Les dix dernières années ont vu un secteur bancaire local émerger aux côtés des banques européennes traditionnellement présentes en Afrique. Si un développement basé sur ces ressources locales paraît plus soutenable, les banques étrangères doivent continuer de jouer un rôle, notamment pour permettre de connecter les économies africaines au reste du monde. Dans cet environnement changeant, les IFD adaptent leur stratégie pour contribuer à développer un secteur financier pérenne et performant.

L’Afrique subsaharienne dispose du secteur financier le moins développé au monde. Hors  Afrique du Sud, son secteur bancaire est en effet près de dix fois plus petit que la première banque chinoise et de taille comparable à la dixième banque allemande. Même si l’on tient compte des différences de produit intérieur brut (PIB), le secteur financier africain reste anormalement peu développé, avec un taux de pénétration2 d’environ 30 % – plus de deux fois inférieur à la moyenne des autres pays en développement. Dans ce contexte, les institutions financières de développement (IFD) ont fait du renforcement des systèmes financiers africains leur priorité. Ce secteur représente en volume plus de la moitié de leurs engagements en Afrique subsaharienne, soit environ trois milliards d’euros en 2011. Les transformations récentes du paysage bancaire conduisent les IFD à repenser leur stratégie, que ce soit vis-à-vis des groupes bancaires locaux – amenés à jouer un rôle de plus en plus important -, ou des acteurs bancaires internationaux, encore hésitants à investir sur le continent.

Complémentarité des banques locales et étrangères
soutenir emergenceEn comparaison des autres régions en développement du monde, l’Afrique affiche une forte proportion de banques étrangères sur son territoire, de 45 % contre 30 % en moyenne pour les pays en développement (Banque mondiale, 2006). Néanmoins cette proportion diminue. Alors que les groupes bancaires européens, qui ont dominé le marché à partir des indépendances, sont restés sur leurs terrains naturels – Afrique francophone pour les banques françaises et Afrique anglophone pour les banques anglaises – et y ont d’ailleurs perdu des parts de marché, des groupes bancaires locaux se sont rapidement développés depuis la fin des années 1990. Aujourd’hui, le continent compte quelques banques panafricaines – Ecobank, Bank of Africa Group (BOA), Standard Bank, United Bank for Africa (UBA) – présentes dans plus d’une dizaine de pays, et bon nombre de banques régionales en forte croissance. Ces nouveaux acteurs, avec de plus grandes ambitions que les banques traditionnelles, ont contribué depuis dix ans à accroître le niveau de concurrence et à augmenter l’activité bancaire observée en Afrique. Alors que le crédit au secteur privé oscillait autour de 10 % du PIB tout au long des années 1990, il dépasse aujourd’hui 20 %. Cette croissance a été principalement ti-rée  par les banques locales (Figure 1).

Le secteur bancaire local, avec sa bonne connaissance de l’environnement national, joue un rôle moteur dans le développement de certains segments de marché – petites et moyennes entreprises (PME), clientèle rurale, clientèle à bas revenu, etc. – moins courtisés par les banques étrangères. Les banques locales doivent, pour se développer, pénétrer ces marchés plus risqués qui constituent leurs principaux relais de croissance quand les banques internationales, elles, dominent des segments plus faciles d’accès (grandes entreprises, etc.). En outre, les banques locales se projettent davantage sur le long terme dans les marchés nationaux que les banques étrangères, ce qui les pousse naturellement à davantage s’impliquer dans le développement et la structuration de ces marchés. À la différence des banques étrangères, elles n’ont pas d’autres alternatives que de croître sur les marchés nationaux, voire régionaux, n’ayant pas la taille suffisante pour pénétrer d’autres marchés hors du continent3. Le développement d’un secteur bancaire à capitaux locaux apparaît comme plus pérenne et certainement plus favorable à la pénétration de nouveaux marchés qu’un développement s’appuyant sur les groupes étrangers. Il doit donc être encouragé.

Néanmoins, un développement totalement endogène n’est pas non plus souhaitable. En effet, le secteur a besoin de ressources extérieures pour croître suffisamment rapidement et rattraper son retard. Or, les banques étrangères ont généralement plus de moyens que les banques locales. Adossées la plupart du temps à de grands groupes, elles disposent d’une expertise que celles-ci n’ont pas. Elles ont aussi plus facilement accès aux ressources humaines les plus expérimentées, possèdent des capacités de formation et d’innovation plus importantes et jouent ainsi un rôle structurant sur les marchés locaux en diffusant leur savoir-faire. Elles disposent en outre de capacités d’intervention plus grandes – puisqu’elles peuvent syndiquer des financements auprès de leur groupe -, et des conditions de refinancement compétitives. Ensuite, les marchés africains seront logiquement de plus en plus intégrés dans l’économie mondiale, impliquant une augmentation des transactions financières entre l’Afrique et le reste du monde. Cela ne peut se faire que s’il existe des liens entre le secteur financier africain et l’extérieur. Or, les banques internationales sont mieux positionnées pour connecter les économies africaines au reste du monde. Ainsi, si le développement du secteur bancaire africain sera logiquement tiré par des acteurs locaux, il est important que le continent reste ouvert au secteur financier extérieur. Les bailleurs de fonds ont certainement un rôle à jouer pour favoriser l’essor de ces deux types d’acteurs.

Soutenir l’émergence de champions panafricains

Développer un secteur bancaire local performant implique en premier lieu de favoriser l’émergence de champions panafricains, qui pourront atteindre une taille suffisante pour générer des rendements d’échelle. Les IFD peuvent contribuer, par des actionsciblées, à soutenir certains groupes bancaires bien positionnés pour jouer ce rôle. Au-delà des groupes déjà bien constitués (Ecobank, BOA, UBA) – et qui ont été largement accompagnés par les IFD -, deux types d’acteurs peuvent s’avérer de bons candidats. Les groupes régionaux ayant déjà atteint une taille critique et les grandes banques des principaux centres financiers d’Afrique. Dans la première catégorie figurent des banques telles qu’Orabank ou la Banque gabonaise et française internationale (BGFI Bank) en Afrique centrale et de l’Ouest, I&M, Equity Bank ou Kenya Commercial Bank en Afrique de l’Est ainsi que BancABC en Afrique australe. Ces banques ont une bonne connaissance des marchés dans lesquels elles évoluent mais sont limitées par leurs moyens.

Elles peuvent ainsi être utilement appuyées par des apports de capital des IFD, comme celui de FMO dans Afriland First Bank, de Proparco dans I&M et Orabank ou de la Société Financière Internationale (SFI)  dans Equity Bank. Pour ce qui est des principaux centres financiers africains, trois pôles peuvent jouer le rôle de locomotives régionales : le Nigeria, le Maroc et l’Afrique du Sud. Si les deux derniers n’appartiennent pas à proprement parler à l’Afrique subsaharienne, celle-ci constitue leur zone d’expansion naturelle. Les banques de ces pays sont restées longtemps à l’intérieur de leurs frontières et n’ont commencé que récemment leur expansion panafricaine : les banques marocaines (BMCE, AttijariWafa Bank, BCP) ont racheté des groupes bancaires existants ; les banques nigérianes ont préféré la création d’un réseau ex nihilo (UBA, GT Bank, Zenith Bank, Access Bank) ; les banques sud-africaines ont privilégié le développement d’un réseau existant (Stanbic). Cette expansion sur des marchés mal connus et difficiles d’accès demeure néanmoins timide. Les plus grosses banques sud-africaines (FirstRand Bank, Nedbank, Absa Group) et nigérianes (First Bank of Nigeria) restent encore tournées vers leurs marchés nationaux. Dans ce contexte, les IFD ont un rôle à jouer pour encourager et accompagner ces banques hors de leurs frontières. Proparco et FMO ont ainsi soutenu l’expansion régionale de BMCE en contribuant au rapprochement avec BOA Group, alors que la SFI a, par exemple, investi dans BCP Maroc pour financer le rachat du groupe Banque Atlantique en Afrique de l’Ouest.

Les IFD ont largement contribué à l’émergence d’un secteur bancaire local, à vocation panafricaine, mais jusqu’ici, l’essentiel de leur soutien a consisté en des financements relativement classiques pour apporter à ces groupes les ressources longues qui leur manquaient. D’autres formes de soutien, plus innovantes, peuvent aujourd’hui être envisagées. Il pourrait être pertinent de les aider à accéder aux marchés de capitaux internationaux où elles sont trop peu connues, en garantissant par exemple leurs premières émissions obligataires. De même, les IFD pourraient contribuer à organiser le marché de la syndication et encourager les banques locales à travailler ensemble pour dépasser les contraintes imposées par leur petite taille. Enfin, il paraît possible d’améliorer la coopération transfrontalière, très peu développée entre banques appartenant à des groupes différents. La plupart des banques ghanéennes par exemple n’ont aucune banque correspondante en zone de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), malgré le positionnement du Ghana au cœur de cette zone, ce qui limite le champ des opérations qu’elles peuvent effectuer avec leurs clients actifs dans cette région. De la même manière qu’elles favorisent le commerce entre l’Afrique et les autres continents en garantissant des opérations de trade finance, les IFD pourraient également faciliter le commerce intra-africain.

Ainsi, de manière générale, si les banques locales ont confiance dans les marchés africains et souhaitent s’y développer, elles manquent de ressources et ont à cet égard besoin du soutien des IFD. La situation est exactement inverse pour les banques étrangères, pour lesquelles les niveaux de risques que présente l’Afrique sont largement mieux connus que les niveaux de rentabilité que l’on observe sur le continent.

Un risque surévalué par les acteurs bancaires étrangers

Le secteur bancaire africain est le plus rentable du monde ; pourtant, les investisseurs étrangers ont jusqu’ici montré peu d’intérêt pour ce marché. Hormis les banques européennes traditionnelles – dont les parts de marché s’effritent – et quelques très rares banques de pays émergents, les seuls acteurs du développement du secteur bancaire africains sont africains. Ces marchés demeurent trop risqués aux yeux des investisseurs étrangers. L’Afrique souffre en effet d’un aléa moral et les niveaux de rentabilité des différents secteurs bancaires africains confirment le décalage qui existe entre la réalité du risque et sa perception. Le niveau de rentabilité des fonds propres (ROE) en Afrique était de 19 % en moyenne sur 2007-2010, contre seulement 11 % en Europe alors que les niveaux de capitalisation des banques africaines sont au-dessus de la moyenne mondiale4. Malgré cela, le risque pays rebute les investisseurs. L’instabilité sociale et politique atteint pourtant rarement les extrêmes du Libéria ou de la Sierra Leone. Si les pays qui ont connu des troubles sérieux, tels que des coups d’Etat ou des guerres entre 2007 et 2010 sont en effet nombreux, il est intéressant de remarquer que la rentabilité de leurs secteurs bancaires sur cette même période est restée élevée (Tableau 1). La capacité de rebond des secteurs financiers africains montre que les économies africaines font preuve d’une forte résilience à ce type de crise : les résultats sont volatiles, mais les effets de rattrapage permettent de compenser les mauvais exercices. Les investisseurs ayant des perspectives de long terme et capables de diversifier géographiquement leurs actifs ont la garantie de retours sur investissements records en Afrique.

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Une enquête récente réalisée par Ernst&Young met en avant le phénomène d’anti-sélection dont est victime l’Afrique (Ernst&Young, 2011). Elle montre que l’Afrique est le continent qui apparaît le plus risqué pour les investisseurs, mais qu’il existe une différence marquée entre les investisseurs qui ont déjà investi en Afrique et les autres. Les premiers sont satisfaits de leurs investissements et souhaitent s’engager davantage tandis que les seconds considèrent le continent comme trop risqué et n’envisagent généralement pas d’y investir. Le panorama du secteur financier en Afrique illustre assez bien cette dynamique. Les principaux groupes bancaires étrangers présents en Afrique subsaharienne sont en effet soit des banques françaises (Société générale, BNP), soit des banques anglaises (Barclays, Standard Chartered), originaires donc des anciennes puissances coloniales. Ces banques sont entrées en Afrique au moment des indépendances et n’en sont pas reparties depuis. La continuité de leur présence depuis 50 ans montre que le niveau de rentabilité moyen est élevé et que les risques sont contrôlables. En revanche, les groupes bancaires étrangers ayant cherché à s’implanter sur le continent ces 30 dernières années sont très rares. En particulier, pratiquement aucune banque en provenance des pays émergents et en développement – par exemple de Chine ou d’Inde, des pays devenus pourtant les principaux partenaires commerciaux du continent -,n’a démontré de velléité d’implantation en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) ces dernières années.

Pour éviter que le secteur bancaire africain ne reste isolé, il est essentiel d’atténuer le sentiment de risque qu’il inspire à l’extérieur. La position particulière des IFD, originaires des pays du Nord et présentes de longue date au Sud, leur donne accès à un spectre d’investisseurs assez large auprès de qui ils peuvent promouvoir l’Afrique. Utiliser cette position pour faire le pont entre l’Afrique et les différents marchés apparaît comme un des principaux leviers dont disposent les IFD pour orienter l’investissement privé étranger vers le secteur bancaire africain.

Notes de bas de page :

¹ Nota bene : Excepté lorsque la source est explicitée, les données de cet article proviennent des calculs des auteurs, effectués à partir des bases de données de Bankscope et de la Banque mondiale (en accès libre sur http://data.worldbank.org/).
² Le taux de pénétration est représenté par le ratio du total des actifs bancaires rapporté au PIB du pays.
³ “Nous n’avons pas de stratégie pour l’Afrique, l’Afrique est notre stratégie” (Thierry Tanoh, Président-directeur général d’Ecobank, Club des Investisseurs, Paris, novembre 2012).
4 En outre, ces chiffres sous-estiment les niveaux de rentabilité réels des banques étrangères opérant en Afrique. Ils sont en effet fortement influencés par les résultats des grandes banques publiques africaines, qui peuvent avoir des parts de marchés importantes et des rentabilités très médiocres.

Références / Bankscope, 2011. Base de données /Banque mondiale, 2006. Making Finance Work for Africa. Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement / Banque mondiale, Washington, DC./ Ernst&Young, 2011.  Its time for Africa. Ernst&Young’s 2011 Africa attractiveness survey.