Levier d’expansion économique dans les pays en développement, l’industrie cimentière est fortement émettrice de CO2. Quelle attitude doivent adopter les institutions financières de développement pour limiter l’empreinte carbone tout en stimulant l’économie ?
S’appuyer sur le Mécanisme de développement propre issu des accords de Kyoto est une piste.

L’industrie cimentière locale a un impact positif sur le développement d’un pays, mais émet d’importantes quantités de CO2. L’un des objectifs principaux des institutions financières de développement (IFD) étant de lutter contre le réchauffement climatique, en particulier en contribuant à la réduction des émissions de CO2 au niveau mondial, les IFD s’interrogent sur l’opportunité de soutenir ce secteur. Il s’agit ainsi de mettre en balance d’un côté le développement local de l’emploi, des revenus, de la qualité de l’habitat et, de l’autre, l’émission globale de gaz à effet de serre.
Cette comparaison est particulièrement nécessaire dans le contexte de forte croissance économique et démographique des pays en développement, qui augmente les besoins en logements et en infrastructures.

À l’échelle d’un pays, la croissance économique et la demande de ciment sont fortement corrélées. Dans les pays les plus riches, qui pour la plupart ne connaissent plus d’expansion démographique, la demande en ciment se concentre sur la réhabilitation de l’existant. On observe ainsi qu’à partir d’un niveau de développement correspondant à un PIB par habitant supérieur à 25 000 dollars par an, la consommation de ciment décroît pour tomber à 200 kg par an, par habitant (Figure 1).

contenir empreinte carbone et favoriser 1

La figure 1 montre surtout que les pays plus pauvres vont, au rythme de leur développement, augmenter fortement leur consommation de ciment et potentiellement atteindre des niveaux très élevés (jusqu’à 1 000 kg/habitant/an), comme la Chine aujourd’hui. Les chiffres présentés par l’Afrique subsaharienne sont encore très faibles – 70 kg/habitant/an contre 340 kg en moyenne à l’échelle mondiale (Lafarge, 2011). En revanche, avec une population urbaine qui va augmenter d’au moins un milliard dans les cinquante prochaines années et la croissance attendue, elle devrait compter parmi les grands consommateurs de ciment de demain. Plus globalement, la part des pays en développement dans la consommation globale de ciment, de 80 % aujourd’hui, devrait dépasser 90 % en 2025 (SP&D, 2011).

Une étape clé du développement

Au-delà des besoins en ciment inhérents à la croissance économique des pays en développement, une industrie cimentière locale constitue, par ses effets induits, une étape importante de leur expansion économique. Elle peut, par exemple, amener à l’augmentation des capacités nationales de production d’électricité pour répondre aux besoins très importants des cimenteries. Elle soutient aussi la construction d’infrastructures publiques (routes, aéroports) ou encore la formation de techniciens.
Enfin, les emplois indirects contractés sur une cimenterie sont nombreux. On considère ainsi un facteur multiplicateur supérieur à 10 entre les emplois directs d’une cimenterie (200 à 400 employés pour une cimenterie moyenne) et ceux indirects.

L’implantation locale d’une cimenterie est d’autant plus importante qu’elle rapproche les centres de production et de consommation, permettant ainsi de réduire les prix de vente. En effet, le faible prix par tonne rend le transport terrestre du ciment relativement coûteux. La zone desservie par une cimenterie ne dépasse généralement pas les 300 kilomètres. Au-delà, le coût du transport (10 dollars environ pour 100 Km parcourus) détériore fortement le prix du ciment, généralement vendu entre 50 et 100 dollars par tonne. Dans certains pays, en particulier les moins industrialisés et/ou les plus enclavés, son prix peut dépasser 200 dollars la tonne. Une production locale permet ainsi d’éviter des importations coûteuses, qui poussent les prix vers le haut et limitent dès lors la construction de logements. Au Nigeria par exemple, le déficit de production en 2006 était considérable : la demande nationale était estimée à 10 millions de tonnes par an alors que la production nationale n’atteignait que 3,7 millions de tonnes, soit 63 % d’importations (World Bank/CF Assist, 2009). L’enjeu est de taille, car le développement des pays les plus pauvres passera par un ciment moins onéreux.

Les pays en développement, principaux émetteurs de CO2 cimentier

À eux seuls, les pays en développement représentent déjà plus de 80 % des émissions de CO2 du secteur cimentier (lui-même à l’origine de  5 à 7 % des émissions globales), avec en tête le continent asiatique, qui en concentre plus des deux tiers (CDIAC, 2007). L’Afrique subsaharienne, dont l’industrie cimentière est faiblement développée, ne représente aujourd’hui que 3 % de ces émissions. Dans le futur, la part des pays en développement dans la production mondiale de ciment devrait encore augmenter et ces pays seront responsables de l’essentiel des émissions de CO2 additionnelles.
Mais contrairement aux idées reçues, les analyses disponibles sur la performance de la production cimentière dans les pays émergents montrent que l’efficacité des processus de production, en matière d’émission carbone, est comparable à celle des pays développés et même parfois meilleure. Ainsi, la Chine et l’Inde produisent en moyenne 638 kg de CO2 par tonne de ciment, et l’Afrique / Moyen-Orient 667 kg par tonne, soit des niveaux à peine supérieurs à ceux de l’Europe (619 kg/tonne) et bien meilleurs qu’en Amérique du Nord (760 kg/tonne) – WBCSD-CSI, 2009. Les pays émergents ont bénéficié des fortes améliorations des processus de production depuis 1990. De nombreuses cimenteries construites ces dernières années dans ces pays sont dotées de technologies modernes et efficaces en terme énergétique, quand les cimenteries des pays développées sont souvent plus anciennes.

Ces données moyennes ne traduisent néanmoins qu’en partie la situation de l’industrie cimentière. Les cimenteries récentes, aux meilleurs standards, y côtoient des usines beaucoup plus anciennes et inefficientes, avec des niveaux d’émission de CO2 par tonne de ciment produite parfois supérieurs à 1 000 kg. Ainsi en 2002, l’Afrique comptait seulement 66 % de cimenteries fonctionnant en processus sec1, qui consomme entre 30 % et 40 % moins d’énergie que le processus humide. À l’inverse, l’Inde par exemple, en comptait près de 98 % en 2008 (World Bank/CF Assist, 2009).

Le mdp, un cadre approprié ?

L’amélioration de l’empreinte CO2 d’une cimenterie peut se faire dans le cadre du Mécanisme de développement propre (MDP), introduit par les accords de Kyoto. Il prévoit notamment la transmission de certificats pouvant être vendus à des pays développés qui les utiliseront pour atteindre leurs objectifs de réduction d’émissions.

Les projets cimentiers peuvent y prétendre dans trois cas de figure : la substitution partielle des énergies fossiles par des combustibles alternatifs, l’augmentation de la part des composants autres que le clinker2 dans le ciment, ainsi que l’utilisation de la cogénération pour la production d’électricité. Ces technologies permettant de limiter l’émission de CO2 présentent néanmoins un coût élevé (Tableau 1).

contenir empreinte carbone et favoriser 2

Cette contrainte de coûts est telle que seulement 4 % des projets MDP dans le secteur cimentier sont approuvés, soit 52 sur un total de 1 300 (World Bank/ CF Assist, 2009). La plupart d’entre eux se situent en Chine et en Inde avec respectivement 25 et 17 projets. L’Afrique n’a obtenu qu’un seul agrément pour un projet d’approvisionnement en électricité par des fermes éoliennes au Maroc. Quelques-uns sont en cours de certification comme des remplacements du combustible fuel par de la biomasse en Égypte et par le jatropha au Sénégal3. Les projets biomasse ne manquent pas en Afrique, mais la certification MDP est rarement sollicitée. Les principaux obstacles sont les forts coûts de transaction dans le développement des projets, un environnement des affaires difficile, le faible accès aux financements dans un contexte où les retours sur investissements des projets MDP sont plus longs que ceux d’une cimenterie. Rajoutons la faible connaissance de ce mécanisme de la part des intermédiaires financiers et des consultants et enfin, le faible soutien des autorités locales (pas d’autorité MDP désignée, ni de formations mises en place). De fait, beaucoup d’entrepreneurs, dans un contexte de forte croissance de la demande, ne se préoccupent pas des questions contraignantes d’émission carbone.

Accompagner les cimentiers

Pour réduire les émissions de CO2, il est pertinent d’intervenir dans les pays en développement, principaux producteurs et consommateurs de ciment sur les prochaines décennies. Cela implique d’agir sur les nouvelles cimenteries, mais aussi sur les existantes, à travers des plans de mise à niveau, en imposant les meilleurs standards de production, tant au niveau de l’efficacité énergétique que du respect de ratios clinker/ciment optimaux.

Le sujet du réchauffement climatique étant au cœur des préoccupations des IFD, celles-ci doivent, au-delà du simple apport de financement, initier un dialogue avec les cimentiers sur la question de l’empreinte carbone. Les IFD sont un vecteur de diffusion du potentiel du MDP en Afrique. Celui-ci devra être systématiquement envisagé pour les projets qu’elles financent, à travers un accompagnement sous forme d’assistance technique, en particulier dans les pays les moins avancés.

Notes de bas de page :

¹ Voir à ce sujet l’article de Hendrik G. van Oss, de ce numéro de Secteur Privé & Développement.
² Le clinker représente l’élément de base du ciment qui est obtenu par calcination d’une plante rustique, d’un mélange d’acide silicique d’alumine, d’oxyde de fer de chaux, fortement émissif en CO2.
³ Voir à ce sujet l’article de Pierre-Alain Boyer de ce numéro de Secteur Privé & Développement.

Références / Carbon Dioxide Information Analysis Center, 2007. Base de données / Gonnet, J., 2010. Empreinte carbone de l’industrie cimentière, rapport, octobre. Lafarge, 2010. Rapport annuel. / Secteur Privé & Développement, 2011. Le ciment, entre responsabilité écologique et impératifs économiques, n°10, p.16, mai. / World Bank/CF Assist, 2009. Cement Sector Program in Sub-Saharan Africa: barriers analysis to CDM and solutions, rapport, avril. / World Business Council for Sustainable Development – Cement Sustainability Initiative, 2009. Cement Industry Energy and CO2 performance « Getting the numbers Right », rapport.