à venir – en matière d’infrastructures et de logements sont les plus importants. En mars 2011, les nouvelles autorités égyptiennes ont ainsi annoncé la construction d’un million de logements sociaux sur cinq ans, à la fois pour répondre aux besoins des populations défavorisées et pour soutenir le secteur de la construction, fortement créateur d’emplois. La crise économique et financière n’a pas ralenti la consommation mondiale de ciment. De 2 830 millions de tonnes en 2008, elle est passée à 2 998 millions en 2009 et à 3 294 millions en 2010 (International Cement Review, 2011). Près de 80 % du ciment a été utilisé dans les pays en développement. L’industrie cimentière y a fortement augmenté ses capacités de production pour satisfaire cette demande et pour accompagner l’urbanisation.

Néanmoins, une approche purement quantitative ne suffit plus aujourd’hui pour réussir sur ces marchés. À l’heure du développement durable, alors que les Objectifs du Millénaire pour le Développement sont réaffirmés en septembre 2010 au sommet de l’ONU à New-York, l’industrie cimentière doit se penser en partenaire des territoires où elle est implantée. À sa manière, elle s’investit pour relever le défi de l’urbanisation, en privilégiant deux approches. La première concerne les qualités intrinsèques du matériau cimentaire qui, compte tenu des derniers développements techniques en la matière, peut mieux répondre aux enjeux de la ville durable dans les pays émergents. La seconde approche cherche à favoriser les impacts positifs de l’industrie cimentière sur le développement économique, social et environnemental des territoires où elle est présente.

Une valeur sûre

Le succès du ciment dans les pays en développement n’est pas nouveau. Ce qui a été vrai dès la fin du XIXe siècle pour les pays aujourd’hui développés l’est actuellement dans les pays en développement. Le ciment permet en effet de construire “en dur”, à des prix abordables et pour le plus grand nombre. Il est devenu incontournable pour transporter et assainir l’eau, pour l’aménagement de la voirie et des espaces urbains ; il est essentiel pour les transports collectifs nécessitant de grandes infrastructures (lignes ferroviaires, tramways, canaux, etc.). La route en béton que le groupe Vicat va prochainement tester au Sénégal paraît bien adaptée aux zones très chaudes, où il est difficile d’envisager des opérations de maintenance régulières. D’après les tests réalisés en Amérique du Nord, cette route présentera également l’avantage de réduire d’environ 4 % les consommations des véhicules – et notamment des poids lourds – qui l’utilisent (Maillard et Smith, 2007).

Dans le domaine de la construction de logements, le ciment est demandé aussi bien par les professionnels du bâtiment que par les particuliers, très souvent auto-constructeurs. Si la récolte a été bonne au Sénégal, par exemple, la première préoccupation du paysan sera de construire “en dur”, en utilisant du ciment. L’habitant des villes agira de même, dès qu’il en aura les moyens (Encadré).
L’usage du ciment s’inscrit dans le long terme ; il bénéficie d’une image positive que n’a pas, par exemple, le matériau terre au Sénégal. Densifier la construction permettra en partie de régler les problèmes de l’étalement urbain observé dans les grandes mégapoles émergentes ; cela suppose de construire en hauteur, donc dans la plupart des cas, en béton et de pousser vers une approche collective de la construction immobilière.

Le marché du ciment au Sénégal

Au Sénégal, 95 % du ciment vendu est consommé en sac et 5 % en vrac (grandes entreprises du bâtiment), d’après les estimations du groupe Vicat. La distribution en sac se fait principalement par l’intermédiaire de “grossistes” nationaux ou régionaux qui fournissent un réseau de petits magasins, quincailleries et marchands de peintures. Le ciment est considéré comme un produit de première nécessité et les grossistes qui le distribuent sont aussi ceux qui commercialisent le riz et le sucre. La marque est très importante pour le client final : elle est pour lui un gage de qualité et de sécurité. Les zones de consommation les plus importantes sont les zones urbaines de Dakar, de Touba et de Sally-Thiès – qui représenteraient environ 65 % du marché sénégalais.

Matériau innovant pour ville durable

La dimension “durable” du ciment est plus récente. Elle est liée aux débats contemporains sur la notion de “ville durable” – une ville qui, pour le moins, doit limiter son empreinte écologique. Par la nature même de son processus de production (la décarbonatation du calcaire), le ciment est fortement émetteur de CO2. Néanmoins, son empreinte carbone doit être mesurée lorsque le ciment est utilisé sous la forme de béton (mélange de ciment, de granulats et d’eau) qui est son usage normal.

L’empreinte carbone du béton est alors parfaitement compétitive, en comparaison d’autres matériaux, comme le montre le guide méthodologique Bilan carbone® appliqué au bâtiment publié par l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie et par le Centre scientifique et technique du bâtiment. Il contribue par ailleurs à l’amélioration de l’efficacité énergétique des bâtiments. En France, les dernières innovations en matière de construction en béton permettent désormais de respecter les normes “bâtiment basse consommation” (BBC). Elles pourraient constituer une solution transposable dans les pays en développement, où une des principales préoccupations est le coût énergétique de la climatisation. L’inertie propre au béton, constatée empiriquement, peut permettre d’obtenir dans les pays chauds des résultats très intéressants. Enfin, produire le ciment localement diminue encore son empreinte carbone en supprimant les émissions de dioxyde de carbone liées au transport.

Le ciment contribue par ailleurs à répondre aux enjeux de la construction durable lorsqu’il est correctement fabriqué ; l’utilisation de nouvelles technologies de fabrication, au cours de ces vingt dernières années, permet de réduire son empreinte carbone. Les fours à voie sèche ont ainsi remplacé ceux à voie humide et semi-humide2, permettant de réduire la consommation énergétique de 40 % et les émissions de dioxyde de carbone de 20 %. Pour alimenter ses fours, le groupe Vicat utilise par ailleurs des combustibles alternatifs, moins émetteurs de CO2. Des expériences de culture de jatropha3 ont ainsi été menées au Sénégal. La noix de cet arbuste produit un agrocombustible qui peut se substituer aux importations de charbon. De plus, cette plante ne nécessite pas l’usage de terrains agricoles et donne du travail à une main d’œuvre paysanne riveraine de la cimenterie. Le projet déposé par le groupe Vicat auprès de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques vise une production de 70 000 tonnes de noix par an sur 11 000 hectares. Cette production pourrait se substituer à 56 000 tonnes de charbon importé. Elle devrait en outre créer 2 600 emplois.

L’usage de combustibles de substitution, issus des déchets produits par l’homme, est une autre piste à explorer. Au Sénégal, la Sococim Industries, filiale du groupe Vicat, a ainsi noué un partenariat avec une nouvelle décharge pour y installer un centre de tri qui doit permettre de collecter 22 000 tonnes de déchets plastiques pour les transformer en combustibles. Ils viendront s’ajouter aux coques d’arachides déjà valorisées dans les fours de la cimenterie. Ces solutions viennent compléter les autres dispositifs d’élimination des déchets, encore peu développés dans les zones urbaines des pays émergents.
Enfin, les carrières de calcaire ou d’argile – qui se trouvent très souvent, du fait de l’urbanisation galopante, intégrées dans le tissu urbain – sont replantées en arbres et deviennent des espaces verts au cœur des villes. C’est le cas à Konya, en Turquie, au cœur du plateau anatolien.

Acteur du développement

Une cimenterie peut être un puissant facteur de développement économique et social, à condition qu’elle prenne en compte ces objectifs dès sa conception et que ses propriétaires soient conscients de leur responsabilité sociale. L’industrie cimentière s’inscrit dans le long terme, car les capitaux investis dans l’outil de production sont très importants. Ainsi, une cimenterie neuve d’une capacité de 1,5 millions de tonnes implantée dans un pays émergent peut coûter 250 millions de dollars, voire beaucoup plus.

À l’image de ce qu’elle fait dans les pays développés, l’industrie cimentière accompagne la création et le développement d’entreprises locales, génératrices d’emplois. C’est dans cet esprit qu’à été créé tout récemment la Fondation Sococim au Sénégal : créer et développer des TPE4. Il est par ailleurs admis dans les pays développés qu’un emploi en cimenterie crée dix fois plus d’emplois indirects dans les filières économiques amont et aval. Dans les pays en développement, ce chiffre pourrait être quatre ou cinq fois supérieur. Les activités ainsi favorisées localement ne concernent pas que les services ; elles relèvent aussi de domaines techniques, comme la chaudronnerie, l’électromécanique et les automatismes. Elles permettent de développer des compétences et des savoir-faire utiles à l’implantation d’autres industries et participent ainsi au développement général du territoire. Cet effet d’entraînement est loin d’être négligeable.

L’industrie cimentière est par ailleurs un puissant vecteur de progrès social. Elle offre des emplois variés, pour toutes les qualifications. Très souvent, elle participe localement à l’effort d’éducation de ses collaborateurs ou de ses futurs employés, en accompagnant le développement d’écoles ou d’établissements d’enseignement supérieur. À Rufisque, le groupe Vicat soutient la première médiathèque privée du Sénégal ; en Égypte, il attribue des bourses aux étudiants inscrits à l’université d’El-Arish, située à proximité de sa cimenterie de Sinai Cement Company. Des programmes similaires sont en cours de mise en œuvre au Kazakhstan et en Inde. Enfin, toute entreprise responsable est particulièrement attentive à la santé de ses employés. Lorsque la situation l’exige, des dispensaires pour soigner les collaborateurs ou leurs familles sont ouverts.

Pour favoriser ces effets positifs en matière de développement, il faut veiller, et c’est de la responsabilité des pouvoirs publics, à ne pas générer des surcapacités de production sur un territoire donné. Une concurrence exacerbée provoquerait en effet à court terme une pression sur les emplois, les salaires et les fournisseurs. Elle provoquerait également le développement des exportations, donc une empreinte carbone plus importante due au transport, alors que le ciment est un matériau au faible rapport valeur/poids. De plus, à moyen terme, les établissements qui n’équilibreraient plus leurs comptes seraient condamnés à la fermeture et décourageraient l’investisseur privé.
Construction durable, emplois, éducation, santé : l’impact de l’industrie cimentière sur le développement des pays où elle est implantée ne se limite donc pas à la simple production de matériaux de constructions – par ailleurs indispensable. C’est là sa force et sa légitimité à être présente sur ces marchés.

Notes de bas de page :

¹ L’historien américain, spécialiste de l’urbanisme, publie cette année-là un de ses ouvrages les plus importants : The City in History.
² Voir à ce sujet l’article de Hendrik G. van Oss, de ce numéro de Secteur Privé & Développement.
³ Jatropha curcas (ou Curcas curcas) est une espèce d’arbustede la famille des Euphorbiaceae, originaire du Brésil.
4 Les statuts de la Fondation Sococim Industries ont été publiés au journal officiel de la République du Sénégal daté du 29 janvier 2011.

Références / International Cement Review, 2011. Global Cement Report. 9th edition. / Maillard, P-L., Smith, T., 2007. The Sustainable Benefits of Concrete Pavement, Cement Association of Canada, article, avril. / Mumford, L., 1961. The City in history. Its origins, its transformations, and its prospects, New York, Harcourt, Brace and World. / ONU, 2008. World urbanization prospects. The 2007 revision population database, Department of Economic and Social Affairs, New York.