Pour mieux conjuguer conservation et développement, les populations locales doivent être impliquées dans la gestion forestière. Si la foresterie communautaire classique a permis d’importantes avancées, l’entrepreneuriat communautaire, lui, favorise la gestion directe de la forêt – devenue un actif qu’il faut protéger. L’avenir de cette démarche dépend en particulier d’une évolution des pratiques, tant au niveau politique qu’au sein des communautés.

D’après la Commission des Forêts d’Afrique Centrale (COMIFAC), près de 40 millions de personnes dépendent directement de la forêt pour subvenir à leurs besoins en nourriture, en médicaments, en matériaux de construction et en énergie. Depuis le sommet de Rio de 1992 et la Déclaration de Nations Unies sur les droits des peuples indigènes de 2007, le rôle essentiel des peuples autochtones et des communautés locales dans la gestion environnementale et le développement des ressources forestières est largement reconnu.

La participation des communautés locales dans la gestion forestière pose la question de la relation entre conservation forestière et développement. Les États répondent à cette préoccupation en imposant aux exploitants forestiers la prise en charge de certaines infrastructures, qu’elles soient sociales (écoles, dispensaires) ou routières. Ces améliorations restent néanmoins insuffisantes pour sortir les communautés locales de leur pauvreté. De fait, elles pâtissent à la fois de logiques minimisant leurs retombées économiques (mauvaise gouvernance, stratégie de certains exploitants, etc.) et des conflits qui leur sont propres (équité dans le partage des revenus, problèmes de leadership, etc.). Conjugués, ces facteurs internes et externes ne favorisent ni leur prospérité ni la biodiversité forestière.

Au-delà, les intérêts divergents des États, des ONG et des institutions de développement empêchent une conciliation réellement profitable aux communautés locales. Ces logiques différentes se traduisent aujourd’hui par une opposition entre développement et conservation des ressources forestières 1. Cette situation complexe a conduit le WWF à privilégier la promotion de l’entrepreneuriat communautaire – en particulier au Cameroun, pays pionnier pour la prise en compte des communautés locales dans ses politiques forestières. Cette approche tente de dépasser le clivage traditionnel “conservation versus développement” et vise à faire de la conservation un facteur de développement.

La foresterie communautaire classique, une avancée aux bénéfices variables

Les législations forestières de la plupart des pays d’Afrique centrale prévoient l’affectation d’un pourcentage des redevances ou taxes forestières aux collectivités locales décentralisées et aux communautés riveraines. Le Cameroun a été en la matière un pays pionnier dans la région en intégrant dans sa nouvelle politique forestière de 1994 une gou-vernance décentralisée visant à “améliorer la participation des populations locales dans la conservation et la gestion des forêts”. Cette nouvelle législation a permis des avancées remarquables en matière de lutte contre la pauvreté rurale.

La gestion forestière décentralisée repose au Cameroun sur la foresterie communautaire, considérée comme l’ensemble des processus dynamiques de responsabilisation des communautés rurales dans la gestion des ressour-ces forestières (Bigombé, 2001). La forêt communautaire fait l’objet d’une convention de gestion entre une communauté villageoise et l’administration chargée des forêts.
La forêt communautaire est attribuée en priorité aux populations riveraines les plus proches et compte une superficie maximale de 5 000 hectares. Les populations sont tenues de se constituer en entité juridique légale (association de développement, groupe d’initiative commune, coopérative) pour l’acquérir et la gérer. À la fin des années 2000, il existait environ 457 initiatives de ce type, à différents stades de développement.

Cependant, les bénéfices de la foresterie communautaire pour les populations locales sont variables. Dans certains cas, les projets sociaux mis en place au profit des communautés ont des impacts visibles (accroissement du taux de scolarisation, amélioration des infrastructures routières, etc.). Par contre, dans certaines localités, les fonds perçus n’ont pas amélioré les conditions de vie et les revenus des communautés forestières. Ce sont souvent des opérateurs économiques extérieurs aux communautés qui exploitent une grande partie des forêts pour satisfaire le marché inter-national. Les communautés villageoises se trouvent de fait salariées par l’exploitant. Elles rencontrent de grandes difficultés pour suivre et contrôler les volumes de bois déclarés et exploités (Cuny, 2011).
Le bois illégal – largement plus concurrentiel que le bois des forêts communautaires – répond lui en grande partie à la demande nationale (Nzoyem Maffo et alii, 2010), mais son exploitation génère des bénéfices plus limités aux popula-tions locales.

Il faut aussi rappeler que 78,2 % des individus en milieu rural n’ont aucun niveau d’instruction ou n’ont suivi que l’école primaire ; ce chiffre s’élève même à 92,3 % pour les populations rurales de savane (Nembot Ndeffo, 2009). Dès lors, les populations locales n’ont pas toujours la capacité de saisir les opportunités qui pourraient améliorer leurs conditions d’existence. La décision de créer une forêt communautaire ne vient pas toujours d’elles : d’autres acteurs (exploitant forestier, ONG, bailleur de fonds, élites, opérateurs extérieurs, etc.) sont souvent les véritables décideurs. Le faible niveau d’implication et d’appropriation des communautés locales engendre une série d’anomalies qui pren-nent la forme, par exemple, de vente de bois illégal, du non-respect du contrat par l’exploitant, etc. La communauté ne joue pas, en ce sens, le rôle de suivi et de contrôle indispensable à toute démarche de foresterie sociale et responsa-ble. L’approche du WWF tente de répondre à cette situation, en se basant sur la promotion de l’entrepreneuriat fores-tier communautaire.

L’entrepreneuriat forestier communautaire, une démarche intégratrice

Les échecs ont été nombreux dans les projets d’aide technique aux foresteries communautaires, en dépit des ressources financières investies (Dourojeanni, M.J., 2008). Fort de ce constat, le WWF s’est engagé dans l’entrepreneuriat forestier communautaire. Cette approche a été employée avec succès au Panama, en Bolivie et en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il s’agit d’assurer l’autonomie et l’efficacité des communautés dans l’exploitation fores-tière durable par le développement de leurs capacités entrepreneuriales. À la différence de la foresterie communau-taire classique, l’approche entrepreneuriale permet de favoriser l’appropriation du projet par les populations locales – un facteur clé de succès. La forêt, désormais un actif économique pour leurs entreprises, devient aussi un capital à conserver. Une Entreprise Forestière Communautaire (EFC) est une petite structure à but lucratif gérée par des communautés locales qui assurent la production, la transformation et la vente du bois d’œuvre et des produits fores-tiers non ligneux. Les communautés villageoises ne sont plus salariées par un exploitant externe, mais deviennent elles-mêmes opérateurs.

Depuis 2007, trente projets ont été restructurés en EFC au Cameroun par WWF, essentiellement dans deux régions forestières majeures : au Sud-Est du pays avec le projet Jengi et dans le Sud-Ouest à Campo-Maan. Les emplois liés aux projets traditionnels de conservation (responsable d’inventaires forestiers, éco-gardes, guides éco-touristiques) ont pu évoluer vers des emplois de gestionnaires d’entreprises liées à la conservation forestière. La création d’emplois est déterminante pour le succès des projets communautaires et au final pour la protection et la conservation des ressources forestières.

Le WWF appuie les communautés locales dans le processus d’acquisition des foresteries communautaires mais aussi dans le développement des capacités techniques, managériales et organisationnelles. Il facilite par ailleurs leur l’accès aux marchés compétitifs 2. Des mécanismes de microcrédits et de fonds renouvelables pour des initiatives de production des biens de subsistance (agriculture, élevage, etc.) viennent compléter le dispositif. L’aide technique est essentielle lors des premières phases de la vie de l’EFC. Car la création et le développement d’une EFC impliquent une transformation socio-économique majeure : il s’agit de passer d’une économie basée sur la subsistance à l’intégration de sociétés rurales (et très traditionnelles) dans des économies de marché locales, nationales et même internationales. Le WWF veille donc tout particulièrement à renforcer les capacités des acteurs par le biais de pro-grammes de formation.
Le WWF promeut par ailleurs le dialogue multi-acteurs pour la gestion intégrée des ressources. Enfin, le WWF participe à l’amélioration du cadre légal et institutionnel relatif aux forêts communautaires.

Défis et perspectives d’avenir

Conçue pour lutter plus efficacement contre la pauvreté dans les communautés, une EFC génère un revenu moyen estimé de 18 000 à 48 200 francs CFA (27 à 73 euros) par mètre cube3 – alors que celui d’une communauté en régie varie entre 6 000 et 22 000 francs CFA (9 à 34 euros) par mètre cube (Hoyle, D. Sonne, N., 2011).

Il faut aussi prendre en compte les revenus non marchands des ménages et les autres services environnementaux – comme le stockage du carbone, l’impact sur la fertilité des sols, la protection de la biodiversité – dont l’évaluation est actuellement en discussion. Les obstacles à cette démarche sont de plusieurs natures – certains d’entre eux étant clairement culturels. En effet, la plupart des décideurs politiques et des dirigeants d’ONG opposent encore trop souvent conservation et développement. Dans cette optique, toute exploitation ne peut se faire qu’au détriment de la forêt. De nombreux industriels considèrent eux que la conservation des forêts réduit la disponibilité des ressources à exploiter. De même, la capacité des sociétés rurales et autochtones à développer un esprit entrepreneurial pèse sur une démarche intégratrice. Des efforts importants doivent porter sur le développement d’un dialogue entre les com-munautés locales et les autorités publiques ; ces dernières doivent jouer leur rôle “d’éducation”, l’assistance technique du WWF n’étant pas, en effet, destinée à être permanente. Il faut favoriser l’acquisition de nouvelles compétences et la responsabilisation dans la démarche.

C’est l’inverse d’une logique d’assistanat. Et cela suppose un véritable changement de culture pour obtenir des effets durables et pérennes. Surmonter ces obstacles implique donc un changement d’approche et de façon de penser, tant au niveau politique qu’au sein des communautés. L’avenir des EFC dépend par ailleurs du contexte institutionnel et légal : stabilité institutionnelle, qualité et prévisibilité du cadre légal, etc. Ce contexte général doit être favorable au développement commercial et économique des entreprises communautaires forestières, et doit être complété par des interventions spécifiques (assistance technique et environnement des affaires). Enfin, rien ne peut être réalisé sans la participation des populations locales aux plateformes de discussion et leur implication dans l’amélioration des condi-tions de management des entreprises.

L’approche développée par WWF, basée sur l’entreprise forestière communautaire, essaie de conjuguer gestion fo-estière durable et gestion économique, dans une perspective de long terme. Elle permet de faire converger l’efficacité économique des entreprises forestières communautaires, l’amélioration du bien-être social des communautés et la conservation des forêts. L’approche entrepreneuriale met en évidence la motivation des acteurs à satisfaire leurs besoins en s’impliquant dans des activités créatrices de valeur. Ces aspirations, en milieu communautaire, ont été longtemps ignorées ; elles existent pourtant et expliquent en partie l’adhésion des communautés aux programmes proposés par le WWF. Au final, la réduction de la pauvreté dans les communautés locales est conditionnée par la création des richesses. L’entreprise en général et l’EFC en particulier sont des lieux de création de ces richesses. Si les communautés voient la forêt comme un actif valorisable, elles participeront activement à sa conservation.

Notes de bas de page

¹ Les institutions de développement, les États et le secteur privé se sont d’abord préoccupés d’une meilleure valorisation économi-que des ressources forestières. De leur côté, les ONG de protection de l’environnement ont mis en avant la conservation des res-sources plutôt que leur exploitation industrielle – qui ne profite pas aux communautés locales faute de mécanisme de redistribution transparent et efficace.
² Notamment à travers l’organisation des rencontres commerciales de type “Racewood”, un forum international regroupant les acteurs de la filière bois.
³ Ces montants devraient par ailleurs augmenter en même temps que disparaît le commerce de bois illégal, qui crée une concur-rence déloyale sur le marché intérieur.

Références / Bigombé Logo, P. 2001. Les intervenants dans la gestion durable de l’environnement au Cameroun : vue d’ensemble / Cuny, P. 2011. Etat des lieux de la foresterie communautaire et communale au Cameroun. Wage-ningen, Pays-Bas: Tropenbos International Programme du bassin du Congo. / Dourojeanni, M.J. 2008. La gestion communautaire des forêts tropicales et coopération internationale : des leçons à apprendre. Bois & Forêts des Tropiques 295: 47-57 / Nembot Ndeffo L, 2009. Etude portant sur l’analyse des ressources internes potentiellement disponibles pour financer la mise en oeuvre du PAN/LCD au Cameroun. Rapport de consultation, Mécanisme global, UNCCD / Nzoyem Maffo H. N., Vabi M., Kouokam R., Azanga C. 2010. Forêts communautaires contre la pauvreté, la déforestation et la dégradation des forêts : en faire une réalité au Cameroun, in “Taking stock of smallholder and community forestry: Where do we go from here?”, atelier international à Montpellier, France, 24 – 26 mars 2010 / Hoyle, D. Sonne, N. 2011. Making Conservation a driver to local development communication, WWF CARPO