Climat Environnement

L’adaptation au changement climatique, une opportunité pour le secteur privé

Les effets du réchauffement se font déjà sentir, et les pays en développement y sont particulièrement vulnérables. A travers leur offre dédiée de solutions financières et techniques, les banques multilatérales de développement jouent un rôle clé dans le soutien à la résilience climatique. Leur expérience montre que le secteur privé peut lui aussi contribuer au financement de l’adaptation climatique.

La stabilisation du climat est le principal enjeu de notre siècle. Pour la 38e année consécutive, la température mondiale est au-dessus de la moyenne, et 2014 a été l’année la plus chaude depuis que l’on a commencé à recueillir des données, en 1880. Les conséquences du réchauffement sont déjà bien réelles : fréquence accrue des phénomènes météorologiques extrêmes aux effets néfastes sur l’agriculture et les vies humaines, élévation du niveau des mers et des océans menaçant populations et infrastructures des zones côtières, etc. Les pays en développement y sont particulièrement vulnérables, avec le risque de voir se creuser davantage encore le fossé Nord-Sud. Les 4,4 milliards de dollars consacrés chaque année à améliorer leur résilience au changement climatique (Buchner et alii., 2011) ne suffiront pas à répondre aux besoins d’adaptation – qui sont estimés aujourd’hui par la Banque mondiale entre 70 et 100 milliards de dollars.

S’adapter au changement climatique implique d’anticiper ses effets pour pouvoir prendre en amont les mesures permettant de prévenir ou de minimiser les dommages. Cela laisse à penser que cette mission relève de l’intérêt général et qu’elle incombe aux pouvoirs publics chargés de prendre en charge, par exemple, l’offre de services météorologiques, la mise en œuvre de politiques de gestion des risques et de prévention des catastrophes (Stenek et alii, 2013). Mais le secteur privé étant lui aussi exposé aux effets du réchauffement , il s’empare du sujet et commence à développer des stratégies appropriées. D’un point de vue commercial en effet, l’adaptation au changement climatique consiste non seulement à parer aux éventuelles menaces, mais aussi de savoir saisir les nouvelles opportunités.

Une implication croissante du secteur privé

Le secteur privé a, dans une large mesure, pris conscience des risques matériels engendrés par le changement climatique : par exemple, des interruptions d’activité dues à des phénomènes météorologiques extrêmes, des dommages aux infrastructures et aux réseaux routiers, une variabilité de la qualité et de la disponibilité des ressources en eau. Ces risques sont particulièrement importants dans l’agriculture et dans les industries manufacturières, de même que ceux liés à la chaine d’approvisionnement ou aux matières premières. Au-delà, le secteur privé peut également être soumis à des risques financiers et règlementaires. Ces dernières années, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) a vu se renforcer l’intérêt pour des projets visant à renforcer la résilience au changement climatique – notamment de la part du secteur privé. Pour les seules années 2013 et 2014, elle a mobilisé un montant total de 162 millions de dollars pour financer l’adaptation au changement climatique de 18 projets privés. Selon une étude commandée par la BERD pour le compte des Banques multilatérales de développement (BMD)¹, le montant des fonds dédiés au financement de l’adaptation en 2013 et 2014 s’élevait à 270 millions de dollars, ce qui a permis de renforcer la résilience climatique des investissements de ces institutions à hauteur de 1,5 milliard de dollars au total (Vivid Economics, 2015). La valeur totale des projets avec une composante « adaptation » a atteint quant à elle 5,5 milliards de dollars, ce qui signifie que plus de 4,1 milliards de dollars de financements supplémentaires ont été mobilisés auprès de sources privées (Figure) – une bonne illustration du rôle déterminant que le secteur privé est susceptible de jouer dans le financement de l’adaptation. Environ 80 % des financements d’adaptation des BMD pour le secteur privé sont dirigés vers des pays à revenus intermédiaires, une majorité allant vers des pays à revenus moyens ou supérieurs en Europe centrale et de l’Est, en ex-URSS et en Turquie. Cela s’explique sans doute en partie par la grande vulnérabilité au changement climatique de ces économies et par l’existence d’un secteur privé relativement plus développé et d’un environnement plus favorable à l’investissement.

adaptation au changements climatiques

Un potentiel gagnant-gagnant

Les financements « adaptation » des BMD bénéficient principalement à l’agriculture², suivie par l’industrie, les activités extractives, les industries manufacturières et le commerce. Le facteur de risque, qui est le plus souvent cité par le secteur privé est la pénurie en eau – un risque particulièrement tangible. Dès lors, il n’est pas surprenant que des risques moins immédiats, susceptibles de se produire à moyen ou long terme – comme la variabilité hydrologique – soient moins souvent cités comme facteur décisionnel. Les portefeuilles des BMD comporte principalement des investissements dans des technologies visant à améliorer l’activité opérationnelle des clients, tout en la rendant plus résistante aux effets du changement climatique : amélioration de la résistance aux sécheresses ou optimisation de l’utilisation des ressources en eau, par exemple. Du fait de leur double objectif, ces mesures peuvent être qualifiées de « gagnant-gagnant » ou « no regret » (celles qu’il n’y aura pas lieu de regretter).

Il n’est d’ailleurs pas étonnant que cette approche domine, dans la mesure où la maximisation des profits et la rentabilité à court ou moyen terme déterminent bien souvent les décisions d’investissement du secteur privé. Parmi les clients de la BERD, les plus en pointe sur les sujets d’adaptation sont les entreprises du secteur agricole et manufacturier. Beaucoup d’entreprises agro-alimentaires, qui ont besoin d’importantes quantités d’eau, sont aujourd’hui à la recherche de solutions innovantes pour renforcer leur résilience climatique – un phénomène particulièrement marqué dans des pays très vulnérables au changement climatique, et en particulier aux pénuries d’eau (Encadré 1).

Le secteur privé face à la pénurie en eau

Au Maroc, la rareté des ressources en eau est une préoccupation croissante. Les épisodes de sécheresse ont été multipliés par quatre en un siècle, et les précipitations annuelles devraient continuer de décroître. Avec le soutien de la BERD, un producteur de jus de fruits vient d’investir dans un système de recyclage lui permettant de réduire sa consommation en eau, et donc sa vulnérabilité au risque de pénurie. En Jordanie, les modèles climatiques prévoient une augmentation de la température de plus de 3,5°C et la multiplication des vagues de chaleur. Les besoins en climatisation du pays créent déjà des tensions majeures sur les ressources énergétiques. Un promoteur jordanien spécialisé dans la conception de systèmes de chauffage et de climatisation a pu miser, avec le soutien de la BERD, sur une technologique innovante permettant d’améliorer l’efficacité du système de refroidissement et de réduire la consommation en eau. Au centre et au sud du Kazakhstan, l’industrie extractive exerce une pression croissante sur les ressources en eau. Aidée par la BERD, une entreprise kazakhe du secteur des ressources naturelles a pu investir dans un dispositif de retraitement lui permettant de couvrir aujourd’hui la quasi-totalité de ses besoins en eau grâce au recyclage d’eaux usées.

Les obstacles sont cependant encore nombreux, et il est parfois impossible de mettre en place des projets d’adaptation viables – tout particulièrement quand les effets du changement climatique sont très incertains, et susceptibles de n’intervenir qu’à moyen ou long terme. Les clients du secteur privé sont alors moins enclins à agir, même si la durée de vie de l’investissement est aussi très longue. En outre, de nombreux clients ne savent pas comment prendre en compte la dimension climatique – et il n’y a malheureusement pas de recette toute faite. Le manque d’expertise ou de consultants spécialisés dans ces domaines est un autre obstacle, de même que l’insuffisance des données climatiques. Ces difficultés sont fréquentes dans les pays en développement, alors que ce sont pourtant les plus vulnérables aux conséquences du réchauffement climatique.

Encourager les initiatives d’adaptation climatique

Toutefois, les solutions techniques et financières se multiplient pour surmonter ces difficultés. Le conseil et l’assistance technique sont des moyens efficaces de promouvoir le financement de l’adaptation auprès du secteur privé. Il faut, en effet, avant tout convaincre le client du bien-fondé de la démarche d’adaptation. Les études de faisabilité et les diagnostics énergétiques sont des outils très utiles, permettant aux clients de bien identifier les risques climatiques, de rechercher des solutions techniques et d’en tirer des projets viables. La méthodologie repose sur des analyses comparatives, une évaluation des risques, une estimation des investissements et un plan de mise en œuvre. L’audit est effectué par des équipes de consultants spécialisés et comprend la visite des sites, une analyse de la gestion des ressources et, le cas échéant, l’élaboration d’une stratégie de responsabilité sociétale des entreprises (RSE). Si le projet est identifié comme étant sensible aux aléas climatiques, les évolutions climatiques prévisionnelles sur la durée de vie des actifs sont prises en compte. Beaucoup de BMD proposent maintenant à leurs clients une assistance technique pour les aider à améliorer leur résilience climatique (Encadré 2).

Améliorer la résilience climatique dans le secteur hydroélectrique au Tadjikistan

Au Tadjikistan, les températures augmentent, le régime des précipitations évolue et les glaciers reculent. Ces phénomènes peuvent impacter la variation du débit d’eau et endommager les réservoirs de certaines centrales – ce qui aurait des conséquences sur l’économie tout entière puisque 98 % de l’électricité tadjike est d’origine hydroélectrique. En 2014, la BERD a consenti un prêt de 50 millions de dollars à une compagnie d’électricité pour financer la première phase de réhabilitation et de modernisation de la centrale hydroélectrique de Qairokkum, qui approvisionne environ 500 000 personnes. Le projet a été cofinancé dans le cadre du Programme pilote pour la résilience climatique, l’une des quatre initiatives des Fonds d’investissement pour le climat. La BERD a soutenu l’entreprise en finançant des études de faisabilité sur l’intégration du changement climatique dans les investissements et d’une modélisation de l’hydrologie prévisionnelle de Qairokkum en fonction de différents scénarios climatiques. Cela a permis de sélectionner le mode de rénovation du réservoir le plus adapté. Une assistance technique complémentaire permettra par ailleurs d’accompagner la société dans l’intégration des questions climatiques dans la gestion opérationnelle de ses actifs hydroélectriques.

Les BMD peuvent également proposer des solutions financières dédiées, même si les obstacles peuvent, là aussi, être considérables (notamment en cas d’insuffisance des données climatiques, ou lorsque ces sujets sont encore trop nouveaux pour les clients). En plus de financer les études de faisabilité ou les audits énergétiques, les BDM peuvent proposer à leurs clients des financements concessionnels, au travers de partenariats avec par exemple les Fonds d’investissement pour le climat (FIC).

L’adaptation aux effets du changement climatique est l’un des défis majeurs de notre époque. En l’absence de réponses suffisantes, de vastes régions en subiront les conséquences, l’essentiel des actifs comme des infrastructures n’étant pas aujourd’hui prévus pour fonctionner dans un environnement différent. Il y a cependant de bonnes raisons de penser que les choses vont dans le bon sens. Tandis que le secteur privé s’engage de plus en plus activement dans la recherche de solutions d’adaptation au changement climatique, d’autres acteurs, comme les BMD, commencent à intégrer beaucoup plus largement cette question à leurs activités.

Notes de bas de page :

¹ La liste des BMD inclut la Banque africaine de développement, la Banque asiatique de développement, la Banque européenne d’investissement et le Groupe de la Banque mondiale.
² Dans le secteur agricole, les financements d’adaptation visent notamment à l’amélioration du matériel d’irrigation, au renforcement de la production de jeunes plants, à l’utilisation de systèmes innovants de goutte-à-goutte ou à l’emploi d’outils technologiques plus performants pour la gestion des récoltes.

Références / Buchner, B., Farconer, A., Herve-Mignucci, M., Trabacchi, C., 2011. The landscape of climate change 2011, Venise – Climate Policy initiative. Disponible sur Internet : http://climatepolicyinitiative.org/sgg/files/2011/10/TheLandscape-of-Climate-Finance-120120.pdf // Stenek, V., Amado, J.-C., Greenall, D., 2013. Enabling Environment for Private Sector Adaptation. International Finance Corporation et Deloitte. // Vivid Economics, 2015. Building an Evidence Base on Private Sector Engagement in Financing Climate Change. Vivid Economics, Londres.