La croissance des pays émergents conduit aujourd’hui les institutions financières de développement (IFD) à se recentrer sur les pays à faible revenu. L’Afrique subsaharienne se retrouve en première ligne. Les IFD peuvent y jouer un rôle moteur en facilitant l’accès au marché du capital-investissement, d’autant que les acteurs privés se détournent des PME, jugées trop risquées. De la théorie à la pratique.

À partir des années 1990, les institutions financières de développement (IFD) ont joué un rôle déterminant dans l’ouverture des marchés émergents à des investisseurs privés hésitants. En promouvant les associations nationales et régionales de professionnels du capital-investissement et en informant les gouvernements sur les obstacles législatifs et réglementaires, elles ont en effet contribué à la mise en place d’une infrastructure appropriée.

Entre 2005 et 2009, les opérations de capital- investissement réalisées sur les marchés émergents ont plus que doublé pour atteindre 30 % du total mondial (Liechtenstein et Meerkatt, 2010). Aujourd’hui, la majeure partie des capitaux s’oriente vers les BRIC1. Selon le dernier bilan annuel des levées de fonds et des investissements dressés par l’Association des professionnels du capital-investissement sur les marchés émergents (Emerging Markets Private Equity Association, EMPEA2), ces pays ont en effet concentré 51 % des capitaux levés sur les marchés émergents en 2010, soit 23,5 milliards de dollars (EMPEA, 2011).

La remarquable croissance économique de nombreux pays émergents remet en question la valeur ajoutée des IFD par rapport aux investisseurs privés, et les pousse à cesser leurs interventions dans certains pays. La banque de développement néerlandaise FMO a ainsi décidé de se tourner vers des pays à revenu plus faible et de ne plus investir au Brésil, en Russie, au Mexique et au Kazakhstan (pays se classant désormais dans la tranche supérieure des pays à revenu intermédiaire et bénéficiant d’une note de crédit de qualité3). Récemment, l’IFD britannique CDC a annoncé dans un business plan radicalement remanié qu’elle regroupera ses activités exclusivement sur les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire de la tranche inférieure4 en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud. Ces pays concentrent 70 % des populations pauvres du monde (CDC, 2011).

Aider les banques locales à financer les PME

L’Afrique subsaharienne est une nouvelle région de convergence pour la plupart des IFD car elle compte de nombreux pays à faible revenu (selon la Banque mondiale, 26 des 47 pays d’Afrique subsaharienne appartiennent à cette catégorie). Bien que son produit intérieur brut (PIB) augmente accélération de sa croissance à plus de 5 % soit attendue dans les 5 ans à venir (FMI, 2011), l’Afrique subsaharienne intéresse encore peu les acteurs privés du capital investissement. Le manque d’équipes de gestion de fonds de qualité, d’informations sur le marché et les insuffisances de la gouvernance des entreprises freinent les investissements5. C’est pourquoi, en Afrique subsaharienne, ils s’orientent principalement vers les grandes entreprises, les petites et moyennes entreprises (PME) peinant encore à accéder au capital. Le rapport Finance for All publié par la Banque mondiale en 2007 conclut qu’un meilleur accès des PME au financement peut accélérer la croissance économique et réduire la pauvreté (Banque mondiale, 2007). Cependant ses enquêtes révèlent que, pour ces entreprises, surtout dans les pays à faible revenu, le manque d’accès au financement demeure un obstacle majeur à leur développement. Les banques locales estiment que beaucoup de PME présentent trop de risques et paraissent trop modestes pour justifier des due diligences approfondies. Ces entreprises peuvent aussi avoir besoin des conseils et de l’expérience d’investisseurs pour se développer.

Les banques locales ne disposant pas d’outils pour répondre à ces besoins, les IFD travaillent avec les fonds de capital-investissement locaux et allouent aux banques locales des financements dédiés au développement de leurs programmes de prêts aux PME. Dans certains cas, les IFD ont mis en place des mécanismes de financement exclusivement destinés à ce segment plus risqué, souvent soutenu ou amorcé par leur État. C’est le cas, par exemple, du Fonds d’investissement et de soutien aux entreprises en Afrique (FISEA6) de l’Agence Française de Développement (AFD), géré par PROPARCO, de SME Ventures de l’International Finance Corporation (IFC) et du programme Massif du FMO. Le capital-investissement requiert des gérants de fonds à mêmes de repérer les entreprises prometteuses, d’accompagner leur développement et de s’en désengager. Cette capacité s’acquiert avec l’expérience. À cette fin, les IFD, qui connaissent bien la dynamique des entreprises privées et les obstacles à leur développement, apportent un soutien actif aux gérants débutants en Afrique subsaharienne. Elles leur fournissent une aide indispensable, notamment pour amorcer le fonds, trouver la structure juridique adaptée, optimiser leur stratégie d’investissement et leur donnent accès à leurs réseaux mondiaux. Les inquiétudes des investisseurs privés sur les performances des fonds sont rarement justifiées. Dans une récente analyse de son portefeuille de fonds, l’IFC a en effet montré que la performance des jeunes fonds sur les marchés émergents égalait, et parfois dépassait, celle des gérants de fonds expérimentés : de 2000 à 2006, 46,2 % du quartile des fonds les plus performants dans les données de l’IFC étaient des premiers fonds (Liechtenstein et Meerkatt, 2010).

L’Afrique du Sud, l’exception Investec

Étant donné son expérience du capital-investissement, l’Afrique du Sud pourrait constituer un hub important d’investisseurs sur le continent. Pourtant, peu de gérants de fonds sud-africains ont investi dans des pays au nord de leurs frontières. Les raisons sont à chercher dans la méconnaissance des conditions locales et dans la profusion d’opérations attractives sur leur marché national. Le gestionnaire de fonds international Investec fait figure d’exception : dès 1997, la société a entrepris de constituer une équipe d’investissement panafricaine en ouvrant des bureaux au Botswana et en Namibie.

En 2004, elle a commencé à investir sur les marchésactions dans toute l’Afrique. Ses excellentes performances dans ce nouvel environnement ont ouvert la voie au lancement, en 2008, de son premier fonds de capital-investissement panafricain, l’Investec Africa Frontier Fund. Malgré la bonne réputation d’Investec et les conditions de marché favorables à l’époque, les autres investisseurs ont montré peu d’appétit pour le capital-investissement en Afrique subsaharienne. FMO a ainsi été le premier investisseur à prendre un engagement de 25 millions de dollars, à hauteur de l’investissement d’Investec. Au final, le fonds est parvenu à lever 155 millions de dollars notamment auprès de fonds de pension sudafricains et d’un fonds de fonds. Au Zimbabwe, Investec a repéré une opportunité intéressante d’investissement dans le secteur de la distribution et cherchait une expertise externe pour évaluer son potentiel. Grâce à son vaste réseau, FMO a présenté Investec à l’ancien P.-D.G. de deux distributeurs alimentaires internationaux qui a pu lui apporter les connaissances et l’expertise dont il avait besoin. Désormais, ce dernier siège en qualité d’administrateur non exécutif au conseil d’administration de la société en portefeuille. Le fonds spécialiste du secteur financier, Africinvest Financial Sector Fund, est un autre exemple du rôle des IFD en Afrique subsaharienne.

Le FMO et son partenaire stratégique de longue date, Africinvest, se sont associés en 2007 pour lancer ce fonds ciblé sur les jeunes établissements financiers de taille modeste, essentiellement situés dans les pays sortant d’un conflit et ceux les moins avancés. Ce fonds est géré par Africinvest Capital Partners (ACP), qui dispose d’une équipe spécialisée et peut solliciter les ressources d’un réseau de partenaires locaux au Ghana, au Togo ou encore au Cameroun. Afin d’éviter les délais et l’incertitude inhérents au travail de levée de fonds, le FMO a décidé de prendre une participation de 100 % dans le premier closing (20 millions d’euros). Après le second closing intervenu début 2010, ce sont au total 31 millions d’euros qui ont été levés grâce aux engagements de l’AFD- PROPARCO, par l’intermédiaire de FISEA et d’un investisseur privé. Pour améliorer la gouvernance d’entreprise, le FMO a nommé deux membres au comité consultatif et au comité d’investissement ainsi qu’un administrateur au conseil d’administration.

Accompagnement des acteurs locaux

Lorsque le FMO a commencé à investir en capital dans les années 1990, c’était avant tout à travers des investissements directs dans un large éventail de secteurs et de pays. Une connaissance approfondie du secteur et une présence locale se sont rapidement avérées essentielles pour intervenir dans la gestion et créer de la valeur ajoutée. Au début des années 2000, le FMO a adopté une stratégie consistant à investir dans des fonds et, si nécessaire, à co-investir à leurs côtés. Le gérant de fonds disposait ainsi d’une source de financement souple pour boucler les opérations. Sans partenaire local,le FMO limite ses investissements directs aux établissements financiers et aux secteurs de l’énergie et du logement.

La Bank of Africa (BOA) offre un excellent exemple du rôle qu’une IFD peut jouer dans une opération directe. Lorsque la BOA n’était encore qu’un petit groupe comptant deux filiales, le FMO en est devenu actionnaire en convertissant des fonds d’assistance technique (AT) en fonds propres. Outre leur soutien financier, le FMO, Proparco et d’autres IFD sont entrés au capital de plusieurs filiales bancaires. Le plus souvent, les IFD étaient des actionnaires fondateurs et ont participé à plusieurs augmentations de capital. En siégeant au conseil d’administration et en apportant davantage d’appui technique, elles ont aidé BOA à améliorer sa gouvernance et sa structure.

Les IFD peuvent rassurer les investisseurs et aider les fonds et les entreprises à remplir les critères requis en jouant un rôle d’intermédiaire et de partenaire. Pour attirer un plus large éventail d’investisseurs (privés) en Afrique subsaharienne, il faut connaître les critères de sélection des limited partners7 potentiels, tels les fonds de pension et les compagnies d’assurance. Selon une étude de Groh et Liechtenstein (2011) les performances historiques font partie de leurs critères prioritaires. Malheureusement, on dispose de peu de données sur les performances du marché du capital-investissement en Afrique subsaharienne. Elles ne figurent pas dans le rapport Private Equity & Venture Capital Index and Benchmark Statistics de Cambridge Associates, qui présente les données historiques de performances. Les IFD et les gérants de fonds pourraient remédier ensemble à ce déficit en produisant des données, précieuses pour les investisseurs privés. Les IFD jouent ainsi un rôle essentiel sur le marché du capital-investissement subsaharien. Grâce à leur soutien continu, un nombre croissant de gérants de fonds de capitalinvestissement subsahariens ont pu constituer un deuxième ou un troisième fonds successeur. C’est positif, car le secteur a besoin d’expériences réussies pour se développer.
À terme, s’installe alors un cercle vertueux dans lequel davantage de ressources sont allouées au capital-investissement, la masse critique est alors atteinte plus rapidement et un plus grand nombre d’investisseurs se retrouvent disposés à prendre des risques. Les IFD vont continuer à jouer un rôle moteur et faciliteront ainsi l’accès au marché du capitalinvestissement en Afrique subsaharienne.

Notes de bas de page :

¹ L’acronyme BRIC désigne le Brésil, la Russie, l’Inde et la Chine, nouvelles puissances économiques dont le niveau de développement est jugé équivalent.
² Voir l’article de Jennifer Choi, dans ce numéro de Secteur Privé & Développement.
³ Selon la Banque mondiale, les pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure ont un revenu  national brut annuel par habitant compris entre 3 976 et 12 275 dollars.
4 Selon la Banque mondiale, les pays à faible revenu ont un revenu national brut annuel par habitant de 1 005 dollars ou moins et les pays à revenu intermédiaire compris entre 1 006 et 3 975 dollars.5 Selon l’Annual Fundraising and  Investment  review de l’EMPEA, l’Afrique subsaharienne n’a accueilli que 6 % des fonds levés pour les marchés émergents en 2010.
6 FISEA est un fonds d’investissement qui prend des participations dans des entreprises, des banques, des institutions de microfinance et des fonds d’investissement actifs en Afrique subsaharienne.
7 Le Limited Partnership (LP) est une structure d’investissement, fiscalement transparente, principalement utilisée par les gestionnaires anglais, américains et nordiques. Le limited partner a une responsabilité limité, au montant de son apport, et n’est pas impliqué dans la gestion de la structure.

Références / Banque mondiale, 2007. Finance for All? Policies and Pitfalls in Expanding Access, Policy Research Report, 13 novembre.  / CDC, 2011. CDC high-level business plan 2011-2015, présentation, mai. / EMPEA,2011. EM PE Annual Fundraising and Investment Review. / FMI, 2011. Perspectives de l’économie mondiale, les tensions d’une reprise à deux vitesses : Chômage, matières premières et flux de capitaux, rapport, avril. / Groh, A. P., Liechtenstein, H., 2011. The first Step of the Capital Flow from Institutions to Entrepreneurs : the Criteria for Sorting Venture Capital Funds, European Financial Management, volume 17, n° 3, juin, 532-559. / Liechtenstein, H., Meerkatt, H., 2010. New Markets, New Rules, Will Emerging Markets Reshape Private Equity ?, The Boston Consulting Group, IESE Business School, novembre