Au Pérou, le réseau d’écoles Innova Schools compte plus de 13 000 élèves. Sa pédagogie innovante basée sur les nouvelles technologies et ses tarifs abordables font le succès de l’institution. La standardisation des contenus, le dispositif de formation et d’accompagnement des enseignants et le système d’évaluation des élèves lui permettent d’assurer un enseignement de qualité. Le réseau prévoit d’ouvrir près de 50 écoles supplémentaires d’ici 2020.

Si des progrès considérables ont été accomplis au Pérou en matière d’accès à l’éducation – le taux de scolarisation atteint 94 % dans le primaire et 77 % dans le secondaire –, la qualité des enseignements demeure un sujet de préoccupation. Une évaluation nationale des élèves de deuxième année de primaire de 2013 montre que seuls 33 % réussissent à atteindre le niveau attendu en compréhension écrite et que ce pourcentage chute à 17 % pour les mathématiques. De plus, les résultats du Pérou aux évaluations SERCE¹ 2006 et PISA² 2009 sont largement inférieurs à la moyenne. Dans l’enquête PISA 2012, le Pérou se classe au dernier rang parmi le 65 pays participants.

un modele innovant perou 1Grâce à la croissance économique, les familles péruviennes désireuses d’offrir une éducation de qualité à leurs enfants ont pu choisir l’enseignement privé plutôt que public. À Lima, 43 % des écoles sont aujourd’hui privées (Figure 1). Cependant, nombre d’écoles privées à bas coûts peinent à proposer une formation de qualité.

C’est dans ce contexte qu’a été créé en 2010 Innova Schools (IS), un réseau d’écoles qui accueille les enfants de 3 ans à 17 ans – de l’enseignement pré-primaire à la fin du secondaire – et qui cible les familles dont les revenus mensuels se situent aux alentours de 900 dollars. Actuellement, 23 écoles sont opérationnelles, dont 18 dans la périphérie de Lima et 4 en province. Elles comptent 13 200 élèves et 7 250 enseignants. IS prévoit d’atteindre une taille de 70 écoles accueillant plus de 70 000 élèves à l’horizon 2020. Pour y parvenir, son défi sera triple : maintenir et améliorer la qualité de ses enseignements, développer à grande échelle son modèle d’école à prix abordable, tout en garantissant un retour sur investissement acceptable à ses actionnaires.

Les innovations pédagogiques d’IS

IS a développé un modèle d’apprentissage centré sur l’élève : l’accent est mis sur les besoins, les capacités et les centres d’intérêt des élèves, l’enseignant devenant ainsi un facilitateur de l’apprentissage. Cette approche, qui repose sur les principes du constructivisme social, encourage les élèves à participer active¬ment à leur propre éducation. Ils sont incités à adopter une démarche d’investigation ou à résoudre des problèmes par la discussion et la collaboration. Près de 70 % du temps est dédié aux apprentis¬sages en petit groupe, durant lesquels les élèves réalisent projets et exercices pour découvrir de nouveaux concepts ou approfondir leur compréhension d’un sujet. L’apprentissage en groupe permet de développer les compétences scolaires des élèves, tout en favorisant le développement de l’esprit de collaboration et du leadership. L’apprentissage individuel, qui représente près de 30 % du temps, consiste en des activités d’auto-apprentissage souvent facilitées par les nouvelles technologies. Les élèves définissent leurs propres objectifs et la voie pour les atteindre, avec le soutien ciblé de l’enseignant. L’apprentissage individuel, facteur clé de différenciation d’IS, encourage les élèves à devenir plus autonomes et à se sentir responsables de leur propre apprentissage.

Cette organisation de l’enseignement coûte cher et requiert des compétences pédagogiques particulières. Les enseignants doivent posséder une connaissance approfondie des sujets, de bonnes compétences en communication, de la confiance en soi pour rebondir sur les questions et les discussions des élèves et leur permettre de développer leur propre mode de raisonnement. Cela exige un dispositif efficace de formation et un solide système de tutorat pour les enseignants, un nombre limité d’élèves par classe et un investissement important dans les technologies – qui jouent un rôle essentiel dans la méthodologie d’IS.

Dans le cadre de leur cursus, les élèves suivent également un « programme innovant » multidisciplinaire de deux semaines visant à développer la créativité, l’autonomie, le travail en équipe et la citoyenneté. Ils doivent, dans ce cadre, résoudre des questions de société adaptées à leur réa¬lité – par exemple dans la santé ou l’environnement – à travers un processus de recherche, de conception, d’expérimentation et de partage d’idées. En 2013, les élèves de l’enseignement primaire devaient réfléchir à la façon d’aider les élèves à adopter un régime alimentaire plus sain tandis que ceux de l’enseignement secondaire devaient trouver des solutions pour diminuer la circulation dans leurs quartiers. De telles activités encouragent les élèves à devenir des leaders et permettent de faire le pont entre les connaissances acquises en classe et le monde réel.

Garantir la qualité grâce à la standardisation

Pour s’assurer que l’ensemble du personnel partage la même éthique, les mêmes objectifs, les mêmes programmes et les mêmes normes, IS a développé un modèle standardisé ainsi que des dispositifs de suivi et de communication efficaces. Un processus d’admission très sélectif permet le recrutement d’enseignants à fort potentiel. Une batterie de tests permet de mesurer leur quotient intellectuel, leurs compétences pédagogiques et sociales, et leurs connaissances des matières enseignées. Seuls 2 candidats sur 10 sont généralement retenus.

IS a par ailleurs conçu un solide dispositif de formation pour son personnel. C’est particulièrement important pour les enseignants d’IS qui sont majoritaire¬ment débutants – les enseignants novices s’avérant plus ouverts aux méthodes innovantes d’IS. Chacun suit un programme de formation initiale de 120 heures, complété par une formation continue. En complément, IS met à leur disposition « une boite à outils » en ligne pour les aider à organiser et à planifier au quotidien leurs cours ; elle comprend notamment une série de plans de cours pour chaque matière et pour tous les niveaux. Le centre de ressources pédagogiques contribue ainsi à créer des standards communs de qualité dans l’ensemble du réseau.

Un système de suivi des enseignants a également été mis en place. Les tuteurs – des enseignants plus expérimentés – assistent aux cours et prodiguent conseils et recommandations. Ils accompagnent en priorité les enseignants les plus en difficultés. Ce système est crucial afin de garantir une amélioration continue et significative de la performance des enseignants.

La supervision globale du réseau est assurée par des directeurs régionaux, qui ont chacun la charge de sept à huit écoles. En étroite collaboration avec les directeurs d’établissement et leur personnel, ils travaillent à l’amélioration du fonctionne¬ment des écoles, mais également à l’identification et la dissémination de pratiques innovantes.

Enfin, IS dispose d’un service chargé du suivi de la qualité. Ce service est responsable du processus interne de certification des établissements, mais aussi de l’accréditation du réseau lui-même – s’assurant de sa conformité avec les normes nationales et internationales de qualité. Ce service procède régulièrement à des auto-évaluations et à des évaluations externes. Deux fois par an, il fait aussi passer des tests aux élèves pour mesurer leurs acquis scolaires, mais aussi pour évaluer certaines compétences, telles que le leadership, la collaboration, le travail en équipe et la créativité. Les effets positifs des innovations sur l’apprentissage et la réussite des élèves sont également régulièrement évalués et analysés dans l’ensemble du réseau.

Un modèle économique solide

Le modèle d’IS nécessite d’importants investissements dans les technologies et la connectivité. Chaque école dispose de 27 salles de classe, de 2 laboratoires multimédias et d’un laboratoire de sciences et a besoin d’environ 100 ordinateurs, de 20 projecteurs multimédias et d’une connexion internet de bonne qualité. En 2013, le coût moyen de création d’une école était de quatre millions de dollars. Les revenus d’IS proviennent des frais de scolarité – 110 dollars par mois en moyenne – des frais d’accès, d’inscription et des frais liés aux activités extra-scolaires. Pour être viable financièrement tout en maintenant des frais de scolarité accessibles aux classes moyennes, IS a besoin d’un modèle à bas coût – qu’il a réussi à développer notamment grâce à des économies d’échelle et à l’amélioration de l’efficacité opérationnelle.

La taille de son réseau (23 écoles en fonctionnement fin 2014 et un objectif de 38 écoles en 2016) lui permet par exemple d’obtenir des remises de plus de 40 % sur les achats de biens et de services – y compris les terrains, la construction et le mobilier. Les écoles deviennent rentables dès la troisième année, ce qui permet de couvrir les pertes liées au démarrage de nouvelles écoles. Grâce à son dispositif de formation,
IS peut recruter des enseignants à des salaires raisonnables, entre 500 et 700 dollars, soit légèrement au-dessus des salaires du secteur public. S’y ajoutent, entre autres, des primes de performance pouvant représenter jusqu’à un mois de salaire. Les enseignants bénéficient également d’un ensemble d’indemnités attractif.

Le plan d’affaires d’IS prévoit 300 millions de dollars d’investissements. Le financement de la construction de 70 écoles à l’horizon 2020 proviendra d’apports en capitaux propres durant la phase de démarrage, puis, à partir de 2014, de fonds à long terme ainsi que des entrées de trésorerie générées par les projets rentables. IS a difficilement accès à des financements à long terme – car les banques ne considèrent pas l’enseignement comme une activité potentiellement rentable et les actifs associés comme des garanties suffisantes. C’est pourquoi IS recherche principalement des financements à long terme auprès des banques multilatérales – comme la Banque interaméricaine de développement (BID), la Société financière internationale (SFI) ou la Corporación Andina de Fomento (CAF) – et des institutions financières de développement locales et bilatérales. Bien que la phase de développement nécessite d’importants investissements, IS prévoit de dégager un résultat d’exploitation positif en 2016, lorsque les 38 écoles seront ouvertes.

Les défis pour l’avenir

Les deux fondements du modèle d’IS sont une offre d’enseignement de qualité à prix abordable et le développement à grande échelle de son activité sur l’ensemble du territoire péruvien. Cela représente un vrai défi dans un pays où le produit inté¬rieur brut moyen par habitant est de seulement 10 240 dollars par an et où les revenus des classes moyennes demeurent limités. IS doit donc veiller attentivement à contrôler ses coûts et à bien atteindre sa cible.

La hausse du prix des terrains représente une contrainte de taille. Pour réussir son projet d’ouverture de 48 écoles supplémentaires en seulement 7 ans, IS explore de nouvelles voies, telles que la participation du secteur public au financement d’écoles et la mise à disposition de terrains.

Le recrutement de personnel qualifié pose également quelques difficultés. Le Pérou dispose de peu de professionnels de l’éducation et d’une façon générale, les jeunes ne voient pas l’enseignement comme un choix de carrière attractif. Pour dépasser ces problèmes, IS a commencé à signer des accords avec des écoles de formation des enseignants. Mais c’est une solution de long terme dont les résultats ne se feront pas sentir avant cinq ans, temps nécessaire à la formation d’un enseignant.

L’internet à haut débit reste cher et peu développé au Pérou – environ 4 % contre 47 % en Amérique latine et 52 % à l’échelle mondiale. La faiblesse du débit internet, particulièrement en province, pénalise la mise en place du modèle d’IS – dont la plateforme pédagogique est basée sur le web. La taille importante du réseau constitue un autre défi : la distance entre chaque école et le temps de trajet nécessaire pour se déplacer de l’une à l’autre limitent et contraignent l’organisation des réunions et des formations des enseignants, ainsi que la gestion du suivi et de la logistique.

Enfin, IS doit combattre les préjugés des parents, comme par exemple l’idée que plus un élève a de travail à faire à la maison, plus cela développe ses aptitudes ; ou encore qu’un livre qui comporte de nombreux exercices est forcément de qualité. Le réseau déploie des efforts constants pour communiquer mieux et plus souvent, et démontrer ce qu’est une éducation de qualité. Pour convaincre les parents, les résultats sont essentiels ; les évaluations nationales portant sur les mathématiques et la compréhension écrite donnent des preuves de la qualité du modèle d’IS. Le taux global de satisfaction des parents, exprimé lors d’une enquête réalisée en 2013, a atteint 80 %. Le taux de satisfaction des élèves était quant à lui de 71 %, et celui des enseignants de près de 80 %.

Le succès grandissant d’IS ne se reflète pas seulement dans la satisfaction des parents, des élèves et des enseignants, mais aussi dans les résultats académiques des élèves. D’après une évaluation nationale de 2013, 33 % des élèves péruviens de deuxième année de primaire réussissent à atteindre un niveau satisfaisant de compréhension écrite – contre 47 % dans le secteur privé et plus de 80 % dans les écoles d’IS (Figure 2). Pour les mathématiques, la moyenne nationale est de 17 %, contre 20 % dans les écoles privées et plus de 61 % dans les écoles IS.

un modele innovant perou 2

Notes de bas de page :

¹ Fin 2002, les pays membres du Laboratoire latino-américain pour l’évaluation de la qualité de l’éducation (LLECE) de l’UNESCO ont lancé une deuxième étude régionale comparative et explicative (SERCE) en s’appuyant sur l’expérience de la première étude similaire (1998). Cette étude couvre un plus grand nombre de pays, de niveaux et de zones.
² Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) est une enquête internationale triennale qui vise à évaluer les systèmes d’enseignement du monde entier via des contrôles de connaissances et de compétences des élèves âgés de 15 ans. À ce jour, des élèves de plus de 70 pays ont participé à cette évaluation.

Références / Ministère de l’Éducation (Pérou), 2013. Évaluation des élèves à partir du recensement de 2013, disponible en ligne sur le site : http://umc.minedu.gob.pe/?p=1766 // Ministère de l’Éducation (Pérou), 2013. Recensement scolaire de 2013. Statistiques disponibles en ligne sur le site : http://escale.minedu.gob.pe/inicio