Le plan d’électrification du gouvernement indien prévoit de raccorder 400 millions de personnes supplémentaires. Cela ouvre des opportunités majeures dans le domaine des énergies renouvelables – en particulier pour les PME, mieux positionnées pour développer des solutions en zone rurale. Pour leur permettre d’accéder à des capitaux, Azure Power a conçu un mécanisme de financement innovant s’inspirant du principe de mutualisation d’actifs des yieldcos.

En Inde, la demande d’énergie a considérablement augmenté ces dernières années, principalement sous l’effet de la croissance démographique, de l’industrialisation accélérée et d’une amélioration du niveau de vie. L’offre n’a pas cependant suivi la demande, créant un déséquilibre chronique sur le marché énergétique. Le secteur de l’énergie a été longtemps dépendant de la production électrique d’origine thermique1, mais il s’oriente progressivement vers des sources d’énergies renouvelables. Confrontés à un déficit énergétique persistant et un accès limité aux combustibles fossiles, les pouvoirs publics indiens encouragent leur développement ; grâce au cadre réglementaire incitatif en vigueur, ces nouvelles énergies approchent aujourd’hui la « parité réseau2 ». En dépit de ce contexte favorable, le secteur indien des énergies renouvelables est confronté à de nombreux défis – principalement le manque de financements adaptés. Pour y répondre, des dispositifs innovants de financement ont récemment été mis en place. Mais, face à l’étendue des besoins, d’autres doivent être développés.

L’accès au financement, un enjeu crucial

Au cours des dix prochaines années, on estime que l’Inde nécessitera plus de 200 milliards de dollars pour financer les énergies propres, si elle souhaite atteindre ses objectifs en matière d’électrification du pays et de croissance économique. Le secteur de l’énergie bénéficie du soutien financier des institutions publiques spécialisées, ainsi que des banques multilatérales et bilatérales de développement3. Mais d’autres sources de financement sont aujourd’hui nécessaires pour accompagner l’essor indien des énergies renouvelables, qui nécessite des investissements de taille modeste en nombre. Le secteur rencontre des difficultés à lever des financements, tout particulièrement des fonds propres. C’est particulièrement le cas pour l’énergie solaire alors même qu’elle offre des perspectives prometteuses pour une électrification rapide du pays. L’accès à des capitaux propres est d’autant plus crucial que les énergies renouvelables sont moins coûteuses à exploiter que les énergies conventionnelles, mais requièrent en revanche davantage de capitaux durant la phase initiale de développement. Si l’objectif est de stimuler cette filière, il est donc absolument essentiel de lui permettre d’accéder aux financements. Plusieurs facteurs expliquent ces difficultés. Jusqu’ici, les banques ont généralement privilégié le recours à la dette plutôt qu’aux capitaux propres pour financer des projets d’énergies renouvelables, avant tout en raison de la fiabilité très variable des acheteurs indiens. Même si la tendance est plutôt au solaire et à l’éolien, les banques restent encore largement impliquées dans des projets thermiques au charbon.

Les marchés financiers montrent particulièrement peu d’appétit pour le financement des petites et moyennes entreprises (PME) – qui représentent pourtant une part importante du secteur des énergies renouvelables. En cause notamment, une perception élevée du risque et la taille limitée des projets. En outre, les PME opèrent habituellement sur des marchés où les notations de crédit sont faibles, voire inexistantes, et ne peuvent pas s’assurer contre les risques de défaut de paiement – cela serait bien trop coûteux et complexe. De plus, elles ont par définition une taille de bilan limitée, et n’ont donc pas la capacité d’attirer du capital à bas coût. Dans le même ordre d’idées, leur faible liquidité et leur fonctionnement peu formalisé entravent leur accès à des financements commerciaux – ce qui augmente les coûts et contraint leur développement. Pourtant dans le monde entier – et plus particulièrement en Inde et en Afrique –, les opportunités pour les PME de contribuer à la croissance des énergies renouvelables (tout particulièrement dans le domaine du solaire) sont nombreuses. Mais beaucoup ont un faible potentiel de croissance en raison du coût élevé du capital – lorsqu’il est disponible.

Les yieldcos, un mécanisme de financement efficace

Sur le marché de l’énergie solaire raccordée au réseau, les sociétés capables d’agréger plusieurs projets de petite taille ont réussi, grâce aux effets d’échelle, à résoudre l’équation du coût du financement. Elles ont également été capables d’atténuer les risques intrinsèques de chaque projet en les regroupant au sein d’un portefeuille diversifié – grâce au mécanisme des yieldcos. Une yieldco est une structure habituellement créée par une société-mère – généralement une grande entreprise disposant d’assez de capital pour acheter les actifs de tiers ou construire des projets par elle-même. Son rôle est d’assembler des actifs opérationnels de long terme pour générer des flux de trésorerie prévisibles. Parce qu’elle détient des actifs qui sont déjà pleinement opérationnels, la yieldco présente un profil de risque sensiblement moins élevé que celui des nouveaux projets, exposés aux risques de construction. Pour l’investisseur, les revenus sont directement liés à la performance opérationnelle des actifs sous-jacents. Les liquidités ainsi dégagées sont distribuées sous forme de dividendes.

Pour le promoteur du projet, le mécanisme s’est avéré efficace pour réduire les coûts de financement de l’énergie solaire. Le transfert des projets vers une yieldco permet aux entreprises de maximiser la valeur de ces actifs en baissant le coût du capital – requis principalement au démarrage du projet, dans le cas du solaire. La durée de vie d’un projet solaire pouvant aller de 20 à 25 ans, les yieldcos assurent des revenus durables et fiables. Les fonds levés peuvent alors être utilisés pour financer de nouveaux projets à des taux plus bas que ceux disponibles habituellement. Les yieldcos constituent donc un mode de financement efficace, auquel ont d’ailleurs recours des géants des énergies renouvelables comme Abengoa, ACS, NextEra Energy, NRG Energy ou SunEdison. Toutes ces entreprises ont créé des yieldcos pour lever, via leur introduction en bourse, des millions de dollars de financements. Depuis 2013, les yieldcos ont récolté sur les marchés un total de 3,8 milliards de dollars, et ont ainsi financé plus de huit gigawatts (GW) de capacité de production, dont 78 % concernent les énergies renouvelables.

Un nouveau mécanisme pour le marché non connecté au réseau

En Inde, les populations rurales – ainsi que plus de la moitié des citadins – utilisent le bois et le charbon comme combustibles pour la préparation des repas. En 2014, le World Resources Institute a estimé que le marché de l’énergie non connecté au réseau électrique national concernait, en Inde, 114 millions de ménages dont les revenus étaient inférieurs à deux dollars par jour (Bridge to India, 2014). L’Agence internationale pour l’énergie a évalué de son côté qu’environ la moitié de la population n’ayant pas accès à l’électricité consacrait plus de 60 milliards de dollars par an à ses dépenses énergétiques (AIE, 2010), principalement pour l’achat de combustibles peu efficaces comme le kérosène. Cela signifierait que, même sur ce marché « du bas de la pyramide », les consommateurs seraient prêt à payer pour des services et des solutions énergétiques adaptées à leurs besoins. Au total, le marché de l’énergie renouvelable non connecté au réseau national d’électricité représenterait un potentiel estimé à plus de 2,04 milliards de dollars par an. Un mécanisme comparable à celui des yieldcos pourrait être particulièrement efficace pour permettre aux PME porteuses de solutions non connectées au réseau national d’accéder à du capital plus abondant et mieux adapté au type de projets qu’elles portent. Azure Power a conçu en interne une approche innovante qui permettrait de reproduire les effets de la mutualisation d’actifs au sein d’un portefeuille diversifié et l’a dénommé Azure Life™. Azure Life™ maintiendrait une réserve de fonds stable basée sur le potentiel de croissance des PME. Ces dernières céderaient leurs actifs en exploitation au dispositif Azure Life™ et pourraient ainsi réinvestir les liquidités dans de nouveaux projets. De son côté, Azure Life™ organiserait une levée de fonds auprès d’investisseurs privés, de banques multilatérales de développement, de fonds de pension et d’institutions financières classiques qui s’intéressent à la lutte contre le changement climatique et au développement socio-économique. Il s’occuperait également de la gestion du portefeuille d’actifs ainsi que de son suivi opérationnel. Le retour sur investissement serait de l’ordre de 3 à 5 % par an sur des marchés émergents. Avec un processus de sélection similaire à celui de la Banque indienne de développement des petites industries(SIDBI)4, un fonds tel qu’Azure Life™ encouragerait la participation de PME solides. Une fois sélectionnée, les actifs transférés au fonds par la PME pourraient servir de garantie. Avec le produit de ce transfert, la PME serait alors en mesure de développer ses activités, les nouveaux actifs ainsi créés venant ensuite rejoindre le portefeuille. Le fonds rachèterait d’ailleurs ces actifs supplémentaires avec une prime, liée au droit de préemption qui lui serait accordé. Par un contrôle régulier des paramètres techniques et financiers des projets cédés, le fonds assurerait un rendement satisfaisant aux investisseurs prenant en compte toutes les provisions et garanties nécessaires. Ce rendement serait typiquement de 85 % de la trésorerie disponible générée par ces actifs, après avoir pris en compte tous les coûts liés à la fiscalité, aux dividendes et à l’éventuelle fluctuation des devises.

Le plan d’électrification du nouveau gouvernement indien, qui prévoit de raccorder tous les foyers d’ici 2019, est une opportunité majeure sur le plan social et économique – représentant près de 400 millions nouveaux consommateurs d’électricité. À bien des égards, les PME sont les mieux positionnées pour répondre aux besoins d’électrification des communautés rurales et peuvent jouer un rôle clé pour que l’Inde atteigne les objectifs ambitieux qu’elle s’est fixés en matière énergétique. Des dispositifs de financement innovants doivent permettre au secteur privé de participer plus largement au développement des ressources énergétiques respectueuses du climat. De tels systèmes – s’inspirant du mécanisme des yieldcos – procureraient en effet aux PME concernées un financement aussi indispensable que difficile à obtenir, tout en permettant à des centaines de millions de personnes d’accéder rapidement à l’électricité.

Notes de bas de page :

1 À la clôture de l’exercice fiscal 2014, les sources d’énergies conventionnelles (charbon, pétrole et gaz naturel) représentaient 69 % de la capacité totale installée en Inde.
2 La parité réseau est atteinte lorsque le prix des énergies renouvelables est du même ordre que celui des énergies conventionnelles.
3 Dont la Société financière Internationale (SFI) et le groupe Française de Développement (notamment via sa filiale Proparco).
4 Lors du processus de sélection, les candidats travaillent en étroite collaboration avec des consultants spécialisés qui les assistent dans la préparation et le traitement de leur candidature et rassemblent l’information requise par les banques. Le processus requiert aussi l’intervention d’agences de notations accréditées par la Banque centrale indienne.

Références / Bridge to India, 2014. Beehives or elephants? How should India drive its solar transformation? Disponible sur Internet : http://www.tatapowersolar.com/bti/Report_Beehives%20or%20elephants_September%202014.pdf // Agence internationale pour l’énergie, 2010. World Energy Outlook. Disponible sur Internet : http://www.worldenergyoutlook.org/media/weo2010.pdf