Agro-industrie Filières agricoles

Moderniser l’agriculture africaine

En Afrique subsaharienne, la modernisation du secteur agro-industriel est une nécessité sociale, politique et économique. Il faut donc mettre en place de véritables politiques agricoles, appuyer la structuration interprofessionnelle par filières, renforcer la coordination entre acteurs économiques asymétriques.

La sécurité alimentaire du monde passe par la modernisation des agricultures africaines au sud du Sahara. D’une part, la demande de l’Afrique sera portée par sa forte dynamique démographique et sa croissance économique. D’autre part, l’Afrique subsaharienne est une des régions du monde où il est possible de mettre en culture de nouvelles terres et de les irriguer ; sa position tropicale permet de capter l’énergie solaire de la manière la plus efficace possible. Au cours du XXIe siècle, le continent pèsera de façon croissante sur la demande et l’offre de produits agricoles et de produits forestiers. Selon l’efficacité de ses politiques agricoles et forestières, l’Afrique aggravera les tensions sur les marchés mondiaux en creusant son déficit ou contribuera au contraire à les alléger. Par ailleurs, les variations du prix des aliments, le sous-emploi, les déséquilibres de peuplement sont autant de causes de tensions que des politiques agricoles et rurales peuvent réduire.

La modernisation des filières agricoles subsahariennes est donc à la fois une nécessité sociale, politique et économique. L’engagement des dirigeants africains en ce sens est clair. De nombreux pays se sont dotés de stratégies de croissance, de transformation et de modernisation de leurs agricultures depuis cinq ans. Par ailleurs, l’intérêt des investisseurs privés, nationaux et internationaux pour l’agriculture africaine est réel. Secteur primaire en perte de poids relatif (12 % du PIB de l’Afrique subsaharienne aujourd’hui contre 43 % en 1962), aux rendements encore faibles (Encadré 1), le secteur agricole et agro-industriel représente 65 % des emplois, 70 % du commerce intérieur, 68 % de la transformation manufacturière. Son importance future est mieux comprise : 1,5 milliard de consommateurs africains en 2050, dont 1 milliard d’urbains, en plus des 4,5 milliards de consommateurs dans les pays émergents. La croissance de la demande alimentaire urbaine suit celle de l’urbanisation et du pouvoir d’achat. De plus, entre 1990 et 2008, les exportations vers la Chine sont passées de 200 millions de dollars à plus de 2 milliards et vers l’Inde de 80 millions à 1,3 milliard. Les marchés des filières africaines seront donc d’abord domestiques et ensuite asiatiques avant d’être européens ou américains. Mais l’enclavement, les fractures énergétiques, les insuffisances éducatives et sanitaires, les faiblesses de l’administration du foncier pénalisent l’économie des zones rurales.

Des rendements agricoles africains à améliorer

Bien que l’Afrique possède 12 % des terres arables de la planète, sa part dans le commerce mondial des produits agricoles a décliné de 10 % en 1960 à 2 % aujourd’hui. Sa balance commerciale agricole, équilibrée jusqu’en 1980, s’est dégradée en raison d’importations alimentaires (riz, huile, blé). Les rendements n’ont pas progressé comme dans les autres régions du monde. L’essentiel (80 %) de la croissance de la production a été obtenu par l’extension des surfaces cultivées ; cette extension s’est accompagnée d’une baisse régulière de la surface cultivée par actif agricole (moins de 0,5 hectare). En outre, l’agriculture n’a guère eu d’effet d’entraînement sur les industries de l’amont (engrais, machines) ou de l’aval (transformation) : 63 % de la valeur du secteur est produite au niveau de la ferme, contre 10 % seulement dans les pays industriels. Cependant, ces chiffres agrégés cachent des réalités très contrastées. Dans des cultures comme l’hévéa ou le palmier à huile, les performances africaines sont parmi les meilleures. L’Afrique a par ailleurs fait l’économie des inconvénients liés à une intensification agricole débridée. Ainsi, en choisissant les meilleures options – rendues disponibles du fait des avancées technologiques – pour la fertilité des sols, la protection de cultures ou l’économie de l’eau, l’Afrique peut tripler sa production, dans le temps où sa population doublera, avec moins de conséquences négatives sur son environnement.

La modernisation des exploitations agricoles et des services à l’agriculture

Que l’on considère les surfaces cultivées, les volumes produits et commercialisés ou les emplois, il est évident que les agriculteurs locaux et les PME de transformation sont des acteurs essentiels. Si leur productivité peut évoluer, leurs capacités d’investissement sont faibles. La rareté des financements/investissements met en péril la pérennité de certaines filières vivrières africaines.

Il est donc nécessaire d’accroître la capitalisation des petites exploitations familiales et des ateliers de transformation. La mobilisation de capitaux nationaux et internationaux peut y contribuer, au travers d’institutions financières renforcées. Les négociants de denrées agricoles ont dû mettre en place directement auprès des petits exploitants des programmes d’appui technique ou financier et de certification pour améliorer les rendements, assurer la qualité des produits achetés et la durabilité de leurs approvisionnements. Ces programmes sont aujourd’hui financés via des subventions ou directement par les négociants, avec un retour partiel dans la prime dont bénéficient les produits certifiés à la vente. L’adoption rapide et à grande échelle de nouvelles cultures et techniques, le recours à des engrais ou des semences améliorés, l’équipement en machines agricoles des exploitations dépendent de nombreux facteurs : les prix “à la ferme”, la disponibilité des intrants, le crédit, la pertinence des conseils techniques et économiques. Ces services relèvent de différents acteurs économiques : des petites entreprises de services, en amont et aval, des groupements de producteurs, des grandes entreprises.

Si le rôle de ces trois groupes d’acteurs privés est spécifique à chaque filière, leur coopération est une condition essentielle, toujours vérifiée. Dès lors, le rôle premier de l’État est d’inciter à la constitution de structures interprofessionnelles de filière. Lorsqu’elles existent, ces institutions sont des vecteurs puissants de développement, de régulation des asymétries et d’amplification de l’action de l’État – comme le montre l’exemple du coton au Burkina Faso1. Par ailleurs, les faiblesses (disponibilité, qualité, prix) de services indispensables à la modernisation de l’agriculture (semences, engrais, produits phytosanitaires et vétérinaires, machines agricoles) posent de fortes contraintes au secteur. Il en va de même pour la formation professionnelle et le conseil technico-économique. Si l’agriculture contractuelle permet de surmonter habituellement ces défaillances, il est impossible de tout contractualiser. Pour répondre à ces défis, certains États prennent en charge ces services, généralement de manière sous-optimale. Ils doivent plutôt relever d’entreprises privées ou d’organisations de producteurs, qui doivent être soutenues. Les groupes internationaux (engrais, pesticides, médicaments) peuvent y contribuer, en partenariat avec les États.

Limiter les risques par les investissements de long terme et l’agriculture contractuelle

En Afrique plus qu’ailleurs, les différents types de risque (naturels, économiques, politiques) se combinent et s’amplifient mutuellement. Chaque pays, chaque produit, chaque risque nécessite évidemment des réponses spécifiques. Celles-ci relèvent du développement de compétences (commercialisation), de services privés (assurances, vétérinaires), de services publics (protection des végétaux et santé animale), d’investissements publics et privés (irrigation), d’accords interprofessionnels (lissage des prix) et d’interventions publiques (sauvegardes). Là encore, les dynamiques interprofessionnelles peuvent apporter beaucoup. Pour le Groupe AFD, contribuer à répondre à ces enjeux implique de soutenir concomitamment les investissements privés et les politiques publiques, en facilitant la négociation et la contractualisation entre des acteurs économiques asymétriques : des petits agriculteurs, des PME, des groupes internationaux et des États. Les raisons des difficultés de financement des filières agricoles sont multiples. Elles concernent le court terme (crédit de campagne) comme le long terme (aménagement hydraulique, motorisation, cheptel, plantation, équipements de transformation).

Les opérateurs sont sous-capitalisés, les banques locales ne disposent ni de l’expertise ni des ressources longues, les projets sont risqués et les emprunteurs n’apportent pas de garanties suffisantes. Il est néanmoins possible d’agir à trois niveaux. Par le biais de fonds d’investissement ou des banques, des ressources longues peuvent être mises à la disposition des entreprises. Les banques de détail peuvent être incitées à s’engager sagement dans le secteur en se dotant de compétences internes, en partageant les risques via des garanties, en offrant des produits nouveaux (leasing, warrantage et assurances). Enfin, il s’agit d’améliorer la bancabilité des clients et de leurs projets grâce au déploiement de services de conseil de gestion, à destination des groupements d’agriculteurs, des exploitants et des PME (Encadré 2).

Le rôle des institutions financières de développement européennes

L’intervention des institutions financières de développement (EDFI), dont Proparco, repose sur un objectif principal : le soutien à l’investissement privé à tous les stades des filières agro-industrielles – de la production des semences jusqu’à la commercialisation. En dehors de l’intermédiation financière qui permet d’avoir un impact (indirect) sur les planteurs et les PME, les EDFI connaissent des difficultés à atteindre l’ensemble des acteurs du secteur. Plusieurs axes d’intervention pragmatiques peuvent néanmoins être privilégiés. Il s’agit de préserver le potentiel productif en optimisant les ressources (eau, sols), de développer la production agricole marchande, d’améliorer la productivité et la rentabilité des exploitations dans une optique durable. Pour appuyer cette stratégie, l’accompagnement (sous la forme de prises de participations directes ou de financements directs au niveau des filiales locales) des grands acteurs historiques des filières agro-industrielles est essentiel. Outre l’accompagnement du secteur productif, l’intervention des EDFI doit intégrer l’ensemble de la chaîne de valeur alimentaire. La création et l’amélioration des infrastructures logistiques constituent des leviers très importants, en particulier en ce qui concerne l’entreposage, les installations réfrigérées et les systèmes d’irrigation. Par ailleurs, il est possible de financer en direct des sociétés de négoce de matières premières ou des opérateurs spécialisés investissant dans des actifs logistiques et dans des programmes de certifications des planteurs. Enfin, il est important de favoriser les projets de diversification : production de biocarburants, développement de la cogénération à partir de biomasse. Une production agricole fondée essentiellement sur une extension des surfaces cultivées participe à la dégradation des ressources naturelles et au plafonnement des rendements. La diversification permet d’alléger la pression inflationniste sur le prix des denrées agricoles en assurant une source de revenus complémentaires aux producteurs et aux transformateurs.

L’agriculture contractuelle a par ailleurs fait ses preuves en Afrique subsaharienne. Des entreprises agro-alimentaires assurent ainsi leur approvisionnement en volume et en qualité sans avoir à gérer les questions foncières et sociales. De centaines de milliers d’agriculteurs sont connectés aux marchés internationaux, ont accès à des services techniques et au préfinancement des intrants. Les contrats de livraison entre agriculteurs et entreprises apportent des garanties aux banques locales. Moyennant un équilibre adéquat du partage de la valeur et de risques entre ces acteurs, qui justifie un regard public, l’agriculture contractuelle constitue assurément une option sur laquelle, au-delà des filières d’exportation où elle peut encore progresser (cacao, café), des pans importants de l’agriculture vivrière africaine peuvent engager une transformation rapide.

Le rôle des grandes plantations industrielles, des labels et standards de qualité

Une nouvelle génération de grandes exploitations se développe dans les zones peu peuplées. Là où des investissements lourds en infrastructures hydrauliques sont nécessaires, certains États estiment devoir faire appel à des investisseurs privés en leur concédant des superficies importantes, sur le long terme. S’il y a peu de terres vacantes de tout droit d’usage, des contrats de long terme sont possibles entre les communautés Indice de production alimentairedétentrices de ces droits, des investisseurs et les États. Pour des raisons évidentes de transparence, il est nécessaire que ces accords fassent l’objet de concertation entre toutes les parties concernées et d’une communication permettant d’apprécier le détail de ces accords. Au-delà du foncier, ils doivent intégrer les engagements des entreprises en termes d’investissement, de mise en valeur, d’emplois, de services sociaux et de protection de l’environnement. Ils doivent également inclure des engagements de la part des États (services sociaux, infrastructures, sécurité). Les investisseurs privés ont d’ailleurs tout intérêt à faire reposer leurs projets sur des schémas d’agriculture contractuelle, intégrant des exploitations agricoles à gestion familiale.

Quelle que soit la taille des acteurs en présence, toutes les filières agricoles africaines doivent désormais mieux prendre en compte les aspects qualitatifs² – facteurs d’importance croissante pour leur compétitivité, que ce soit sur les marchés internationaux ou nationaux. La standardisation des produits peut y contribuer ; elle est d’ailleurs indispensable aux industriels – le rendement de leurs machines en dépend. Elle est aussi nécessaire à la cotation des produits et à la modernisation des transactions. Les normes sanitaires sont tirées vers le haut par les consommateurs du Nord. Enfin, les labels attestant de l’équité (rémunération, travail des enfants) et de la durabilité dans les filières agricoles connaissent un fort développement. En agriculture, les qualités d’un produit fini commencent à s’élaborer au champ ; de ce fait, des accords interprofessionnels et des partenariats entre États et professionnels sont indispensables.

Le contexte historiquement favorable à l’Afrique laisse entrevoir la possibilité d’une croissance forte pour des agricultures plus productives et plus compétitives. Cependant, rien ne garantit que cela se fera dans le respect des règles de l’agriculture durable. Des trajectoires très diversifiées sont possibles. Pour l’Afrique, l’heure est venue aux choix stratégiques concertés entre acteurs politiques (États, société civile et organisations professionnelles) qui faciliteront des partenariats sur des projets d’investissements entre les acteurs économiques (agriculteurs, industries et banques). Les institutions de financement de développement, comme le Groupe AFD, les accompagneront avec l’ensemble de leurs outils financiers et toute leur expertise.

Notes de bas de page :

¹ Quelques 250 000 exploitations agricoles, en général de petites tailles et de type familial, regroupent plus de 350 000 producteurs de coton au Burkina Faso. Ils sont organisés en associations, qui veillent à la distribution des intrants, à l’octroi et la récupération de crédits court et moyen terme, à l’organisation de la collecte et la commercialisation du coton graine. Ces associations, fédérées, constituent des unions de producteurs de coton.
² Des normes sur le gari, par exemple, existent au niveau du Codex alimentarius (un outil créé par la FAO et WHO) mais aussi au niveau national au Bénin et au Ghana. Elles concernent les unités semi-industrielles pratiquant une démarche qualité. Ainsi, on observe le développement de formes de traçabilité, de standardisation par le mode d’organisation, de promotion de l’origine géographique, de conditionnement en sachet, etc. Ces pratiques peuvent permettre aux opérateurs de mieux vendre leurs garis.