La stabilisation de la croissance africaine – réelle mais fragile – repose en partie sur le dynamisme des PME, peu soutenues par le capital-investissement. On peut remedier au défi de la rentabilité des fonds PME en s’appuyant sur des équipes locales, ou en développant de nouveaux modèles soutenus par des instruments de politiques publiques.

On l’entend partout : l’Afrique s’est remise en marche. Son temps est arrivé. Les taux de croissance en témoignent, les prévisions impressionnantes s’accumulent. L’essor démographique couplé à la hausse des PIB doit propulser le continent, vers 2050, aux niveaux de valeur économique absolue de la Chine d’aujourd’hui. On entend presque la suite : le développement est arrivé, l’aide peut être repliée, et la cause entendue – l’Afrique doit devenir la terre du secteur privé. Une grande partie de ce récit est exacte ; le redressement des taux de croissance permet d’espérer une renaissance. Une classe moyenne émerge. La société civile se transforme et porte des valeurs de plus en plus démocratiques. Mais cette croissance est aussi fragile que mal répartie car de grands défis subsistent et des pans entiers de la population africaine ne bénéficient pas de cet essor.

Un tissu de PME responsables pour une croissance pérenne

La pérennité de la croissance africaine repose en partie sur la promotion des petites et moyennes entreprises (PME) responsables, qui sont créatrices d’emplois et de développement économique local.
Bien sûr, encore faut-il que les PME favorisent réellement un développement durable ; l’enjeu environnemental est particulièrement essentiel. Elles sont en effet souvent moins aptes à supporter les coûts liés à la gestion des impacts environnementaux et leurs pratiques sociales peuvent se révéler moins favorables que celles de grands groupes. Quoi qu’il en soit, le rôle des PME est régulièrement célébré et leur développement figure parmi tous les objectifs officiels des coopérations bilatérales ou multilatérales. Les dispositifs de soutien aux PME sont pourtant timides en volume et limités à quelques instruments : d’un côté des programmes publics d’assistance technique, de l’autre des instruments de refinancement ou de garantie offerts aux banques primaires.

Ces instruments sont importants, et doivent être renforcés. Toutefois, aussi convaincants soient-ils, ils ne permettent pas de traiter le problème endémique du financement des fonds propres des PME.
Celui-ci est si bien connu, et depuis si longtemps, qu’il bénéficie d’instruments spécifiques de soutien public mis en place par la plupart des pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) au bénéfice de leurs propres PME. Ces dernières sont, dans une grande majorité des cas, en situation de tension aigüe en ce qui concerne leurs fonds propres : elles peuvent être asphyxiées par leur croissance, limitées par les capacités financières de leurs propriétaires, ou interdites de facto d’accès au financement externe de haut de bilan qu’apporte typiquement l’industrie du capital-investissement, “private-equity”. Il existe par exemple en France des dispositifs de soutien à l’innovation (FIP1), aux PME locales (FCPI2) – le tout adossé sur de la dépense fiscale. Par ailleurs, les interventions du groupe OSÉO3 en quasi fonds propres et dettes, appuyé par d’importants volumes budgétaires, sont facilitées par la cotation triple A dont bénéficie cet établissement financier du fait de son statut public.

En Afrique, l’essor considérable du capital investissement n’a pas bénéficié aux PME. Les fonds internationaux ou continentaux se sont centrés pour l’essentiel sur les secteurs des télécommunications, des grandes infrastructures (pour l’essentiel l’énergie) et se sont dirigés vers les pays les plus mûrs, au nord du continent et en Afrique du Sud. Le phénomène est encore plus marqué pour les PME de petite taille (employant moins de 100 salariés). Il est démultiplié dès qu’il s’agit des start up, ou des jeunes entreprises de moins de cinq ans – dont le rôle dans le dynamisme économique est pourtant fondamental. Ce sont sur ces PME que le développement va se concentrer : elles sont l’avenir du moteur de croissance africain, son dispositif d’allumage central. Pourtant, elles sont totalement délaissées.

Faire évoluer la rentabilité des investissements

La faiblesse des niveaux d’épargne, les défaillances du tissu bancaire et les limites des entrepreneurs eux-mêmes démultiplient en Afrique les difficultés d’accès aux fonds propres que connaissent les PME dans d’autres régions du monde. Il en va de même pour l’accès aux fonds de capital-investissement. On pourrait penser que le désintérêt des fonds d’investissement pour les petites entreprises vient de leur moindre rentabilité, comparée à celle des grands groupes. Cependant, ce ne sont ni la sinistralité ni la rentabilité qui différencient fondamentalement les performances potentielles des instruments consacrés aux grandes entreprises ou aux PME. Ce sont les coûts de gestion. En Afrique, les coûts d’approche et de gestion, rapportés aux montants unitaires des transactions, sont très élevés dans une industrie caractérisée par ses coûts fixes. Les rentabilités nettes pour les investisseurs en sont affectées de façon mécanique. Par ailleurs, quand les objectifs d’investissement sont innovants, la rentabilité peut se trouver limitée – ce qui se matérialise par des durées d’investissement allongées ou des sinistres accrus par rapport à la moyenne du portefeuille. Cela explique le faible appétit des investisseurs pour cette catégorie de cibles – et, en conséquence, du faible nombre d’équipes de gestion se consacrant à ce secteur.
La rentabilité des investissements en fonds propres ou quasi fonds propres dans les PME africaines pourrait s’améliorer, en se basant sur deux scénarios : la multiplication d’équipes locales fonctionnant avec des charges réduites sur un marché lui-même local ; le développement d’équipes de taille significative capables d’industrialiser le processus et d’étaler leurs charges de structures sur un portefeuille important. Le premier scénario est réaliste ; d’ores et déjà, il commence à devenir réalité. Mais l’évolution est très lente, du fait de capacités humaines disponibles réduites (et donc coûteuses) et de la rareté de capitaux locaux – ce qui renvoie ces équipes à la nécessité de trouver des financeurs internationaux, difficiles à identifier et convaincre.
Le second scénario est également possible, en partant des équipes internationales déjà constituées ou de certaines équipes nationales – que l’on commence à rencontrerpar exemple en Afrique du Sud ou au Nord du Sahara. Mais là aussi, cela prendra du temps ; les “voies naturelles” du marché ne constituent pas, à elles seules, un raccourci. Le développement d’un tissu de PME passe bien, entre autres, par la mise à disposition de davantage de financements de haut de bilan ; mais il exige aussi un effort particulier. Il doit faire partie des objectifs d’intérêt général des politiques de développement, si l’on veut accélérer le processus de croissance de manière significative.

Favoriser le développement du capital-investissement

Comme cela fut le cas pour la microfinance, le développement accéléré du capital-investissement au bénéfice des PME africaines implique la mise en oeuvre de moyens complémentaires les uns avec les autres. Tout d’abord, les fonds mis à disposition des équipes de capital-investissement visant les PME doivent être plus importants. Trop d’institutions financières publiques soutenant le secteur privé continuent à avoir des exigences financières excessives vis-à-vis de ce compartiment. À l’image de la création du Fonds d’investissement et de soutien aux entreprises en Afrique (FISEA) par l’Agence Française de Développement, il est important que les institutions bilatérales ou multilatérales de financement du secteur privé structurent des compartiments “d’investissement patient”, qui puissent bénéficier au social business4 en général et aux PME en particulier. Certaines coopérations bilatérales pourraient assumer de subventionner les instruments aux dimensions les plus sociales.
Les particuliers représentent également des contributeurs potentiels significatifs. Ils pourraient être davantage encouragés, en France, par l’extension des mesures fiscales concernant l’impôt sur le revenu et l’impôt de solidarité sur la fortune dont bénéficient les régimes des FPI et FCPI – et par des mesures équivalentes dans d’autres pays. Le rendement de ces régimes fiscaux en termes de développement pourrait être très supérieur à celui de l’aide au développement classique financée par l’impôt.

Certes, en France, les niches fiscales ne sont pas bien vues, mais ces investisseurs pourraient être encouragés de manière complémentaire ou alternative par la couverture du risque de leurs investissements au moyen de mécanisme du type d’ARIZ5 ou par la mise en place de dispositifs permettant de couvrir les premières pertes. Que ces mécanismes comportent une part de subvention indirecte ne doit pas effrayer, si les objectifs comme les réalisations de ces fonds correspondent bien à l’intérêt général, et si les rendements obtenus par les investisseurs se situent manifestement au-dessous des attentes de marché : nous sommes là dans un cas de cofinancement de politique publique. Les mêmes raisonnements peuvent s’appliquer à la dernière catégorie d’investisseurs potentiels : les entreprises industrielles et financières engagées dans une démarche de responsabilité sociale et environnementale passant par la mise en place de fonds d’investissement à vocation d’impact.

La seconde catégorie de moyens à déployer rapidement relève de l’assistance technique. Les très petites et petites entreprises n’ont eu accès à cet instrument que très récemment. Les fonds de capitalinvestissement peuvent utiliser cet instrument au profit des entreprises dans lesquelles ils investissent. Plus l’intervention est large, plus l’efficacité est réelle : à côté d’expertises techniques ponctuelles, il est aussi possible de financer des postes de management, d’assurer des formations et de permettre la conduite d’évaluations. Ce dernier point est très important : la capitalisation et le retour d’expériences sont fondamentaux pour faire progresser un secteur qui chemine à tâtons et invente une nouvelle voie en matière de politique de développement.

Par ailleurs, il est important de faire progresser les équipes de gestion de fonds elles-mêmes : souvent jeunes et confrontées à des défis professionnels importants, elles doivent pratiquement toutes se renforcer, tout particulièrement en ce qui concerne la qualité de gestion environnementale et sociale. Le développement d’équipes africaines, centrées sur les petites entreprises, est un objectif en soi. Il implique de s’investir dans la promotion de ce métier, d’oser soutenir des équipes naissantes et peu expérimentées. Il faut assumer de possibles pertes, d’autant plus facilement que les montants seront limités, et soutenir la formation dans les universités et institutions de formation supérieures.

Sensibilité accrue à l’environnement

Le soutien aux PME africaines, il faut le répéter, ne passe pas seulement par la promotion du capital-investissement adaptée au contexte. L’environnement juridique et fiscal des affaires, la qualité comme le coût des infrastructures et des services essentiels, la disponibilité de capital humain, l’ouverture et le cadre commercial international, la performance des services publics, etc., sont des facteurs d’essor ou au contraire de limitation du dynamisme des PME.
Néanmoins, le développement de l’impact investment ,– l’apport d’instruments financiers ayant des objectifs sociétaux complétant la recherche de rendements financiers – jouera un rôle crucial dans la grande bataille pour l’équilibre de la croissance africaine qui se joue depuis une dizaine d’années, succédant à la longue et déprimante période d’ajustement structurel. Pour que cette époque demeure définitivement derrière nous, il faut que suffisamment d’énergie et de moyens soient consacrés à cet objectif, notamment par les organisations publiques ou les institutions de développement privées.

Notes de bas de page :

1 Nés de la Loi Dutreil, les Fonds d’investissement de proximité (FIP) sont venus compléter en 2003 le dispositif de soutien au PME.
2 Les Fonds communs de placements dans l’innovation (FCPI) ils facilitent le développement des sociétés innovantes à fort potentiel.
3 OSÉO, a pour principal objectif de faciliter le financement des PME et des entreprises de taille intermédiaire.
4 Cette nouvelle forme d’activité économique a été défini par le prix Nobel Muhammad Yunus. C’est une entreprise qui consacre ses bénéfices à la diminution des coûts et à la production d’avantages sociaux.
5 ARIZ est un dispositif de garanties de l’Agence Française de Développement destiné à faciliter l’accès au financement des petites et moyennes entreprises privées et des institutions de microfinance.