Les contraintes pesant sur le secteur agro-alimentaire en Afrique subsaharienne sont nombreuses : faiblesses de la production, difficulté d’accès aux financements, état des infrastructures et poids du cadre réglementaire. Mais les gouvernements mettent en place des incitations et des appuis pertinents, des investissements sont réalisés, les méthodes commerciales évoluent. Considérant ce contexte, la stratégie de LDC repose sur cinq axes fondamentaux.

La crise alimentaire mondiale a ébranlé les gouvernements de nombreux pays d’Afrique. Les prix alimentaires mondiaux demeurent extrêmement volatils. La crainte des “émeutes de la faim” a entraîné l’intervention croissante des pouvoirs publics, ce qui complique la lecture du marché. Les rendements stagnent. L’environnement peu favorable aux entreprises a dissuadé les investisseurs de convertir des terres vierges en terres productives. L’Afrique voit ainsi s’accentuer sa forte dépendance aux importations alimentaires – sur les dix dernières années, elles représentent respectivement 20 % de la consommation de céréales, 45 % de celle du sucre et 55 % pour l’huile végétale, contre 8 %, 18 % et 9 % en 1970 (USDA, 2010). D’ici 2050, environ 62 % de la population d’Afrique subsaharienne vivra en zone urbaine (ONU-Habitat, 2010). Il s’agit de populations généralement pauvres (entre 30 % et 55 % des 320 millions d’urbains vivent au-dessous du seuil de pauvreté) qui n’ont guère la possibilité, contrairement aux populations rurales, de produire leur nourriture (ONU, 2010). Elles sont donc particulièrement vulnérables aux hausses de prix des denrées alimentaires.

Toutefois, s’il est permis de douter de la capacité de l’Afrique à nourrir sa population, la situation pourrait s’améliorer radicalement dans les dix années à venir. La croissance régulière de la population et du PIB, les améliorations apportées aux cadres réglementaires et les efforts des pouvoirs publics pour stimuler la production nationale, et attirer des investisseurs étrangers devraient en effet faciliter l’accès aux denrées alimentaires.

De fortes contraintes

Les prix historiquement élevés des denrées alimentaires de base sont dues aux inefficacités du marché, liées en particulier aux carences du système d’approvisionnement et de distribution, aux insuffisances des infrastructures et à des réglementations parfois inadaptées. Les acteurs du secteur agro-alimentaire se heurtent à de nombreuses contraintes. La première est la faiblesse de la production ; alors que l’Afrique concentre plus de 15 % des terres arables de la planète, elle ne représente que 5 % de la production agricole mondiale. Les associations professionnelles ne sont pas assez efficaces et ne favorisent pas assez l’accès aux intrants, aux sources de financement et aux services. Par ailleurs, les rendements sont inférieurs aux normes du secteur : les agriculteurs africains utilisent 13 kg d’engrais par hectare chaque année, contre 73 kg en Afrique du Nord et 190 kg en Asie de l’Est (FAO, 2009). Enfin, les difficultés associées à la propriété foncière agricole et aux transactions concernant les terrains agricoles font obstacle aux investissements.

Les difficultés d’accès au financement représentent une autre contrainte importante. Les petits producteurs, comme les grandes exploitations, peinent à obtenir des financements locaux. Cela bloque la mise en culture de nouvelles terres. L’obtention de crédits de trésorerie est difficile, coûteuse pour les grandes exploitations et quasiment hors de portée pour les petits producteurs. Il est rare que les producteurs puissent assurer leur récolte et le coût de l’assurance-crédit est prohibitif pour les négociants. Les petits exploitants n’ont pas la possibilité de vendre leurs récoltes sur pied et d’obtenir des fonds en gageant leurs récoltes, alors que ces opérations sont d’importants outils de productivité et de lutte contre la pauvreté rurale dans des pays plus développés. Les réserves en devises étant peu abondantes, une hausse des prix des importations (ou une baisse des recettes d’exportation) entraîne inévitablement une diminution des importations alimentaires. Les premières victimes en sont les populations urbaines.

Les infrastructures représentent une contrainte supplémentaire. L’insuffisance des capacités de stockage provoque des pertes considérables et une forte saisonnalité de l’offre : les produits sont mis sur le marché rapidement après la récolte à des prix sacrifiés. Les routes sont généralement à l’abandon et, dans la plupart des pays africains, les réseaux ferrés ne sont plus entretenus depuis l’indépendance. La faible profondeur de nombreux ports africains empêche les grands bâtiments d’accoster et augmente les prix du fret maritime. La fréquente congestion des ports oblige en outre les importateurs à payer des surestaries1 aux armateurs. À titre d’exemple, une grande proportion des produits importés pour les 30 millions d’habitants de la République démocratique du Congo transite par le port de Matadi, qui ne peut accueillir les bâtiments de plus de 20 000 MT.

Le cadre réglementaire, enfin, pèse sur les opérateurs du secteur agro-alimentaire. Malgré des améliorations notables, il reste globalement difficile de faire des affaires sur le continent. Les interventions des pouvoirs publics (interdictions d’exportations, monopoles parapublics, réserves physiques de produits alimentaires) et le manque d’accès à des informations de marché transparentes, couplés à une incapacité à combattre la corruption constituent souvent d’importantes barrières à l’entrée. Il y a donc une corrélation entre le faible nombre d’acteurs présents sur le marché et les prix payés par le consommateur final. Avec de telles distorsions, les hausses des prix mondiaux sont toujours répercutées sur le consommateur – alors que les baisses le sont rarement.

Changement de paradigme

En dépit de ces contraintes, la plupart des acteurs mondiaux de l’agro-alimentaire s’intéressent de près à l’Afrique subsaharienne et au formidable gisement de croissance qu’elle représente. Si elle accueille 14 % de la population mondiale, elle ne représente que 5 % de la consommation mondiale, alors que sa consommation de matières premières se rapproche progressivement de celle des pays développés.

Les gouvernements africains commencent à promouvoir l’agriculture nationale ; ils substituent à l’aide à l’équipement une assistance plus “immatérielle” (recherche et formation) et invitent les opérateurs du secteur privé à investir et à partager leurs compétences. Les investissements agricoles de grande ampleur génèrent une demande de matériels et d’intrants, justifient des investissements en unités de stockage et de transformation, tout en favorisant le développement d’un vivier de gérants et de techniciens d’exploitation qualifiés. Ces évolutions sont bénéfiques pour les petits exploitants et permettent un approvisionnement plus régulier des zones urbaines.

En outre, des investissements sont réalisés dans de grands projets d’infrastructure, tels que les ports, le stockage et les industries nationales – souvent sous l’impulsion du secteur privé. Il est aussi possible d’établir des flux commerciaux régionaux exploitant les atouts de chaque région, ce qui peut accroître les recettes d’exportation. Des organisations comme la Communauté pour le développement de l’Afrique australe (SADC) consolident les zones de libre-échange, qui stimulent les échanges régionaux de matières premières et redéfinissent les normes d’efficacité du négoce.

Enfin, les méthodes commerciales évoluent : des bourses de valeurs mobilières sont ouvertes, les banques développent leurs interventions et les achats de matières premières font appel à des techniques plus sophistiquées (primes, trade finance, etc.). Le système de distribution connaît lui aussi une rapide mutation, marquée par l’expansion des chaînes de distribution ; grâce à leur pouvoir d’achat, celles-ci offrent des produits plus compétitifs. Ces évolutions témoignent du mouvement d’intégration du secteur agro-alimentaire africain.

Une stratégie sur mesure pour l’Afrique 

Aujourd’hui, le réseau du groupe Louis Dreyfus Commodities (LDC) compte 18 bureaux qui importent et exportent des matières premières dans plus de 50 pays de la région – ce qui classe le groupe parmi les trois premiers importateurs et exportateurs. Cette présence forte et croissante en Afrique lui a permis d’acquérir une réelle connaissance du contexte local. La stratégie du groupe, adaptée aux contraintes et opportunités propres à l’Afrique, s’articule autour de cinq axes fondamentaux. Tout d’abord, LDC achète directement aux producteurs et investit dans le développement d’actifs logistiques pour travailler au plus près des exploitations agricoles. Le groupe favorise l’amélioration des techniques agricoles et l’accès aux intrants pour accroitre les rendements et la production. Ces investissements contribueront progressivement à l’émergence d’organisations de producteurs efficaces et pérennes – indispensables à de meilleurs services.

Il est essentiel, en outre, de mettre en place un programme d’échange de matières premières (importations, exportations, logistique et vente) à l’échelle nationale, régionale et internationale. Dans la majorité des pays d’Afrique, la taille des marchés reste faible et le négoce d’une ou deux matières premières n’est pas viable. Dans la plupart de ses bureaux de la région, LDC travaille avec plusieurs matières premières afin d’optimiser les frais fixes et le transport et réduire l’exposition aux fluctuations de prix. Grâce à cette stratégie, les gains de logistique sont répercutés sur les consommateurs finaux et les producteurs, et la volatilité des prix est plus facile à gérer pour le négociant. Les capacités d’approvisionnement mondiales du groupe lui permettent de proposer de multiples flux d’échanges de matières premières intégrant des services de gestion des risques, de trade finance et de transport. Grâce à son expertise logistique, à la dimension mondiale de son réseau, LDC est par exemple le premier importateur de riz dans la région Moyen-Orient/Afrique, et représente 30 % de parts de marché en Afrique.

Il faut par ailleurs développer la logistique de distribution. Les entrepôts locaux offrent des solutions de stockage commodes et permettent la vente à la sortie d’entrepôt. LDC prévoit de construire de nouveaux centres de distribution, qui permettent de stocker les produits destinés à la vente sur le territoire national, principalement dans les grands centres urbains. Plus en aval de la chaîne de valeur, LDC envisage de prendre pied dans le branding et la distribution au consommateur final, en collaboration avec des partenaires locaux stratégiques.

L’investissement dans des actifs de transformation est également un axe stratégique important ; LDC cherche à développer l’infrastructure industrielle du continent afin d’accroître l’activité locale et celle du groupe dans la région Afrique. Ce développement est indispensable pour conserver la possibilité d’arbitrer, obtenir des informations critiques, développer et maintenir les volumes de vente, sécuriser la chaîne de valeur de bout en bout et faire face à la complexité croissante des marchés et de l’environnement réglementaire. Enfin, il faut renforcer les partenariats à long terme avec les leaders locaux pour appréhender au mieux les réalités du contexte régional. Ces partenariats se nouent aussi bien au niveau public que privé, en communiquant avec les pouvoirs publics et les multiples entités commerciales locales. La forte présence régionale du groupe est étendue et confortée par ses partenaires locaux qui apportent une présence physique, une expérience de management local et un réseau élargi.

Le coup de semonce de la crise alimentaire de 2008 a fait prendre conscience aux dirigeants d’Afrique subsaharienne de l’urgence d’une transformation en profondeur du secteur, afin de réduire les fluctuations de prix et de l’offre, d’atténuer les inefficacités du marché et d’accroître la production agricole. Si des contraintes importantes demeurent, les améliorations sont notables. La rapide montée en puissance de la classe moyenne, l’existence de banques régionales ayant une couverture panafricaine, les efforts des pouvoirs publics pour attirer les investissements et les compétences du secteur privé, ainsi que la rapide expansion d’un système de distribution formalisé sont autant de raisons d’espérer. Pour l’Afrique subsaharienne, le grand défi pour les dix ans à venir sera de s’affranchir de sa dépendance à l’égard des importations. Les acteurs du secteur qui sauront innover et qui pourront réaliser des investissements agricoles de grande ampleur ont un rôle majeur à jouer dans cette évolution. Pour cela, le régime foncier doit être réformé pour autoriser la propriété privée et faire entrer la terre dans le secteur marchand.

Il est impératif de développer les flux commerciaux nationaux et régionaux pour réduire l’exposition de l’Afrique aux fluctuations de l’offre et des prix des denrées alimentaires et stimuler les recettes d’exportation. Mais il faut pour cela réduire les distorsions de marché induites par les pouvoirs publics et assurer un soutien continu aux entités économiques interrégionales. Pour autant que les gouvernements de la région réalisent ces réformes volontaristes (favorables, en particulier, au secteur privé), l’Afrique subsaharienne pourrait bien connaître dans les années à venir une croissance aussi remarquable que celle de l’Amérique latine dans les années 1980.

Note de bas de page :

¹Il s’agit d’indemnités que l’affréteur doit au propriétaire du navire quand le temps de chargement ou de déchargement dépasse le temps prévu dans le contrat.

Références / Banque mondiale, 2011. Agir pour les entrepreneurs, Doing Business 2011 / FAO, 2009. Forum d’experts de haut niveau. How to Feed the World 2050, octobre. / FAO, 2010. Database. / McKinsey, 2010. Lions on the move, the progress and potential of African economies, rapport, juin. / ONU-Habitat, 2010. State of the World Cities 2010/2011: Bridging the Urban Divide, mars. / ONU, 2010. Département des affaires économiques et sociales, Division de la population. World  Urbanization Prospects: The 2009 Revision / The Economist, 2011. Africa’s growing middle class, pleased to be bourgeois, article de presse, 12 mai. / USDA, 2010. Données de la FAO et du PAM.