Si l’on souhaite que, d’ici l’an 2050, l’Afrique subvienne à ses propres besoins et contribue à une demande mondiale croissante de produits alimentaires, une coordination ciblée et une collaboration adéquate entre les gouvernements, les bailleurs de fonds, les entrepreneurs, la communauté internationale et les investisseurs s’imposent. Les fonds de capital-investissement spécialisés dans les PME agricoles pourraient contribuer à cet objectif en mettant intelligemment et patiemment des fonds à disposition des entreprises prometteuses. Ces dernières deviendraient ainsi des acteurs majeurs en termes d’approvisionnement alimentaire, de création d’emplois et de réduction de la pauvreté.

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Une version amendée de cet article a été publiée par Jeune Afrique, dans le cadre d’un partenariat avec Secteur Privé & Développement

L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) juge urgent d’investir dans le secteur agricole de l’Afrique subsaharienne qui représente plus de 17% du Produit Intérieur Brut (PIB) de la région et fait vivre environ 70 % de sa population. Pourtant, si l’Afrique subsaharienne  souhaite atteindre la sécurité alimentaire en 2050¹, elle devra trouver le moyen de combler les 11 milliards de dollars annuels encore manquant.

Le développement du secteur agricole en Afrique de l’Ouest dépend fortement de la croissance rentable de milliers de petites et moyennes entreprises agroalimentaires (les PME agricoles) qui, actuellement, peinent à accéder à des financements structurés de façon appropriée. L’investissement dans ce secteur relativement peu développé se heurte à diverses difficultés : infrastructures inadaptées, environnements réglementaires et tarifaires perfectibles, chaînes de valeurs non coordonnées, capacités de gestion déficientes et méconnaissance du modèle de capital-investissement par certains entrepreneurs.

Bien que divers fonds spécialisés s’attaquent d’ores et déjà à ces défis, il s’avère indispensable de mettre en place une coordination ciblée et une collaboration adéquate entre gouvernements, bailleurs de fonds, entrepreneurs, communauté internationale et investisseurs si on souhaite que, d’ici l’an 2050, l’Afrique puisse subvenir à ses propres besoins et contribuer à une demande mondiale croissante de produits alimentaires. Les fonds de capital-investissement spécialisés dans les PME agricoles pourraient contribuer à cet objectif en mettant intelligemment et patiemment des fonds à disposition des entreprises prometteuses et en permettant à ces dernières de devenir des acteurs majeurs en termes d’approvisionnement alimentaire, de création d’emplois et de réduction de la pauvreté.

Accès insuffisant des PME agricoles aux services financiers

Bien que le potentiel agricole de l’Afrique soit considérable, les agriculteurs sont pénalisés par des retards tant technologiques que productifs qui pourraient être comblés par des investissements adéquats. Ainsi, le rendement agricole moyen des cultures de maïs représente environ 17% de celui des pays développés (1,5 Mt / Ha contre 9 Mt / Ha). Un investissement accru dans les intrants et diverses technologies de production pourrait permettre aux agriculteurs locaux de couvrir la demande locale et d’exporter leurs excédents à l’international.

En dépit de leur rôle vital dans l’économie, les PME agricoles en Afrique subsaharienne rencontrent des difficultés d’accès persistantes au crédit délivré par les banques commerciales. Ces entraves sont de deux ordres : d’une part, l’incapacité, voire le manque de volonté, empêche ces banques de créer des instruments appropriés à destination des PME agricoles et, d’autre part, l’inexpérience des PME limite leur habilité à élaborer des business plans pertinents et à structurer efficacement leurs besoins en financement. Ce déficit en communication, conjugué à l’impérieuse nécessité de trouver des financements, se traduit par des échéanciers de remboursement de prêts intenables.

Cette difficulté d’accès au crédit bancaire se double d’une offre très faible en capital-investissement en faveur du secteur privé africain, d’autant plus marquée dans le cas des PME agricoles. Les investisseurs institutionnels africains sont tenus par la loi d’investir la majorité de leurs capitaux dans des actions cotées : pour les fonds de pension, quand il n’est pas interdit, l’investissement en titres non cotés représente en général moins de 5% du portefeuille global tandis que les investisseurs étrangers privilégient, quant à eux, des actions cotées. Le financement par dette étant plus accessible aux premiers âges du cycle d’une entreprise incite la majorité des start-ups à opter pour cette solution, ce qui débouche presque immanquablement sur des niveaux de défauts élevés. Cette situation détériore l’image du secteur en alimentant un cercle vicieux : resserrement du capital disponible, raccourcissement des échéanciers et augmentation des taux d’intérêt proposés aux PME agricoles.

Les sociétés de capital-investissement : une solution au problème ?

Fortes d’un modèle éprouvé, adapté à l’investissement dans des PME classiques en vue de rendements ciblés, les sociétés de capital-investissement ont déjà commencé à s’attaquer à ces défis à travers les fonds qu’elles gèrent. D’une part, elles sont spécifiquement structurées en vue d’offrir du capital à long terme.  D’autre part, en tant que spécialistes du secteur, elles sont mieux placées pour évaluer et sélectionner les projets en fonction de leur potentiel économique. Enfin, les gestionnaires de fonds ont généralement intérêt à assurer la pérennité à long-terme de l’entreprise. Ils peuvent ainsi investir des ressources importantes dans l’amélioration des capacités managériales, l’élaboration de conseils stratégiques et l’amélioration de la gouvernance d’entreprise.

En outre, certains gestionnaires de fonds cherchent aussi à déployer une action sociale à travers la création d’emplois, l’amélioration de la productivité agricole et la mise en réseau des agriculteurs ruraux avec les marchés. L’atteinte de ces objectifs passe souvent par une participation active au conseil d’administration de la société bénéficiaire et un renforcement de ses capacités par une utilisation judicieuse de l’assistance technique.

Néanmoins, au-delà de la problématique liée à l’accès au financement et aux talents, les PME agricoles d’Afrique de l’Ouest sont confrontées à d’importants défis liés au manque d’infrastructures adéquats, à la concurrence des produits importés, aux cadres réglementaires défavorables, aux chaînes de valeur dysfonctionnelles et à l’absence d’information relative au marché. Les fonds de capital-investissement doivent être conscients de ces difficultés particulières et élaborer des stratégies en vue de les gérer – mais tout dépendra alors du niveau de priorité qu’ils accordent, dans le cadre de leur mandat, au développement à long terme du secteur agricole.

L’intérêt croissant pour l’investissement à impact social mène les gestionnaires de fonds d’investissement à rechercher, davantage que par le passé, des objectifs exprimés en termes de double voire de triple performance. Toutefois, si cela accroît la probabilité qu’ils fassent des efforts particuliers afin de stimuler le développement du secteur agricole, la plupart de ces fonds n’ont pas toute latitude pour appliquer à leurs investissements des critères autres que financiers.

Les sociétés de capital-investissement traitent généralement ces externalités négatives de trois façons. La première consiste à concentrer leurs investissements sur les chaînes de valeur les moins problématiques. La seconde encourage la collaboration avec d’autres acteurs tels que les organisations non-gouvernementales (ONG) ou les Etats, afin de promouvoir des programmes visant à assainir la chaîne de valeur. La dernière enfin, vise à accroitre leur niveau d’implication afin de faciliter les évolutions nécessaires, en persuadant par exemple un gouvernement de mettre en place des subventions ciblées ou des allégements fiscaux favorables à la viabilité du secteur. Le choix du mode d’action dépend de la politique propre à chaque investisseur et du poids accordé aux considérations sociales au sein de leur stratégie d’investissement. Injaro Agricultural Capital Holdings, fonds géré par Injaro Investments et spécialiste des PME agricoles en Afrique de l’Ouest, concentre ainsi ses investissements dans les projets qui ont des retombées positives sur les faibles revenus et les petits exploitants en milieu rural. L’impact recherché peut passer p
ar la création d’emplois en zone rurale, l’approvisionnement auprès de petits exploitants en milieu rural, ou la mise à disposition de semences améliorées.

Agir dans l’optique traditionnelle de maximisation des profits

Le secteur de la volaille en Afrique de l’Ouest est une parfaite illustration des critères parfois retenus par les fonds d’investissement pour privilégier tel ou tel projet. En Côte d’Ivoire, l’association nationale des éleveurs de volaille (IPRAVI) a su convaincre le gouvernement de maintenir une taxe d’importation sur les produits de volaille importés et de poursuivre la mise en œuvre du plan stratégique de redressement du secteur (PSRA5), qui vise à tripler localement le volume total de production entre 2010 et 2020. En revanche, le secteur de la volaille au Ghana ne bénéficie ni du même cadre de développement à long terme, ni de politiques tarifaires de nature à le protéger contre l’importation étrangère. Cette différence de politique obligerait tout investisseur désireux de maximiser ses profits à éviter le secteur ghanéen de la volaille et à canaliser ses fonds vers la Côte d’Ivoire – de fait, ces trois dernières années, la Société Financière Internationale et Injaro ont tous deux investi dans le secteur de la volaille ivoirienne.

Tirer profit des plateformes déjà existantes

Le secteur de la transformation de la noix de cajou en Afrique subsaharienne est la parfaite illustration d’un partenariat entre secteur privé, ONG et bailleurs de fonds ayant permis aux sociétés de capital-investissement de tirer parti du potentiel généré par d’autres acteurs, améliorant ainsi la performance de leurs investissements. Des études de marché financées par les bailleurs de fonds et publiées en 2005² , ont permis au secteur privé d’évaluer le potentiel des projets grâce à une présentation claire des principaux acteurs mondiaux, de la structure des coûts et de la distribution de valeur au sein du secteur. En outre, l’African Cashew Initiative et son équipe d’experts du secteur ont fourni aux investisseurs une assistance en matière de réduction des risques avant et après investissement. Injaro s’est associé à ces acteurs dans une usine ghanéenne de transformation de noix de cajou, dont la production a presque quintuplé à la suite de cet investissement.

Agir en tant que partenaire pionnier du développement

Si la création locale de chaînes de valeur efficaces est indispensable à l’accroissement de la production agricole, une importante coordination entre les diverses parties prenantes est tout aussi primordiale à la création d’un environnement favorable. En 2004, selon un rapport réalise par le cabinet McKinsey³, l’importation de volaille en provenance du Brésil via le Moyen-Orient était plus compétitive que l’élevage local.. Grâce à un financement du gouvernement américain, Technoserve, organisme international à but non lucratif, a conduit une étude complète de la chaîne de valeur et élaboré un plan de développement pour le secteur. Le rapport réalisé par McKinsey avait signalé l’existence de « contraintes multiples et interdépendantes » citant notamment « la pénurie de fourrage disponible localement, l’absence de bons modèles pour la sous-traitance agricole (…) et le faible nombre de couvoirs et d’abattoirs exploités de façon rentable ». En outre, il mettait en évidence le manque de normes qualitatives et sanitaires, l’insuffisance de l’organisation et du marketing sectoriel, et l’application insatisfaisante de la réglementation en matière de droits de douane et d’importations.

Pour y remédier, il a fallu dispenser des formations commerciales et techniques aux diverses parties prenantes de la production céréalière et fourragère, ainsi qu’aux éleveurs de poulets. Ces modifications de la chaîne de valeur s’accompagnèrent d’une multiplication par plus de 8 de l’investissement agricole entre 2003 et 2007 4  et inaugurèrent une montée en puissance de la production de fourrage céréalière – qui passa de 15 millions à 60 millions de dollars en 5 ans. Au cours du cycle de développement, le recours opportun à d’éventuels partenaires-investisseurs pourrait se révéler un facteur important d’accélération pour d’autres projets du même type, ailleurs en Afrique.

On peut également citer en exemple un partenariat noué entre Injaro, l’ONG Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA), plusieurs Etats de la région, de petits exploitants et agriculteurs commerciaux, des institutions de recherche africaines et internationales ainsi que des entrepreneurs locaux. Ensemble, ils œuvrent au développement d’industries locales de production de semences améliorées, résistantes et à haut rendement. AGRA identifie les producteurs céréaliers les plus prometteurs en Afrique de l’Ouest et leur dispense la formation commerciale et technique nécessaire à l’exploitation de petites fermes semencières dans le cadre d’un programme financé par des dons. Par la suite, Injaro investit dans les entreprises susceptibles de fournir, à terme, jusqu’à 10 000 tonnes de semences améliorées par an. Cette mise en lien d’un programme financé par des ONG avec le secteur marchand offre un modèle susceptible d’application à grande échelle en vue de permettre l’essor rapide du secteur.

De nouveaux modèles pour un capital adapté

Du point de vue du capital-investissement, la double approche consistant à cibler les PME agricoles et à renforcer les partenariats stratégiques entre le secteur privé, les ONG et quasi-ONG et le secteur public insufflera une dynamique importante pour le développement du secteur agricole en Afrique de l’Ouest.

Un nombre croissant d’acteurs du secteur privé, dont certains ne sont pas de purs fonds de capital-investissement, nouent des partenariats en vue d’atteindre des objectifs de développement spécifiques. AgDevCo, dont le financement combine subventions et capitaux commerciaux, collabore étroitement avec divers gouvernements d’Afrique pour mettre en œuvre de grands projets d’infrastructure agricole propices au développement de l’investissement commercial. Étant donné les défis spécifiques auxquels font face les PME agricoles, les sociétés de capital-investissement – en particulier lorsqu’elles sont spécialistes du secteur – jouent un rôle de plus en plus important. Il est encourageant de constater que des fonds spécialisés, présents en nombre restreint mais croissant, sont prêts à faire œuvre pionnière en tant que partenaires de développement, trouvant le juste équilibre entre rendement financier et développement à long terme de l’agriculture africaine.

Il est à espérer que les premières réussites de cette avant-garde alimenteront cette dynamique de développement et susciteront l’émergence de gestionnaires de fonds soucieux des retombées. Assurer une meilleure disponibilité tant des financements que des mesures d’assistance technique permettrait d’accélérer le développement du secteur agricole africain, désormais indispensable si l’Afrique souhaite nourrir sa population en augmentation et contribuer à satisfaire la demande mondiale croissante en denrées alimentaires.

Faire bénéficier ces organismes d’une disponibilité accrue du capital et de mesures d’assistance technique contribuerait à accélérer le développement du secteur agricole africain, indispensable si l’on souhaite que l’Afrique puisse nourrir une population en augmentation et contribue à satisfaire la demande mondiale croissante de denrées alimentaires.

Notes de bas de page :

¹ Mhlanga, N. 2010. Private Sector Agribusiness Investments in Sub-Saharan Africa. FAO, Rome, Italie. (en page 4)
² Williams, D. 2005. West
African Cashew Sector Study: Supply-chain Analysis and Needs Assessment. West Africa Trade Hub Technical Report No. 8.

³ McNamer, B. 2010. Helping Africans to Jump Start Their Industries. McKinsey Quarterly.
4 Mhlanga, N. 2010. Private Sector Agribusiness Investments in Sub-Saharan Africa. FAO, Rome, Italie.