Les systèmes financiers africains se sont développés et stabilisés – dynamisés entre autres par l’émergence des banques locales et par leur capacité d’innovation. Si la régionalisation des établissements et l’intégration régionale se renforcent, de réelles fragilités demeurent : problème de taille critique, gouvernance défaillante, etc. Pour y répondre, il est indispensable d’encourager la concurrence et d’améliorer la régulation du secteur.

Au cours des 20 dernières années, le paysage bancaire africain s’est profondément recomposé. Parallèlement à la domination traditionnelle des grandes banques issues des anciennes puissances coloniales, des banques d’État ont été créées au cours des années 1970. Elles connaitront pour la plupart un sort funeste, marqué par des faillites ou des liquidations dans le cadre des programmes d’ajustement structurels du début des années 1980.

Cette débâcle favorise l’apparition, dans beaucoup de pays, des premières banques africaines à capitaux privés. Certaines d’entre elles, notamment en Afrique de l’Est, appartiennent à des familles qui sont déjà dans les affaires ; elles servent alors principalement à favoriser les opérations financières et bancaires des sociétés appartenant à ces groupes familiaux. D’autres établissements résultent du rachat, par des acteurs privés locaux, des parts détenues par des banques étrangères se retirant du marché africain. Enfin, certains établissements bancaires sont de pures créations, rendues possibles par une plus grande flexibilité des banques centrales – initialement très réticentes à accorder de nouvelles licences aux capitaux privés locaux. Ce mouvement est par ailleurs soutenu par des États soucieux de doter le continent de véritables acteurs bancaires africains dans un environnement concurrentiel dominé par des filiales de banques européennes.

Une pénétration croissante des banques locales  

Traditionnellement, les banques privées à capitaux locaux se sont focalisées sur une clientèle locale. Leur couverture géographique limitée, leur niveau de capital et leur offre de services financiers comparativement plus restreinte les rendait naturellement peu compétitives face aux banques étrangères – qui, de plus, géraient souvent la relation avec leurs grands clients industriels depuis leur pays d’origine. De fait, les banques étrangères se sont relativement désintéressées de la clientèle locale – celle des particuliers comme celle des petites et moyennes entreprises. Le développement des institutions de microfinance a répondu en partie aux besoins de la clientèle des particuliers ; malgré les taux d’intérêts élevés qu’elles pratiquent sur les crédits, elles ont été les seules à leur octroyer des financements. Les banques à capitaux locaux ont rapidement dominé le secteur de la microfinance. Plus largement, elles ont fortement contribué à accroître le taux de bancarisation dans beaucoup de pays. Au Kenya, en moins de 10 ans, Equity Bank a réussi à se hisser au rang des premières banques kényanes, talonnée par Barclays Bank et Standard Chartered pourtant implantées dans le pays depuis près d’un siècle. Au Cameroun, Afriland First Bank est devenue la première banque du pays, à la fois en nombre de clients, mais aussi compte tenu de sa base de déposants.

La présence d’un plus grand nombre de banques à capitaux locaux se traduit par une augmentation significative du nombre d’agences bancaires et une densification de leurs réseaux. L’accès aux services bancaires se démocratise alors que les seuils traditionnellement très élevés requis pour l’ouverture d’un compte sont revus à la baisse. Plus récemment, la pénétration rapide de la téléphonie mobile en Afrique1 a participé elle aussi à l’amélioration du taux de bancarisation. Les opérateurs de téléphonie mobile locaux – ainsi que certaines start up qui se sont lancées dans le mobile banking – sont devenus de véritables agents de changement, qui contribuent efficacement à la progression du taux de bancarisation. Au Kenya, il est estimé par exemple qu’un tiers des dépôts bancaires du pays transite par le système de paiement par téléphone mobile M-Pesa.

Les banques à capitaux locaux disposent d’avantages comparatifs nets ; elles disposent tout d’abord d’une meilleure connaissance des habitudes bancaires locales. Le succès de la banque Afriland First Bank, par exemple, est largement lié à sa connaissance précise du système de tontines qui, au Cameroun, représente un véritable système bancaire parallèle. La banque a su développer des produits spécifiques facilitant la sécurisation de ce système ou permettant l’adossement de ses dépôts à une infrastructure bancaire conventionnelle. Le second avantage clé des banques à capitaux locaux réside dans leur adaptabilité. Les opérateurs étrangers historiques ont eu tendance à transposer les modes opératoires qui prévalent dans leurs pays d’origine, sans toujours savoir s’adapter aux réalités locales (manque d’infrastructures, prévalence du secteur informel,  analphabétisme). Les banques à capitaux locaux, elles, ont souvent su apporter des solutions innovantes répondant à ces réalités, avec des agences low cost localisées dans les zones à fort peuplement plus reculées, ou des standards bancaires plus adaptés aux réalités du terrain.

Un meilleur accès aux financements pour les grandes entreprises locales

L’accès difficile aux financements bancaires a souvent été un frein important au développement de groupes industriels à capitaux locaux. Beaucoup de ces groupes ont longtemps nourri une grande méfiance à l’égard des banques étrangères, suspectées de privilégier les entreprises issues de leur pays d’origine. Les groupes bancaires à capitaux locaux se sont naturellement focalisés sur la clientèle des entreprises locales. Leur appréciation du risque de crédit est fondamentalement différente de celle d’une banque étrangère, dont les décisions de crédit nécessitent généralement la consultation du siège. Celui-ci prend en compte – entre autres – le risque pays, qui est une notion étrangère pour une banque qui n’opère que localement. Beaucoup de groupes africains, devenus des champions locaux ou régionaux, doivent leur succès à la confiance que leur ont accordé des banques à capitaux locaux.

En s’internationalisant, les groupes bancaires locaux ont voulu, comme les banques étrangères, accompagner leurs clients devenus des acteurs régionaux. Cette internationalisation leur a permis – à l’intérieur de zones monétaires régionales telles que la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) ou l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UMEOA) – d’augmenter leur limite de crédit pour une même contrepartie. Cela leur a aussi donné l’opportunité d’utiliser les ressources collectées dans les pays ayant des excès de dépôts, pour les allouer à des crédits dans des pays de la même zone monétaire ayant des besoins en emplois. Le groupe Ecobank a ainsi pu réaliser l’année dernière une syndication de plus de 300 millions de dollars pour le groupe OLAM2, en puisant en particulier dans les ressources de ses filiales sous-régionales, mais aussi celle de plusieurs institutions bancaires à capitaux locaux ou multilatérales. Cet exemple illustre l’essor des banques locales et les mutations récentes du secteur bancaire. Auparavant, une transaction de cette ampleur n’aurait pu généralement être que le fait de banques à capitaux étrangers, appuyées par le bilan de leur maison-mère.

Le besoin de recapitalisation des secteurs bancaires

Les banques à capitaux locaux sont aujourd’hui limitées par leur faible niveau de fonds propres. La recapitalisation du secteur bancaire au Nigéria – principalement dominé par des banques à capitaux locaux – est, à cet égard, instructive (Encadré). L’essor des groupes bancaires africains, tout comme leur capacité à financer les grands projets d’infrastructures et les champions locaux, passe par un renforcement de leurs niveaux de fonds propres. Cette démarche bien comprise et largement engagée dans les pays anglophones (Nigéria, Ghana, Zambie) tarde à se généraliser dans les pays francophones. Cela risque de limiter la capacité de
ces banques à bénéficier pleinement des opportunités liées à une croissance économique plus vigoureuse en Afrique. Cela laisse aussi la porte ouverte à une domination du système bancaire des pays francophones par des banques anglophones, mieux capitalisées.

La recapitalisation forcée des banques nigérianes

En 2004, le gouverneur de la Banque centrale du Nigéria decide de faire évoluer en un an le niveau minimum de capital requis pour les banques agréées (plus de 90 établissements à cette époque) de 25 à 250 millions de dollars. L’objectif du gouverneur était non seulement d’assainir et de consolider le secteur – qui serait ainsi plus facile à superviser -, mais aussi d’augmenter la capacité de financement du secteur bancaire local qui, selon lui, freinait le développement de l’économie nigériane. Malgré les excès des premières années, ce pari risqué a contribué à une transformation radicale du système bancaire nigérian : accroissement de la compétition, augmentation significative de la densification du réseau bancaire et des services bancaires, internationalisation des banques locales. Aujourd’hui, les banques nigérianes sont en mesure de financer sans recours extérieur la plupart des grands projets d’infrastructures locaux. Elles ont aussi accompagné l’émergence de champions industriels africains tels que le groupe cimentier Dangote.

La recapitalisation des secteurs bancaires produit aussi des effets indirects et pousse notamment à la régionalisation des activités bancaires. Depuis la recapitalisation du secteur bancaire, le nombre de banques nigérianes implantées en Zone franc a par exemple sensiblement augmenté. En 2005, seul le groupe Ecobank avait une présence au Nigéria et dans au moins un pays de la Zone franc.

Dès 2008, près de la moitié des 25 banques nigérianes avaient au moins une implantation en pays de la Zone franc. Face à cette offensive nigériane, les banques à capitaux locaux ont dû elles aussi réagir en renforçant leurs fonds propres et en allant conquérir des marchés dans les pays voisins. Des groupes bancaires à capitaux locaux tels que BGFI, Groupe Banque Atlantique, Financial Bank (devenue Orabank), Afriland First Bank ont ouvert des filiales dans les pays voisins. En Afrique de l’Est, des groupes bancaires tels que Kenya Commercial Bank ou Equity Bank ont ouvert des filiales dans les pays de la Communauté des États d’Afrique de l’Est.

Dans le même temps, les grands groupes bancaires des pays d’Afrique du Nord et d’Afrique du Sud ont manifesté un appétit croissant pour pénétrer le secteur bancaire subsaharien. Ils ont profité pour cela du retrait de certains groupes bancaires étrangers (par exemple, la reprise par Attijariwafa Bank des filiales africaines de l’ancien Crédit lyonnais), d’acquisitions (par exemple, la montée au capital du groupe BMCE dans Bank of Africa ou l’acquisition par Attijariwafa Bank de CBAO au Sénégal) ou de privatisations. Les groupes bancaires sud-africains se sont montrés prudents, privilégiant la consolidation de leur expansion régionale dans la Communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Seule la Standard Bank a profité de la recapitalisation du secteur bancaire au Nigéria pour prendre pied dans le pays.

Le secteur bancaire en Afrique est promis à un avenir radieux. Avec une croissance économique estimée à plus de 5 % en moyenne sur le continent, le secteur bancaire devrait connaitre une croissance à deux chiffres tirée par l’émergence d’une classe moyenne plus nombreuse3. Avec un taux de bancarisation encore très faible, la démocratisation des services bancaires en Afrique est à la fois un enjeu majeur et une superbe opportunité pour les banques à capitaux locaux. La réelle opportunité pour les banques à capitaux locaux réside dans les services bancaires destinés à la clientèle de particuliers. C’est le cas, par exemple, du crédit immobilier, qui représente dans les pays les plus avancés la majorité des emplois des banques alors qu’il est encore largement inexistant sur le continent, hors Afrique du Sud et Afrique du Nord. C’est sur ce type de services éminemment liés à la bonne connaissance du contexte local, que les banques à capitaux locaux ont un avantage compétitif. Malheureusement, le développement de ces services pourtant vital pour le financement de l’accès à l’immobilier est actuellement freiné par l’absence de ressources à long terme pour les banques en Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud, ainsi que par une règlementation bancaire souvent inadaptée. Malgré les difficultés, les banques de certains pays introduisent peu à peu ce type de services sur leurs marchés (comme aux Kenya, Ghana et Nigéria dans une moindre mesure). Les établissements des pays francophones sont, eux, à la traîne en ce domaine.

Notes de bas de page :

¹ Le taux de pénétration de la téléphonie mobile en Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) est de 33 % en moyenne. Il est bien supérieur au taux de bancarisation qui, dans certaines régions, ne dépasse pas les 10 %.
² Olam International est un leader mondial de la filière d’approvisionnement et de traitement des produits agricoles et alimentaires. Elle est présente dans 65 pays, par le biais de 16 plateformes de distribution.
³ Selon le cabinet McKinsey, la classe moyenne africaine devrait dépasser les 200 millions de personnes d’ici 2020.