Limités, fragmentés, peu efficaces et marqués par de fortes disparités régionales, les secteurs bancaires d’Afrique subsaharienne ne sont pas en capacité de répondre aux besoins de financement du secteur privé. Déjà très impliquées, les institutions financières de développement (IFD) peuvent encourager les processus de consolidation, appuyer l’émergence de champions panafricains et favoriser l’accès à des ressources à long terme.

S’il est en forte croissance depuis plusieurs années, le secteur bancaire africain demeure petit, fragmenté et insuffisamment concurrentiel. Il ne répond que partiellement aux besoins de financement du secteur privé. En contribuant à faire émerger des groupes bancaires de taille suffisante et en organisant les marchés de syndication, les institutions financières de développement (IFD) peuvent aider à augmenter les capacités de financement et améliorer les performances du secteur. De même, si les banques africaines présentent globalement un excédent de ressources, elles ont en revanche des difficultés à obtenir des fonds à long terme qui leur permettraient de financer les investissements sur des durées suffisantes. Là encore, les IFD peuvent contribuer à organiser le marché pour mieux tirer profit des possibilités de refinancement à long terme qui existent localement.

Un secteur financier petit, fragmenté et peu performant

Le secteur financier d’Afrique subsaharienne est le moins développé au monde. Hors Afrique du Sud, le total des actifs bancaires africains est inférieur à 300 milliards de dollars, ce qui est près de dix fois plus petit que la taille de bilan de la première banque chinoise. Même si l’on tient compte des différences de PIB, le secteur financier africain reste anormalement peu développé avec un taux de pénétration d’environ 30 à 40 % ¹, plus de deux fois inférieur à la moyenne des autres pays en développement. L’accès aux services bancaires reste très limité pour les populations, avec moins de cinq agences bancaires pour 100 000 habitants – le taux le plus bas du monde (voir cartes 1, 2 et 3).

Carte 1 – Nombre d’agences bancaires pour 100 000 adultes et nombre de déposants auprès des banques commerciales pour 1 000 adultes – monde

Source : calculs de l’auteur, à partir de Financial Access Survey Database

Carte 2 – Actifs totaux du secteur bancaire et crédit au secteur privé par le secteur bancaire en Afrique (en % du PIB)
Source : calculs de l’auteur, à partir de Africa Development Indicators Database et de Beck et Al-Hussainy (2009)

Carte 3 – Dépôts bancaires dans le monde (en % du PIB)
Source : calculs de l’auteur, à partir de Beck et Al-Hussainy (2009)

Le secteur bancaire africain est en outre particulièrement fragmenté : le premier groupe bancaire d’Afrique subsaharienne totalise un bilan de 17 milliards de dollars – soit trois fois moins que la première banque chypriote – et seuls une quinzaine de groupes bancaires ont un total de bilan supérieur à cinq milliards de dollars. L’Afrique compte sur son territoire plus de 500 banques, ce qui implique un nombre important de banques de très petites tailles, peu efficientes car incapables de réaliser des rendements d’échelles, et peu innovantes (Encadré 1). Ces banques ne sont donc pas en mesure de générer une concurrence saine et productive, elles demeurent sur des marchés de niche peu risqués et très rentables, tels que les marchés de dette publique, des changes ou de transfert d’argent ; elles n’ont donc quasiment pas d’impact sur le financement du secteur privé. Le volume des crédits au secteur privé n’excède pas 20 % du PIB en Afrique² , ce qui est le taux le plus bas du monde.

Afrique de l’Ouest : un secteur bancaire fragmenté et peu performant

Au Ghana, malgré un grand nombre de banques (27) pour un total d’actifs de moins de 10 milliards d’euros, le secteur est peu compétitif (taux prêteur moyen supérieur à 25 %, marge nette d’intérêt supérieure à 8 %, ROA de 2,4 %), relativement inefficient (coefficient d’exploitation de 60 %, taux de prêts non performants entre 15 et 20 %) et très profitable (ROE de 18 % et taux de résultat net avant impôts de 31 %; PwC, 2012). L’exemple du secteur bancaire de la zone UEMOA, peu performant lui aussi, est également illustratif. Avec un niveau de capital minimum réglementaire de seulement cinq milliards de francs CFA (soit 7,6 millions d’euros), la région compte une centaine de banques pour un niveau de crédit au secteur privé ne dépassant pas les 15 %. Beaucoup de ces établissements sont virtuellement en faillite, voués à disparaître ou à être absorbés, mais subsistent par manque de volonté des autorités de régulation d’assainir le secteur.

En outre, l’Afrique est le continent où les banques dominantes bénéficient du pouvoir de marché le plus important : Beck et Honohan (2007) montrent que, sur un panel représentatif de pays africains, les trois premières banques jouissent d’une part de marché de 73 %, contre 60 % sur le reste du monde. Cependant, même si les principales banques de la place ont des positions dominantes fortes, elles restent globalement petites, et sont donc limitées dans le financement de grosses opérations par leurs contraintes prudentielles. En l’absence d’un marché de syndication efficace, une partie importante des besoins de financement des économies africaines – notamment dans les secteurs des infrastructures, de l’agro-industrie, des BTP, des télécommunications, de l’énergie, des hydrocarbures ou des mines – est ainsi assurée par les systèmes financiers extérieurs (bailleurs de fonds, banques internationales, crédits fournisseurs, etc.), tandis qu’une proportion importante des ressources bancaires du continent est, elle, investie en dehors d’Afrique (carte 4). Cette situation paradoxale – particulièrement marquée dans les pays où les secteurs bancaires sont les moins développés (Afrique centrale et de l’Ouest) – s’explique ainsi en grande partie par la fragmentation des systèmes bancaires locaux et par leurs difficultés à s’organiser pour mobiliser leurs ressources sur les grands projets.

Carte 4 – Actifs extérieurs nets et dépôts des banques offshore / dépôts des banques locales en Afrique
Source : calculs de l’auteur, à partir de Africa Development Indicators Database et de Beck et Al-Hussainy (2009)

D’importants besoins de consolidation

Un tel secteur bancaire est peu efficace et nécessite d’être restructuré pour augmenter le niveau de concurrence, tout en faisant émerger des banques d’une taille suffisante pour répondre aux besoins de l’ensemble du secteur privé local. À ce jour, peu de pays ont cependant entrepris de restructurer leur secteur bancaire ; ceux qui y sont parvenus demeurent l’exception. Le Nigéria est l’un de ceux-là et cette restructuration commence aujourd’hui à porter ses fruits, plusieurs banques ayant atteint une taille suffisante pour générer de réels rendements d’échelle et financer les grosses opérations du secteur privé local. Avec six des sept plus grosses banques d’Afrique subsaharienne, le secteur bancaire nigérian est devenu concurrentiel, capable de proposer des volumes importants et des conditions de financement compétitives. Suivant l’exemple du Nigéria, de nombreux pays (zones UEMOA et CEMAC, Ghana, Kenya, etc.) ont également annoncé de tels mouvements de consolidation. Mais ceux-ci tardent à être mis en œuvre. Les secteurs bancaires d’Afrique centrale et, dans une moindre mesure, d’Afrique de l’Ouest sont encore en majorité au début de leur phase de maturation (Encadré 2). Plusieurs pays de l’Afrique australe et de l’Afrique de l’Est ont réussi à faire émerger des banques régionales (comme I&M, Equity Bank or BancABC, sans compter les banques sud-africaines).

Les trois phases de maturation du secteur bancaire en Afrique

La première phase de développement est caractérisée par la présence de deux ou trois grandes banques en position quasi monopolistique. Finançant très peu le secteur privé, elles se concentrent sur des activités rémunératrices et peu risquées. Quelques petits établissements opèrent sur des marchés de niche. L’activité bancaire est tournée vers la collecte de ressources à court terme pour financer les contreparties sans risques ou placer les ressources dans les systèmes financiers des pays développés. Cette phase de développement concerne essentiellement les pays d’Afrique centrale.

En phase 2, quatre à cinq banques dominantes commencent à générer des rendements d’échelle. Plusieurs banques universelles privées font leur apparition mais la concurrence reste limitée. Le marché de la syndication ne se développe pas et les systèmes financiers extérieurs continuent de jouer un rôle important. L’activité bancaire consiste à financer l’État, les grandes entreprises et les particuliers présentant des garanties. Le Kenya, le Ghana, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal sont des exemples de pays en phase 2.

En phase 3, un mouvement de consolidation fait disparaître les petites banques inefficientes. Une concurrence saine se développe. Les capacités du secteur sont suffisantes pour financer la majorité des opérations locales et un marché de la syndication commence à se développer. Les taux de pénétration du secteur bancaire dans l’économie augmentent rapidement. Un mouvement d’expansion s’amorce dans les pays voisins. Seuls l’Afrique du Sud et le Nigéria peuvent aujourd’hui être considérés comme étant réellement en phase 3.

La faible profondeur des systèmes financiers est bien évidemment un frein au développement de l’économie locale, et en particulier du secteur privé. Plus de 60 % des entreprises d’Afrique subsaharienne interrogées considèrent le coût des financements comme un obstacle à leur développement, et près de la moitié estime que l’accès au financement constitue une contrainte à leur développement. Ces taux sont les plus élevés du monde, surpassant de loin les niveaux observés dans les autres pays en développement (respectivement 17 % et 15 % ; Beck et Honohan, 2007 ; Demirgüç-Kunt et alii, 2008).

Encourager l’émergence de  « champions » panafricains

Pour profiter pleinement des opportunités qui s’offrent à lui, le secteur bancaire doit être en mesure de faire émerger quelques « champions » panafricains capables de porter les opérations fortement capitalistiques sur leur bilan. Les institutions financières de développement (IFD) peuvent contribuer, par des actions ciblées, à soutenir certains groupes bancaires bien positionnés pour jouer ce rôle. Au-delà des groupes déjà bien constitués (Ecobank, BOA, UBA) – et qui ont été largement accompagnés par les IFD –, deux types d’acteurs peuvent s’avérer de bons candidats. Certains groupes bancaires régionaux ayant déjà atteints une taille critique – comme Orabank ou BGFI Bank en Afrique centrale et de l’Ouest, I&M, Equity Bank ou Kenya Commercial Bank en Afrique de l’Est ainsi que BancABC en Afrique australe – ont en effet une bonne connaissance des marchés dans lesquels ils évoluent. Limités par leurs moyens, ils peuvent être utilement appuyés par des apports de capital des IFD, comme celui de FMO dans Afriland First Bank, de Proparco dans I&M et Orabank ou d’IFC dans Equity Bank.

Les principaux centres financiers africains peuvent aussi donner naissance à des champions panafricains. Chacune des régions (hors Afrique centrale) présente au moins un pays leader en termes de développement du secteur financier : le Nigéria et le Maroc pour l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique du Sud pour l’Afrique australe et, dans une moindre mesure, le Kenya pour l’Afrique de l’Est (carte 5).

Carte 5 – Actifs bancaires totaux des différents pays africains

Source : calculs de l’auteur, à partir de Africa Development Indicators Database

Ces quatre pays peuvent jouer le rôle de locomotive régionale. Si l’Afrique du Sud et le Maroc n’appartiennent pas à proprement parler à l’Afrique subsaharienne, celle-ci constitue leur zone d’expansion naturelle. Les banques de ces pays n’ont commencé que récemment leur expansion panafricaine : les banques marocaines en Afrique de l’Ouest francophone, les banques nigérianes et sud-africaines en Afrique anglophone. Cette expansion demeure néanmoins timide ; les plus grosses banques de ces pays restent ainsi encore tournées vers leurs marchés nationaux. Les IFD ont un rôle à jouer pour encourager et accompagner ces banques hors de leurs frontières. Proparco et FMO ont ainsi soutenu l’expansion régionale de BMCE en contribuant au rapprochement avec BOA Group, alors que la Société financière internationale (SFI) a par exemple investi dans BCP Maroc pour financer le rachat du groupe Banque Atlantique en Afrique de l’Ouest. De la même manière, les IFD soutiennent le développement des réseaux bancaires des banques nigérianes et sud-africaines qui se sont déjà implantées hors de leurs frontières (UBA, GT Bank, Zenith Bank, Access Bank, Standard Bank, etc.). L’expansion de ces réseaux bancaires demeure néanmoins fortement dépendante de la proximité historique, culturelle (notamment la culture des affaires), institutionnelle et réglementaire des pays concernés. Alors que les banques nigérianes parviennent à prendre des positions dominantes dans les pays anglophones (Ghana, Sierra Leone, Gambie, etc.), elles sont beaucoup plus timides dans la zone UEMOA où ce sont plutôt les banques marocaines – quasiment absentes des pays anglophones – qui sont au premier plan. Les IFD pourraient ainsi renforcer leur coopération avec ces banques en les aidant à pénétrer des marches qui sont moins naturels et accessibles pour elles.

Des besoins importants – et insatisfaits – en ressources long terme

Jusqu’ici, l’essentiel du soutien des IFD a consisté en des financements relativement classiques, en dette de long terme ou en fonds propres, pour apporter aux groupes bancaires les ressources longues qui leur manquent. D’autres formes de soutien, plus innovantes, peuvent aujourd’hui être envisagées. Des groupes tels qu’Ecobank pourraient certainement se financer à de bonnes conditions sur les marchés financiers, mais ils sont trop peu connus par les investisseurs hors d’Afrique. Les IFD pourraient contribuer à intégrer les banques africaines aux systèmes financiers internationaux, en garantissant, par exemple, leurs premières émissions obligataires. De même, les IFD pourraient aider les banques locales à mieux exploiter les ressources disponibles sur les marchés nationaux. Les compagnies d’assurance et autres fonds de sécurité sociale ont par exemple des réserves importantes de ressources longues, mais – par méconnaissance du secteur bancaire – peuvent être hésitantes à les placer à long terme auprès des banques. En garantissant par exemple les prêts de ces organismes aux banques de la place, les IFD contribueraient à canaliser ces ressources longues vers le secteur bancaire pour financer davantage le secteur productif. De la même manière, la plupart des secteurs bancaires africains disposent d’excédents de ressources court terme, qui, bien qu’elles soient très stables, ne peuvent pas être utilisées pour financer l’investissement à long terme du secteur privé du fait des contraintes réglementaires de liquidité qui s’appliquent aux banques. Pour permettre une utilisation plus productive de ces ressources, les IFD pourraient assurer aux banques un refinancement en cas de crise de liquidité, leur permettant ainsi de transformer davantage leurs ressources à court terme en ressources à long terme. Enfin, toujours dans l’optique d’aider les banques à accroitre la maturité de leurs ressources, les IFD pourraient également envisager de dynamiser le marché interbancaire en encourageant les banques à se refinancer entre elles à long terme, ou bien pousser les banques à émettre davantage sur les marchés obligataires locaux.

Des synergies à développer entre les différents marchés

Consolider les ressources des banques ne constitue cependant pas l’unique moyen pour augmenter leurs capacités d’intervention. Une meilleure utilisation de leurs ressources permettrait également de dépasser les contraintes imposées par leurs tailles limitées. En particulier, développer le marché de la syndication pourrait s’avérer fructueux. En effet, si la pratique de la syndication au sein d’un même pays commence à se développer, les syndications « transnationales » sont en revanche encore très rares : seuls les groupes bancaires ayant des implantations dans plusieurs pays (Ecobank, BOA Group, Standard Chartered, Standard Bank, etc.) sont capables d’en initier. Les IFD ont certainement un rôle à jouer pour organiser ce marché et encourager les banques à travailler davantage ensemble. Elles pourraient par exemple développer leurs capacités de coordination en proposant des services d’arrangement aux banques locales. Cette voie a été jusqu’ici peu explorée par les IFD, dont les tentatives de syndications se limitent généralement aux projets auxquels elles participent – donc finançables en devises fortes. Elle permettrait pourtant de dynamiser le marché des financements en devises locales, sur lequel les IFD n’ont que peu de levier. De manière plus générale, il paraît possible d’améliorer la coopération transfrontalière en encourageant les banques opérant sur des marchés différents à développer des synergies entre elles. Les exemples de partenariats, tels que celui développé entre Nedbank (présente en Afrique australe) et Ecobank (présente dans le reste de l’Afrique subsaharienne)³  restent l’exception. La plupart des banques ghanéennes, par exemple, n’ont aucune banque correspondante en zone UEMOA malgré le positionnement du Ghana au cœur de cette zone, ce qui limite le champ des opérations qu’elles peuvent effectuer avec leurs clients actifs sur cette région. Les IFD pourraient faciliter le commerce régional en garantissant les banques africaines vis-à-vis de leurs contreparties bancaires dans les pays voisins (tout comme elles le font dans le cadre d’opérations de commerce international entre l’Europe et l’Afrique). De manière générale, le positionnement transversal des IFD leur permet de rapprocher les banques capables de développer des synergies, et ce faisant, de favoriser l’intégration bancaire régionale et la diffusion de savoir-faire entre différents marchés. Ce type de soutien permettrait aux banques d’apprendre à connaître les marchés voisins en sortant progressivement de leurs frontières et contribuerait ainsi à renforcer les capacités des systèmes bancaires africains.

Notes de bas de page :

¹ Hors Afrique du Sud.
² Pour comparaison, ce ratio dépasse 100 % dans les pays à hauts revenus.
³ Les deux banques ayant des réseaux complémentaires, elles se reposent l’une sur l’autre pour leurs opérations en dehors de leurs zones de couverture : http://www.ecobanknedbankalliance.com/

Références / Banque mondiale, 2013. Africa Development Indicators Database. Disponible en ligne :  http://data.worldbank.org/data-catalog/africa-development-indicators // Beck, T., Demirgüç-Kunt, A. et Honohan, P., 2008. Finance for All? Policies and Pitfalls in Expanding Access. Washington, Banque mondiale // Beck, T. et Al-Hussainy, E., 2010. Financial Structure Dataset. Revisé en novembre 2010 // Beck, T. et Honohan, P., 2007. Making Finance Work for Africa. Banque mondiale // International Monetary Fund, 2014. Financial Access Survey Database. Disponible en ligne :  http://fas.imf.org/ // PwC, 2012. Ghana Banking Survey. PricewaterhouseCoopers, document de travail.