Les entreprises africaines – par les impératifs culturels et les pratiques qui sont les leurs – sont investies d’un véritable rôle social, au-delà de leur fonction économique. Alors qu’une conception plus institutionnelle et occidentale de la RSE s’implante peu à peu en Afrique, ces deux logiques peuvent s’enrichir mutuellement – à condition d’en reconnaître
les valeurs respectives et d’oeuvrer à leur complémentarité.

Dans la plupart des pays d’Afrique subsaharienne, le débat public sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) est encore embryonnaire. Les initiatives internationales en la matière sont en général peu connues des acteurs africains et les entreprises disposant d’une stratégie ou d’une politique de RSE autonome demeurent encore peu nombreuses. Dans les pays africains anglophones en général, et en Afrique du Sud en particulier, l’intérêt pour cette question est plus marqué et diverses initiatives ont été lancées. Le débat s’institutionnalise aussi au Maroc, en Tunisie et dans d’autres pays francophones, même s’il reste encore interne à quelques organisations². Des universitaires, des acteurs du milieu des affaires, des associations et des experts commencent à se saisir du sujet. La question mobilise également de plus en plus les médias et les opinions publiques. L’implantation des filiales des entreprises multinationales dotées au niveau de leur siège d’une politique RSE groupe, et l’explosion des moyens de communication et des médias, sont probablement des facteurs ayant contribué à ces évolutions récentes. Mais si les entreprises africaines ont commencé assez récemment à en appréhender le concept et ses implications, il est fort  probable qu’elles « faisaient déjà de la RSE sans le savoir » – ne serait-ce qu’à travers le rôle social fondamental qu’elles jouent au sein de leurs communautés.

Diversité des approches de la RSE en Afrique

En Afrique subsaharienne, la RSE repose essentiellement sur des actions philanthropiques dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’emploi, des infrastructures ou de l’environnement. Sur le continent, la finalité et par extension la responsabilité des entreprises sont d’emblée sociales : une affaire doit profiter à son promoteur, à ses proches, mais aussi à la communauté. Sa réussite doit contribuer à raffermir le lien social plutôt qu’à le mettre en péril. La considération portée à l’entrepreneur dépendra en partie de sa contribution au bien-être de la communauté (Yaméogo, 2007). Au-delà de cet aspect strictement social, l’idée de la préservation des ressources communes est également fortement ancrée dans les traditions et impose à tout membre de la communauté de les protéger.
Parallèlement, une RSE davantage basée sur le modèle occidental commence à  l’institutionnaliser. Des organisations intergouvernementales – comme l’Union africaine ou l’Union économique et monétaire ouestafricaine (UEMOA) – établissent des cadres favorables à son développement, les pouvoirs publics renforcent les cadres règlementaires pour inciter le secteur privé à adopter des normes et des standards internationaux. Des grandes entreprises africaines du secteur formel adoptent des outils et des référentiels QSE (qualité, sécurité, environnement), ISO 9001, ISO 14001ou OHSAS 18001. Un autre exemple de ce mouvement général de normalisation sur le continent africain est la diffusion de la norme ISO 26000 – qui concerne spécifiquement la responsabilité sociétale des organisations. Cependant, le développement des postes dédiés à la RSE dans les entreprises africaines reste encore marginal. Il convient par ailleurs de noter que l’approche anglo-saxonne de la RSE, davantage fondée sur un dialogue avec les parties prenantes de l’entreprise, est plus diffusée en Afrique que l’approche européenne et française – qui met plus l’accent sur le caractère durable du développement, ainsi que sur le respect des droits nationaux et internationaux par les entreprises. Ainsi, cohabitent en Afrique au moins deux formes de RSE – l’une, d’inspiration occidentale et globalement réglementée par la norme ISO 26000, l’autre, africaine, qui se fonde sur la fonction avant tout sociale de l’entreprise.

Des spécificités culturelles africaines fondamentales

Une application indifférenciée des cadres internationaux de la RSE en Afrique est susceptible de décontextualiser les initiatives RSE des entreprises, de les déconnecter des besoins réels des bénéficiaires, et de ne pas avoir de sens aux yeux des parties prenantes. Les standards internationaux – en l’occurrence la norme ISO 26000 – doivent s’adapter aux contextes économiques et aux spécificités culturelles locales. Sans quoi, ils risquent fort de rester sans réelle effectivité.

Il n’y a, en outre, pas d’incompatibilité entre une politique de RSE « occidentale » et une conception plus traditionnelle du rôle social de l’entreprise. La responsabilité africaine de l’entreprise ne contre pas la modernisation de l’Afrique, mais au contraire l’appuie. C’est par la prise en compte des pratiques africaines que les exigences de RSE pourraient être intégrées  efficacement dans l’organisation. Au-delà d’une simple cohabitation, il faut qu’il y ait une reconnaissance et un enrichissement mutuels de chaque approche.

Toute politique de RSE en Afrique doit prendre en compte les pratiques responsables fondamentales dans la gestion africaine de l’entreprise. Tout d’abord, la capitalisation des ressources est intrinsèquement communautaire. C’est la communauté, à travers les tontines d’affaires, qui alimente le capital de l’entreprise africaine et demande des comptes aux entrepreneurs. Cette capitalisation des ressources financières s’étend par analogie à une capitalisation communautaire des ressources naturelles. De même, l’épargne d’affaires est liée à l’épargne de solidarité ; elle profite à la société. Rendre des comptes à la communauté des épargnants ne suffit pas. Il faut aussi satisfaire les besoins financiers de sa communauté en finançant, par exemple, un petit commerce, l’achat d’un taxi, des études, en apportant de l’aide à un orphelin, etc. – selon une logique de redistribution sociale des richesses. L’entreprise doit également participer au maintien de la cohésion sociale : puisqu’elle trouve son ancrage, son capital financier, relationnel, culturel dans la société, elle en est aussi – en retour – responsable. La redistribution communautaire des emplois en est un exemple : un recrutement familial dans le sens élargi du terme, des embauches relationnelles sont l’expression d’une forme de solidarité. En prenant en compte tous les besoins, l’entreprise réussit à ne léser personne et, par-là, favorise le maintien d’une certaine forme de paix sociale. La présence et l’ancrage de la communauté dans l’entreprise sont créateurs de confiance dans les relations économiques. C’est ainsi que coexistent des codes implicites et explicites, oraux et écrits, traditionnels et modernes, régissant la vie de l’entreprise (Encadré).

La résolution communautaire des conflits

Dans la filiale africaine d’une multinationale ou dans l’entreprise africaine en général, coexistent des centres de pouvoir informels au côté de l’organisation hiérarchique. Ce sont des médiateurs traditionnels qui, au contraire des représentants des organisations syndicales, n’apparaissent pas dans les organigrammes. Ils n’occupent pas d’ailleurs nécessairement des fonctions importantes dans la filiale ou l’entreprise lorsqu’ils y sont  employés. Leur notoriété dépend de la place qu’ils ont à l’intérieur et à l’extérieur de la filiale ou de l’entreprise, dans les communautés – civiles, religieuses, ethniques, etc. – qui rassemblent les collaborateurs et les parties prenantes externes. Leur rôle est de donner une légitimité aux décisions de la direction et de réguler, d’autre part, les relations sociales dans et hors de la filiale ou de l’entreprise, en garantissant l’observation des droits coutumiers, dans la perspective de maintenir la cohésion sociale au sein des communautés. L’introduction de cet espace de médiation permet de créer un esprit familial à l’intérieur de l’entreprise et de prévenir la survenue de conflits sociaux coûteux en temps et en argent pour l’entreprise. Dans ce cadre, amener une affaire devant les tribunaux, c’est montrer l’impuissance de l’entreprise à résoudre « en interne » un conflit. On n’a recours aux lois nationales qu’en dernière instance : quand un problème ne peut être réglé « en famille », selon les codes coutumiers en vigueur dans l’entreprise.

Selon cette logique, il n’est pas toujours nécessaire de formaliser les contrats ou les accords : règne une confiance qui repose sur des obligations réciproques favorisant la pratique d’une responsabilité communautaire. Aller à l’encontre de ce contexte coutumier peut se révéler particulièrement contre-productif.

Vers une hybridation des approches RSE

Pour favoriser l’essor d’une RSE en Afrique, il est indispensable d’élaborer avec les managers africains et occidentaux travaillant sur le continent des procédures permettant d’adapter les exigences occidentales de RSE aux contextes culturels et économiques africains. Pour les groupes internationaux implantés en Afrique, cela implique de prendre davantage en compte les modes africains d’organisation, de gestion et de management de l’entreprise de manière à ne pas imposer aux collaborateurs qui y travaillent des exigences contraires à leurs attentes. Dans le même temps, il est important que les acteurs économiques et institutionnels locaux eux-mêmes assurent la promotion à l’international des pratiques responsables en vigueur dans les entreprises africaines. Cette prise de conscience de la valeur de pratiques locales fait encore bien souvent défaut. Seule la compréhension interculturelle des règles internationales et locales favorisera l’hybridation des modes d’organisation, de gestion et de management – et donc leur efficacité. Un ensemble d’actions ciblées permettrait d’appuyer cette évolution. S’il faut bien entendu tout particulièrement sensibiliser les responsables des entreprises internationales implantées en Afrique aux enjeux d’une hybridation nécessaire des pratiques
responsables africaines et occidentales, il faut aussi s’appuyer sur les diasporas africaines. Elles ont un rôle important à jouer dans la transmission des pratiques responsables occidentales en Afrique et les pratiques responsables africaines en Occident. Il faudrait en outre définir une approche plus interculturelle de la norme ISO 26000. Ce travail de relecture des normes et des standards doit d’ailleurs se baser sur l’expertise de chercheurs africains et  occidentaux spécialisés dans le domaine de la RSE et de l’interculturalité en Afrique. Enfin, il serait utile d’informer les sociétés civiles africaines des avancées en matière de RSE, en mobilisant les médias africains et occidentaux autour des démarches interculturelles et responsables dans le monde de l’entreprise.

La reconnaissance de la diversité des approches culturelles en matière de RSE et la reconnaissance de l’existence d’une RSE africaine « qui ne dit pas son nom » ouvrent sur une autre manière, plus efficace et plus interculturelle, d’organiser, de gérer et de manager les entreprises en Afrique (filiales ou entreprises locales). Plutôt que de songer uniquement à moderniser les pratiques responsables africaines, il faudrait aussi s’en inspirer pour mieux appréhender l’économie des pays en développement – où bien souvent, une éthique fondée sur la confiance régule les relations économiques.

Notes de bas de page

¹ Cet article s’inspire largement de l’ouvrage de l’auteur et d’Urbain Kiswend-Sida Yaméogo (2011) intitulé Les responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone.
² Il faut noter les avancées marocaines (label RSE créé par la Confédération générale des entreprises), sénégalaises (un forum dédié se tient tous les ans à Dakar depuis 2008) ou camerounaises (forum en 2011 à l’initiative du groupement inter-patronal du Cameroun).

RéférencesYaméogo, U.K.-S., 2007. L’Émergence de la responsabilité sociale des entreprises en Afrique : état des lieux, enjeux et perspectives, université Paris-XII Créteil. // Wong, A. et Yaméogo, U.K.-S., 2011. Les responsabilités sociétales des entreprises en Afrique francophone – Le livre blanc, éditions Charles-Léopold Mayer.