Les pays d’Afrique ont fait de très nets progrès en matière d’accès à l’enseignement primaire pour tous, mais il en va bien autrement des opportunités d’éducation dans l’enseignement du second degré et dans l’enseignement supérieur, à l’origine de défis de développement majeurs. Dans le même temps, il s’agit d’une formidable source d’opportunité pour le secteur privé qui peut tant innover en recourant aux nouvelles technologies que libérer le potentiel de tout le contient en lui permettant de trouver sa place dans l’économie du savoir.

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Une version amendée de cet article a été publiée par Jeune Afrique, dans le cadre d’un partenariat avec Secteur Privé & Développement

Avec plus de deux cents millions d’habitants âgés de 15 à 24 ans, l’Afrique est le plus jeune continent de la planète. Si la tendance actuelle se poursuit, ce chiffre devrait doubler d’ici à 2045. Et pourtant, le continent africain reste bien en deçà des besoins de sa jeunesse en matière d’éducation ¹. Du fait de la faiblesse relative des financements publics, le secteur privé est idéalement positionné non seulement pour développer en Afrique l’accès à l’éducation, mais aussi pour en améliorer nettement la qualité par des approches novatrices. Le financement privé pourrait en effet assurer à l’Afrique une place dans l’économie mondiale de la connaissance et ainsi permettre au continent d’accélérer son développement économique.

Un taux de scolarisation élevé dans l’éducation primaire, mais au prix de la qualité

En Afrique, au cours des dernières décennies, les gouvernements ont consacré une partie importante de leurs ressources à la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), fixés par les Nations Unies. Les OMD appellent l’ensemble des pays membres  de l’ONU à procurer à tous les enfants, partout dans le monde, l’accès à un cycle complet d’éducation primaire – et ce avant 2015. Depuis leur lancement, en 2000, les pays africains se sont considérablement rapprochés de ce but. Au Ghana, par exemple, les effectifs de l’enseignement public ont bondi de 4,2 à 5,4 millions entre 2004 et 2005. Au Kenya, sur la seule année 2003, les écoles du pays ont accueilli 1,2 million d’élèves supplémentaires ; en 2004, c’est 7,2 millions qui sont venus s’y ajouter, dont 84 % scolarisés dans l’enseignement primaire ². Aujourd’hui, en Afrique subsaharienne, le taux net de scolarisation dans le primaire se situe un peu en dessous de 80 %.

En dépit de ces évolutions encourageantes, on peut regretter que les efforts des pouvoirs publics se soient concentrés de façon quasi exclusive sur les Objectifs du Millénaire. Cela présente en effet certains inconvénients majeurs, dans la mesure où le taux de scolarisation lui-même semble avoir pris le pas sur la qualité de l’éducation. Selon une étude de la Brookings Institution, seulement 19 % des jeunes Kenyans scolarisés en sixième présentent les capacités de lecture attendues à leur âge, et ce chiffre tombe même à moins de 10 % en Uganda. Ces données sont révélées par le think tank américain dans son « Baromètre de l’éducation en Afrique », qui constitue la première étude complète sur l’éducation et l’enseignement dans toute la région, couvrant vingt-huit pays d’Afrique subsaharienne ³. Le rapport évalue à 61 millions – soit un sur deux – le nombre d’écoliers de l’enseignement primaire qui, arrivés aux portes du second cycle, ne sont pas en mesure de lire, d’écrire ou d’effectuer les opérations arithmétiques de base. Les résultats sont particulièrement faibles en Afrique centrale et de l’Ouest ; au Nigéria, moteur économique de cent soixante-dix millions d’habitants, la Brookings estime que 58% des élèves, bien que scolarisés, n’intègrent aucune connaissance. En outre, ces inégalités dans l’acquisition des savoirs concernent tous les groupes sociaux, indépendamment des moyens financiers, du sexe ou des disparités entre villes et campagnes.

Grave pénurie d’offre dans l’enseignement du second degré et dans l’enseignement supérieur

Privés des financements dont bénéficie l’enseignement primaire, les établissements du secondaire et du tertiaire ont vu leur nombre de places augmenter très lentement, alors que les taux de scolarisation explosaient littéralement dans le primaire. Cela veut dire que, chaque année, des millions d’enfants dans toute l’Afrique sortent de l’école primaire sans être en mesure de poursuivre ailleurs leur éducation.

Les chiffres sont proprement stupéfiants. La scolarisation dans le secondaire continue de stagner aux alentours de 36 %, tandis que dans l’enseignement supérieur, elle demeure extrêmement faible, à 8 % seulement. Au Nigéria toujours, environ 1,7 millions d’élèves demandent leur inscription dans l’enseignement supérieur à l’issue de leurs études secondaires, pour 400 000 places disponibles tout au plus 4.  Au Kenya, 650 000 élèves quittent chaque année les 19 000 écoles primaires du pays, qui ne compte en revanche que 4 500 lycées d’enseignement secondaire et 90 000 places dans les établissements d’enseignement supérieur 5. Cette tendance se retrouve à peu près partout sur le continent, entraînant une pénurie croissante de travailleurs bien formés, en particulier dans le secteur des emplois hautement qualifiés. Au moment où le monde entier progresse vers une économie généralisée de la connaissance, l’Afrique court le risque de la stagnation, voire du déclin, si des mesures radicales ne sont pas mises en œuvre pour combler de manière urgente les lacunes qui persistent dans l’enseignement secondaire et tertiaire.

Une étude anglaise, récemment publiée par l’Institute of Education de l’université de Londres, montre que la situation de l’enseignement supérieur a des conséquences significatives sur l’économie d’un pays. Selon d’autres auteurs, cet impact serait même plus important que celui de l’enseignement primaire et secondaire 6. L’établissement d’un lien manifeste avec le développement économique suggère donc la nécessité pour l’Afrique de faire davantage porter les investissements sur le second degré et l’enseignement supérieur, en particulier à l’heure où l’on assiste à l’avènement d’une économie du savoir.

Par ses investissements dans l’enseignement secondaire et l’université, le secteur privé a la possibilité de remédier, au moins en partie, aux problèmes qui se posent à l’Afrique en matière d’éducation, notamment par le recours aux nouvelles technologies. Utilisée à bon escient, l’innovation technologique peut en effet contribuer à élever le niveau général à toutes les étapes de la scolarité, tout en réduisant les coûts. Cela est particulièrement important dans les zones pauvres et rurales, où les autorités locales manquent le plus souvent des ressources nécessaires pour permettre aux enseignants et aux étudiants d’accéder à une formation de qualité.

De bonnes raisons d’espérer

Un peu partout en Afrique, des établissements du secondaire ont déjà commencé à intégrer à leurs programmes d’enseignement un recours aux nouvelles technologies et à des modèles innovants, afin de pouvoir offrir à des milliers d’étudiants une éducation de qualité, à un coût modéré. Pour prendre un exemple, l’African School for Excellence (ASE), déploie actuellement en Afrique du Sud son réseau d’écoles indépendantes. Chacune d’entre elles propose un enseignement d’excellente qualité tout en restant abordable, mêmes pour les étudiants issus de familles à faibles revenus. La première école du réseau ASE a ouvert en 2013 dans un township de Johannesburg, avec des droits d’inscription limités à 600 dollars par an et par étudiant. Le modèle de l’ASE constitue une réponse concrète aux difficultés budgétaires auxquelles le gouvernement sud-africain a été confronté pendant des années pour financer l’éducation.

De son côté, avec plus de 100 000 étudiants au Kenya, le modèle développé par le réseau Bridge International Academies, et baptisé Academy-in-a-Box (que l’on pourrait traduire par « l’école tout en un »), traite toutes les démarches administratives liées à la scolarité, y compris la gestion des budgets et des inscriptions, via une application sur smartphone. Les contenus académiques et la formation des professeurs sont eux aussi mis à disposition sur les tablettes électroniques portables remises au corps enseignant. Au Ghana, le réseau éducatif Omega, qui compte actuellement 20 000 étudiants, a adopté un dispositif analogue. Il utilise des programmes d’enseignement normalisés qu’il combine avec un système innovant d’utilisation à la carte, fondé sur une facturation à la journée de 0,75 dollar, comprenant le prix du déjeuner, un uniforme, un sac à dos et des manuels scolaires.

Ce modèle d’éducation privée à coût modéré faisant appel à une technologie connectée facile d’utilisation et bon marché, c’est aussi celui de SPARK, en Afrique de Sud. Ce réseau, qui opère actuellement quatre écoles à Johannesburg, prévoit de passer dans les dix prochaines années à soixante établissements, répartis dans tout le pays. C’est le premier dispositif d’éducation privée en Afrique qui combine l’enseignement « présentiel » et l’enseignement à distance. Les étudiants alternent des cours classiques d’apprentissage de la lecture, des langues et des mathématiques avec des se
ssions quotidiennes de quatre-vingt-dix-minutes dans un laboratoire informatique, où ils travaillent sur des logiciels d’entraînement aux maths et à la lecture. Cela réduit la charge d’enseignement des professeurs, tout en maximisant pour les élèves les opportunités d’acquisition des connaissances. En 2013, au terme de sa première année d’activité, SPARK avait déjà permis à 96% de ses élèves une amélioration de leur niveau de lecture correspondant à plus d’un an et demi de progrès.

Un modèle innovant pour l’enseignement supérieur

Les cas évoqués plus haut montrent bien que des initiatives sont d’ores et déjà à l’œuvre pour tirer le meilleur parti de la technologie et offrir à l’Afrique un enseignement secondaire de qualité, à un coût réduit. Les exemples sont en revanche nettement moins nombreux en matière d’enseignement supérieur. On peut citer parmi eux celui de l’African Leadership University (ALU), une initiative récente qui vise à bâtir, sur tout le continent, vingt-cinq universités, dont chacune pourra inscrire jusqu’à 10 000 étudiants. Par son action, l’ALU compte offrir toutes leurs chances à trois millions de jeunes leaders africains destinés à constituer l’élite de l’Afrique de demain, à rejoindre la haute fonction publique, à devenir des entrepreneurs, des innovateurs, et à former les générations futures.

Pour le lancement de son premier campus, à la rentrée 2015, l’ALU fera appel aux nouvelles technologies, dans le but de garantir l’excellence du cursus académique, qui sera alimenté et enrichi par différentes sources – notamment par quelques-unes des meilleures universités au monde, des entreprises partenaires et divers organismes de recherche. Les étudiants bénéficiant de cet enseignement résideront à plein temps sur les campus de l’ALU. Ce dispositif sera complété par l’intervention sur place d’animateurs qui disposeront d’outils sophistiqués d’analyse en temps réel, leur permettant de déterminer, semaine après semaine, ce que les étudiants assimilent et ce qui, au contraire, leur pose problème, pour permettre aux formateurs d’adapter leur enseignement en conséquence.

Ces méthodes d’enseignement et d’acquisition du savoir s’accompagneront également d’un important volet d’apprentissage mutuel, entre les étudiants. En outre, ces derniers devront obligatoirement effectuer chaque année quatre mois de stage au sein de l’une des entreprises partenaires du programme. Tous les étudiants bénéficieront aussi d’un tronc commun spécifiquement axé sur les connaissances et les compétences que les employeurs recherchent presque systématiquement, mais ont souvent du mal à trouver chez les diplômés de l’université : aptitude à résoudre un problème, communication, fonctionnement collaboratif, esprit critique et capacités de leadership. Par son approche, l’ALU espère augmenter considérablement l’employabilité de ses diplômés, par rapport notamment à celle d’un étudiant qui sortirait aujourd’hui d’une université classique.

L’ALU met en place des partenariats spécifiques avec des institutions universitaires internationales telles que la Caledonian University de Glasgow ou la Harvard Business School, qui fourniront une partie de ses contenus d’enseignement. Elle travaille aussi avec de grands innovateurs, comme par exemple l’Anglais Conrad Wolfram, qui a développé un usage révolutionnaire du numérique pour enseigner les mathématiques. Ses autres partenaires sont de grands groupes internationaux tels que McKinsey, le Boston Consulting Group ou Coca-Cola, qui veilleront aussi à l’adéquation entre le cursus académique et les besoins des entreprises, évitant ainsi aux diplômés de l’ALU d’aller grossir les rangs des jeunes chômeurs africains. L’ambition est ici non seulement de construire le meilleur système universitaire de toute l’Afrique, mais aussi l’un des plus performants au monde.

Pour bâtir l’université du futur, l’Afrique doit adopter la stratégie du « saute-mouton »

Il est aujourd’hui essentiel de compléter et d’ajuster le modèle occidental d’enseignement supérieur par des approches innovantes, adaptées au contexte africain. C’est un préalable indispensable si l’on veut permettre à l’ensemble du continent d’accéder à l’éducation, et d’atteindre les objectifs de développement escomptés. Historiquement, les pays en développement ont souvent adopté en matière d’enseignement la philosophie qui caractérise les universités au Royaume-Uni, en France ou dans d’autres pays européens ainsi qu’aux États-Unis, mesurant leur succès à l’aune du nombre de PhD dans le corps enseignant ou de la quantité de recherche publiée par tous ces docteurs et doctorants. En elle-même, la tentative d’appropriation des modèles qui prévalent à Harvard ou à Oxford a entraîné une inflation des coûts. Et dans le temps nécessaire pour reproduire ces modèles avec succès, le monde éducatif, lui, continue d’aller de l’avant.

Pour le développement de son enseignement supérieur, l’Afrique doit donc adopter une approche analogue à celle qu’a employée le secteur de la téléphonie mobile : les opérateurs africains ont sauté l’étape du téléphone fixe et ont directement obtenu l’un des plus forts taux de pénétration du mobile au monde. Ils sont parvenus à ce résultat en mettant en œuvre des innovations sans précédent ailleurs, comme le paiement par téléphone portable ou les offres de téléphonie mobile prépayée. De la même manière, l’enseignement supérieur africain doit sauter « par-dessus » les systèmes en vigueur dans les universités occidentales et bâtir l’université du futur. L’ALU en est un bon exemple, mais beaucoup d’autres sont encore nécessaires.

Une opportunité unique pour un investisseur international

Avec l’essor de ses classes moyennes et une jeunesse qui croît plus vite que partout ailleurs dans le monde, le marché de l’enseignement supérieur va continuer de se développer en Afrique à un rythme soutenu. Grâce à l’innovation technologique et en l’absence des contraintes qu’aurait pu imposer un système hérité du passé, de nouvelles approches novatrices comme celle de l’ALU peuvent apporter une première réponse à la demande excédentaire. Les investisseurs se trouvent aujourd’hui à un moment charnière de l’histoire : comme ceux qui, les premiers, ont compris les promesses que recelait le développement du téléphone mobile dans l’Afrique de la fin des années 1990, ils se voient offrir une belle opportunité d’apporter une réponse – nécessaire – à un problème sociétal prioritaire, tout en dégageant une excellente rentabilité de leur investissement.

Le Brésil a montré que c’était possible. Le groupe d’enseignement privé Kroton forme aujourd’hui un million et demi d’étudiants brésiliens à un coût modéré, par l’utilisation judicieuse des nouvelles technologies et par la combinaison de cours dispensés sur ses campus et de cours en ligne. Son chiffre d’affaires annuel avoisine les 2 milliards de dollars, tandis que sa capitalisation boursière atteint 8 milliards de dollars ; les performances boursières enregistrées ces derniers temps par l’entreprise comptent parmi les meilleures de l’indice brésilien. Investir dans l’avenir de la jeunesse africaine n’a jamais été plus important qu’aujourd’hui, et le secteur privé est idéalement positionné pour faire entrer l’Afrique dans l’économie mondiale du savoir, en libérant le potentiel de cette jeunesse africaine pleine de promesses. Non seulement les investisseurs peuvent, ce faisant, enregistrer d’excellentes performances financières, mais ils peuvent aussi changer, à jamais, le destin d’un continent tout entier.

Notes de bas de page :

1 K. Ighobor, 2013. “Africa’s youth: A ‘ticking time bomb’ or an opportunity?” (« La jeunesse africaine : bombe à retardement ou opportunité ? »  Africa Renewal online. Nations Unies, New York, NY, USA. http://www.un.org/africarenewal/magazine/may-2013/africa%E2%80%99s-youth-%E2%80%9Cticking-time-bomb%E2%80%9D-or-opportunity (lien consulté le 29 mai 2015)
2 PNUD. Assurer l’éducation primaire pour tous. http://www.undp.org/content/undp/en/home/mdgoverview/mdg_goals/mdg2/
3 J.W. van Fleet, et K. Watkins, 2012. Africa Learning Barometer (« Baromètre de l’éducation en Afrique »). Brookings Institution, Washington, DC, USA. http://www.brookings.edu/research/interactives/africa-learning-barometer (lien consulté le 29 mai 2015).
4 Chiffres pour l’année 2013. N. Clark. et C. Ausukuya, 2013, L’éducation au Niger, in World Education News & Reviews.
http://wenr.wes.org/2013/07/an-overview-of-education-in-nigeria/ (consulté le 29 mai 2015).
5 Softkenya, 2015. Le secteur éducatif au Kenya. Softkenya.com, Nairobi, Kenya. http://softkenya.com/investment/education-sector-in-kenya/
(consulté le 20 mai 2015).
6 D. Matthews, 2014. University’s growth factor has been understated (« L’influence des universités sur la croissance : un facteur sous-évalué »). Times Higher Education online. Times Higher Education, Londres, Royaume-Uni.
http://www.timeshighereducation.co.uk/news/universities-growth-factor-has-been-understated/2010245.article (consulté le 29 mai 2015).