Les systèmes financiers africains se sont développés et stabilisés – dynamisés entre autres par l’émergence des banques locales et par leur capacité d’innovation. Si la régionalisation des établissements et l’intégration régionale se renforcent, de réelles fragilités demeurent telles que les problèmes de taille critique ou de gouvernance défaillante. Pour y répondre, il est indispensable d’encourager la concurrence et d’améliorer la régulation du secteur.

En dépit de la crise financière mondiale de 2007-2008, le secteur financier poursuit son expansion sur l’ensemble du continent africain. L’offre de services financiers s’élargit et devient accessible à un plus grand nombre d’entreprises et de ménages. De nouveaux acteurs et de nouveaux produits – qui doivent souvent beaucoup aux nouvelles technologies – ont permis de faciliter l’accès aux services financiers, et plus particulièrement aux produits d’épargne et de paiement. L’innovation financière s’étend à toute l’Afrique, notamment sous forme de mobile banking ou de services de paiement par téléphone portable. De nouveaux acteurs et de nouvelles méthodes de travail voient le jour au sein des systèmes financiers : établissements de micro-dépôt, coopération entre établissements financiers formels et informels, etc. Pour la première fois depuis plusieurs décennies, un vent d’espoir souffle sur le secteur financier africain.

La régionalisation, un catalyseur de progrès

Associées aux nouvelles opportunités offertes par les technologies, les récentes restructurations du secteur bancaire africain ont contribué à l’approfondissement et à l’élargissement des services financiers (Figure 1). En quelques décennies, de nombreuses économies africaines sont passées d’un système bancaire postcolonial, essentiellement étatique, à un système à capitaux majoritairement privés. Lors des privatisations des années 1980, de nombreuses banques africaines publiques ont été cédées au secteur privé, souvent aux mêmes banques européennes qui en avaient été propriétaires.

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Mais une nouvelle tendance traverse le secteur bancaire africain depuis une vingtaine d’années – l’expansion des banques locales. Après la fin de l’apartheid, plusieurs banques sud-africaines, notamment Absa et Standard Bank, ont commencé à se développer sur le continent. Plus récemment, deux banques ouest-africaines – Bank of Africa et Ecobank – ont commencé à implanter des filiales dans toute l’Afrique. Les banques marocaines se sont elles aussi développées au Sud, tandis que les banques nigérianes et kényanes ont établi des filiales dans leurs espaces économiques respectifs (Encadré). C’est l’excédent de capital – comme dans le cas du Nigeria après l’épisode de consolidation – mais aussi les opportunités de croissance qui ont soutenu cette expansion. Une expansion qui résulte donc souvent du développement à l’échelle régionale de l’économie réelle et du secteur privé. L’intégration financière, à travers notamment la régionalisation du secteur bancaire, peut aussi à l’inverse favoriser l’intégration régionale de l’économie réelle. Au final, en 2009, près de la moitié des banques régionales en Afrique étaient originaires de la région ou des pays émergents. Le secteur bancaire africain s’est métamorphosé – ce qui a eu d’importantes répercussions sur la compétitivité et l’innovation.

Cependant, l’émergence et la montée en puissance des banques régionales ont modifié la place des banques étrangères – dont la présence fait débat depuis longtemps en Afrique. D’un côté, ces banques étrangères jouent un rôle bénéfique pour les systèmes financiers africains : elles peuvent encourager la bonne gouvernance, mais aussi apporter des technologies qui permettent des gains d’efficacité. Elles peuvent, par ailleurs, aider à exploiter les économies d’échelle dans les petits pays où elles sont présentes. D’un autre côté, elles montrent leur limite sur un continent où les petites entreprises, au profil plus risqué, sont très nombreuses. C’est tout particulièrement le cas dans les pays où elles captent près de 100 % des parts de marché. En effet, elles s’appuient sur des informations chiffrées et objectives pour évaluer les emprunteurs. Cette méthode de travail, qui laisse peu de place aux informations plus subjectives, peut avoir des répercussions négatives pour les petites entreprises.

De manière générale, les banques locales disposent d’une connaissance plus fine du secteur privé en Afrique ; elles font preuve d’une plus grande disposition à relever les défis spécifiques au contexte. Elles font davantage appel à des technologies innovantes, dans la mesure où les techniques de prêt standards sont trop coûteuses pour l’Afrique. Bien qu’il soit difficile de prédire quels seront les innovateurs de demain en matière de nouveaux produits et services, on peut dire que les fournisseurs de services financiers africains sont particulièrement bien positionnés pour innover, étant donné leur expérience. Deux exemples suffisent pour s’en convaincre. L’Uganda Commercial Bank, une banque ougandaise publique qui disposait d’une position dominante sur le marché, a été privatisée et cédée à la banque sud-africaine Standard Bank à la condition de maintenir son réseau d’agences. Standard Bank a non seulement maintenu le réseau mais elle a aussi ouvert de nouvelles agences, étoffé l’offre de produits et développé le financement agricole. La récente expansion de Equity Bank du Kenya vers l’Afrique de l’Est a permis d’exporter un modèle économique performant, permettant de toucher les populations du bas de la pyramide, auparavant non bancarisées.

Des systèmes bancaires toujours fragiles

Les systèmes financiers africains se sont non seulement développés mais ont aussi considérablement gagné en stabilité. Alors qu’en 1995 un tiers des pays africains subissait une crise bancaire systémique, la plupart des systèmes bancaires africains sont aujourd’hui stables, bien capitalisés et extrêmement liquides – au point même de nuire à leur capacité d’intermédiation. Cependant, le secteur financier connaît encore des problèmes d’échelle et de volatilité. Une fragilité peu visible demeure dans plusieurs pays, en particulier en Afrique centrale et occidentale. Le Togo, par exemple, compte plusieurs banques avec un fort pourcentage de prêts improductifs et des ratios de fonds propres insuffisants. C’est en fait 50 % du système bancaire qui est en difficulté, résultat de carences dans la gouvernance et de bouleversements politiques et économiques des deux dernières décennies. En Côte d’Ivoire, l’accumulation d’arriérés du secteur public, de prêts à des secteurs risqués et de carences en termes de gouvernance ont mis en 2008 en difficulté de nombreuses banques, locales ou régionales pour la plupart. Cette situation a conduit l’État à prendre le contrôle de trois établissements et à les recapitaliser.

Par ailleurs, la petite taille des économies des pays d’accueil permet difficilement de réaliser des  économies d’échelle. Le degré élevé d’informalité augmente les coûts et les risques pour les établissements financiers et exclut d’importants segments de la population des services financiers formels. La volatilité individuelle et agrégée alourdit les coûts et nuit à la gestion des risques. Les problèmes de gouvernance persistent dans de nombreux établissements privés et publics et entravent aussi bien l’activité des banques que les tentatives de réforme et les interventions publiques pour corriger les défaillances de marché. Ces circonstances défavorables expliquent pourquoi les systèmes bancaires en Afrique demeurent, pour la plupart, concentrés et peu compétitifs. Elles expliquent aussi le coût encore très élevé des services financiers et des taux d’intérêts (Figure 2), les durées de prêt réduites et la préférence des banques pour les obligations souveraines au détriment des prêts au secteur privé. Au cours des 50 dernières années, le secteur financier africain n’a pas soutenu la croissance de l’économie réelle.

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Renouveler les règles du secteur bancaire

La réponse à ces défis n’est pas à rechercher du côté d’un système bancaire entièrement africain, mais plutôt dans un système financier ouvert et compétitif. Des banques aux structures capitalistiques diversifiées conserveront un rôle important – qu’elles soient nationales, régionales ou internationales. La concurrence – entendue au sens large, couvrant un vaste champ de politiques et d’actions – est essentielle pour favoriser l’innovation financière en Afrique. Cela suppose un système ouvert à de nouveaux types de fournisseurs de services financiers – même si ce sont des sociétés non financières, comme les opérateurs de téléphonie mobile. Cela suppose de faibles barrières à l’entrée pour les nouveaux entrants, mais aussi l’existence d’une infrastructure adéquate, comme par exemple les registres de crédit qui permettent aux nouveaux entrants de s’appuyer sur les informations disponibles. Cela implique aussi un engagement plus actif de l’État, par exemple en contraignant les banques à adhérer à une plateforme de paiement partagée ou à transmettre des informations positives et négatives à des registres du crédit.

La réglementation et la surveillance des banques internationales s’avèrent particulièrement importantes. Les relations entre les autorités de surveillance des pays d’origine et des pays hôtes doivent être renforcées ; l’échange d’informations et la répartition des responsabilités et des obligations sont cruciales, particulièrement en période de fragilité. Ces interactions sont  fondamentales pour prévenir les difficultés des banques ou, du moins, pour en réduire l’impact – mais aussi pour mettre en place des mesures incitatives visant à éviter des prises de risques excessives. L’émergence de banques régionales requiert aussi une coopération plus étroite entre les autorités de supervision régionales africaines. L’expérience européenne récente montre toutefois que les collèges d’autorités de surveillance et les protocoles d’accord sont des outils de coordination nécessaires mais insuffisants en cas de difficultés. Les protocoles d’accord ne sont pas des documents juridiques contraignants et, au sein d’un collège de superviseurs, la décision finale revient à l’autorité du pays d’origine. Il est indispensable d’envisager le scénario le plus défavorable et de s’y préparer par des plans de résolution des défaillances et de relance avec des accords ex ante de partage des charges. Une meilleure intégration sous-régionale pourrait même aboutir à la création d’autorités de supervision bancaire intégrées, comme il en existe déjà en Afrique de l’Ouest et centrale.

Les récentes évolutions du système bancaire africain reflètent le nouvel esprit pionnier des banques africaines. Au-delà des statistiques qui montrent le développement des systèmes financiers, de nouveaux produits et de nouveaux acteurs voient le jour sur tout le continent.  Un nombre grandissant d’entreprises et de ménages ont accès à des services financiers. Les activités bancaires transfrontalières se développent et constituent un élément clé de ce nouveau scénario. Les banques régionales ont su apporter de l’innovation et de la concurrence au sein des systèmes financiers africains. D’autres défis sont désormais à venir, et exigeront des réponses sur le plan de la réglementation et de la surveillance. L’expérience européenne nous apprend qu’il n’y a pas de développement sans difficultés et que l’intégration financière régionale doit s’accompagner d’un véritable cadre de réglementation et surtout de résolution des défaillances afin d’éviter les faillites.

La réussite de l’intégration financière en Afrique de l’Est

Depuis quelques années, les systèmes financiers des cinq pays membres de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) se sont développés. Les niveaux d’inclusion financière – qui étaient à l’origine bas – croissent. L’expérience du Kenya montre que l’innovation financière peut contribuer à l’approfondissement et à l’élargissement du système financier au profit de l’économie réelle – que ce soit à travers l’émergence de nouveaux acteurs (Equity Bank, M-Pesa), le développement de nouveaux produits (services bancaires sur téléphone portable), l’assouplissement de la réglementation (agency banking) ou par le dialogue actif entre les parties prenantes. La Banque centrale du Kenya a joué un rôle important dans ce processus en autorisant un acteur non financier (Safaricom) à développer une offre de services financiers. Elle a aussi su regarder au-delà du modèle traditionnel du réseau d’agences et encourager la concurrence. En adoptant une approche expérimentale plutôt que la voie traditionnelle de type législation-réglementation-innovation, la Banque centrale du Kenya a ouvert la voie aux innovations financières pour le secteur privé. Plus récemment, des banques kényanes ont commencé à se développer dans leur région, encouragées par un engagement explicite en faveur de l’intégration financière et par d’importantes ressources en capital. Pour que cette tendance se confirme, il est indispensable que le cadre réglementaire suive l’évolution d’un secteur financier dynamique et florissant. Mais surtout, une intégration financière plus étroite contraindra les banques centrales de la CAE à adapter le cadre réglementaire et les mécanismes transfrontaliers de résolution des défaillances. La stabilité financière est un objectif toujours en mouvement et un cadre réglementaire est un travail à parfaire continuellement.

Référence / Beck, T., Demirgüç-Kunt, A., Levine, R., 2009. Financial Institutions and Markets across Countries and over Time: Data and Analysis. Banque mondiale, World Bank Policy Research Working Paper No. 4943.