Chaque jour, des trillions de données sont produites par notre usage intensif des technologies de l’information et sont désignées sous le vocable du « Big Data ». Certaines d’entre elles possèdent une haute valeur socio-comportementale et peuvent donc servir à produire des outils d’aide à la décision. Dans les pays en développement, ces outils peuvent transformer les villes en smart cities en mettant les flux de données produits en permanence par leurs usagers au service de l’amélioration des services publics.

Les impacts de la téléphonie mobile dans les domaines économique, social et environnemental ne sont plus à démontrer. L’accès au réseau est un facteur clef de désenclavement et d’émancipation pour de nombreux individus. Les services liés au téléphone mobile, comme la bancarisation, la santé, le développement agricole et rural ou l’éducation, génèrent des impacts socio-économiques conséquents, transformant parfois la société en profondeur. Pourtant, ce secteur est à l’aube de bouleversements encore plus importants. L’émergence du « Big Data », ou traitement massif de données, préfigure une révolution qui va bouleverser des pans entiers de nos vies.

L’explosion des télécommunications et leur omniprésence dans notre vie quotidienne vont de pair avec la production de quantités colossales de données qui proviennent aussi bien de la téléphonie que des réseaux sociaux, d’images et de vidéos, de signaux GPS ou encore des transactions passées en ligne. Ces échanges sont à l’origine des 2,5 trillions de données générées chaque jour1; cette masse d’informations est à la base du Big Data qui peut contribuer à transformer les politiques publiques de développement en Afrique.

De la cité à la « smart city » : la révolution du Big Data en marche

Dans les pays industrialisés, de nombreuses initiatives proposent d’utiliser ces données pour améliorer la gestion de la ville. Leur exploitation conduit à des applications très concrètes qui améliorent la gestion des transports, l’offre de services ou encore la gestion des risques. En revanche, en Afrique, peu de pays disposent de structures ou d’infrastructures susceptibles de stocker et de produire des données d’ordre socio-comportementales indispensables à la conduite de leurs politiques publiques. Face à ce flux d’informations, plusieurs questions se posent : quelle valeur d’usage peuvent avoir ces données ? Comment traiter et sécuriser l’accès et le traitement de ces données ? Quel cadre éthique définir pour respecter la vie privée des clients ?

Orange, accompagné de partenaires stratégiques dont l’Université Catholique de Louvain, le MIT, UN Global Pulse, le World Economique Forum ou la Gates Foundation, a organisé le « Challenge Data 4 Development » afin de fournir quelques éléments de réponses. Conçu comme un défi d’innovation ouverte sur des données TIC2 massives, à des fins de développement sociétal, il a été décliné en deux éditions, l’une en 2012/2013 en Côte d’Ivoire et l’autre en 2014/2015 au Sénégal.

Nos téléphones sont en effet de véritables mines d’informations : recoupés à des techniques algorithmiques, ces gisements de données permettent de faire ressortir des informations socio-comportementales précises et de qualité permettant de mieux caractériser les dynamiques de groupes. Les participants ont travaillé sur des comptes rendus d’appel téléphonique qui, dans le réseau de l’opérateur, sont générés afin d’établir les factures des clients. Pour des raisons éthiques, ces données ont été traitées pour devenir anonymes puis agrégées et transformées en indicateurs pour interdire tout accès à des informations personnelles et confidentielles concernant un individu ou un groupe d’individus en particulier. Deux grandes familles d’informations se dégagent de ce traitement d’une part en termes de réseau social et d’autre part en termes de flux de mobilité.

Ces données permettent de dresser de véritables cartographies qui retranscrivent des indices de développement socio-économiques, de diffusion d’épidémies ou d’alerte catastrophe pour la sécurité civile. L’accès à des informations fiables, récentes et de qualité est très certainement la clef de politiques urbaines efficaces et modernes. Dans un futur proche, l’amélioration de la gestion des villes reposera en partie sur l’exploitation vertueuse de ce type de données.

Le Big Data sera un axe de contribution stratégique à l’avènement des « smart cities », des villes intelligentes qui cherchent à concilier « gouvernance participative et gestion éclairée des ressources naturelles afin de faire face aux besoins des institutions, des entreprises et des citoyens » (ONU-Habitat, 2013). Le concept de smart cities est porteur d’une nouvelle vision de la gestion urbaine rendue possible par les nouvelles technologies, parmi lesquelles les télécoms. La téléphonie est ainsi appelée à jouer un rôle de premier plan pour la distribution de services essentiels (transports, équipements collectifs, sécurité, énergie, agriculture, éducation, santé, etc.), notamment pour ce qui est du pilotage des politiques urbaines, sujet qui intéresse Orange aujourd’hui.

Le Big Data à la conquête des villes africaines

Si les smart cities sont majoritairement concentrées dans les pays industrialisés, quelques grandes villes des pays émergents et en développement s’ajoutent à la liste. Mais cette évolution est quasiment absente en Afrique subsaharienne, principalement du fait d’une méconnaissance des technologies impliquées et de l’absence de moyens humains (formation indispensable), culturels (penser en terme de rupture technologique) et techniques (faible taux d’équipement des opérateurs concernés). Parallèlement, les villes africaines connaissent une croissance démographique rapide et compteront environ un milliard d’urbains d’ici 2043. Cette évolution risque d’avoir lieu sans que les services rendus à la population ne s’améliorent en conséquence. Beaucoup de ces villes disposent d’informations de recensement datées, de cartographie obsolètes et n’ont pas de comptage routier alors même que ces villes sont victimes d’infrastructures défaillantes et de problèmes démographiques.

Pourtant, les habitants des grandes villes africaines se déplacent et utilisent de plus en plus leurs téléphones, permettant de générer ainsi des indicateurs de mobilité à partir d’informations de positionnement en temps réel, qui sont autant de données à haute valeur. Elles peuvent être mises après traitement garantissant leur caractère anonyme, à la disposition des agences techniques en charge de la gestion des villes pour améliorer les services publiques, notamment en anticipant les flux de trafic, l’approvisionnement urbain et en adaptant l’offre de transports publics aux heures de pointe par exemple. Penser autrement et pousser plus loin l’exploitation des données est le pari relevé par Orange grâce à « Data 4 Development » (Encadré). Dans ce contexte, les données mises à la disposition par Orange se sont traduites par la publication de plus de 150 articles scientifiques3 et la modélisation d’outils de gestion de la mobilité en temps réel ou en différé. Autant d’instruments précieux pour les autorités gestionnaires des villes soucieuses de planifier les services urbains.

Ainsi, six projets issus du challenge D4D Sénégal bénéficient déjà de fonds de la Gates Foundation et sont en cours d’approfondissement, première étape indispensable vers la conception de services récurrents et opérationnels. La réussite de cette initiative pilote posera les jalons de futurs projets similaires chez Orange.

En Côte d’Ivoire, l’Institut National de Statistique cherche à évaluer l’impact sur la mobilité à Abidjan des grandes infrastructures de transport comme le troisième pont ouvert en décembre 2014 ou du futur tramway. Une logique de projet opérationnel se met en place avec un accompagnement potentiel de l’AFD qui souhaite s’impliquer dans l’émergence de tels outils. Il ne s’agit pas d’imaginer une nouvelle technologie puisqu’elle existe, fonctionne et est aujourd’hui mise en œuvre en France en se basant sur un service commercial développé par Orange, Flux Vision. Avec l’ambition de se repositionner en ville connectée et retrouver sa place de pôle de croissance du Golfe de Guinée aux côtés d’Accra et Lagos, Abidjan serait la première à bénéficier d’un projet de ce type.

Il s’agit là d’une innovation majeure susceptible d’intéresser tous les grands centres urbains des pays émergents et en voie de développement avec un potentiel d’applications et de développement considérable. Dans les pays industrialisés, le mouvement smart cities peut être vu comme une évolution logique de la gestion des villes, les acteurs privés ou publics ne cessant d’innover pour améliorer l’offre de services. En revanche, dans les pays émergents et en développement, les nouvelles technologies doivent être appréhendées comme une opportunité historique de repenser leurs outils de gestion urbaine et de répondre aux immenses défis de l’urbanisation en cours. En outre, ces technologies offrent des solutions opérationnelles et peu coûteuses dans la mesure où les infrastructures concernées sont déjà déployées et maintenus.

La démocratisation des smartphones – dont le taux de pénétration passera de 15 % aujourd’hui à 40 %-60 % d’ici cinq ans en Afrique–, la baisse du coût des données, l’existence de formations universitaires africaines dédiées aux télécoms permettant d’employer localement vont faciliter l’utilisation du Big Data dans les politiques de gestion urbaine. À terme, dès lors qu’il sera question de planifier et d’étudier les impacts d’infrastructures urbaines existantes ou à venir, une duplication rapide de ces outils d’aide à la décision sera possible à condition, bien entendu, que cela se fasse dans le respect de la vie privée des citoyens.

Encadrer pour sécuriser

La généralisation du traitement des données issues des comportements humains n’est envisageable que si elle s’inscrit dans un cadre éthique clair et facile à mettre en œuvre, avec comme objectif premier la protection de la vie privée. Les règlementations nationales parfois inexistantes sur le sujet doivent évoluer pour prendre en compte ces nouveaux usages d’intérêts collectifs. Les questions juridiques concernant le droit au contrôle par les citoyens de leurs données personnelles (de leur émission à leur disparition) sont au cœur de l’utilisation du Big Data. Les législations des pays développés, en Europe notamment, sont en passe d’être adaptées pour trouver le bon équilibre entre exploitation et droit au contrôle des données personnelles. De fait, les réglementations doivent partout évoluer pour prendre en compte ces nouveaux usages. L’harmonisation de ces règlementations est plus que souhaitable pour faciliter et accélérer la mise en œuvre des applications de développement fondées sur le traitement massif de données. Les cadres juridiques de référence existants doivent être déclinés en lois à l’échelle nationale. Sur ce sujet, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) déploie une ligne directrice générale sur l’harmonisation du cadre légal et réglementaire en matière de protection des données personnelles.

Dans les pays industrialisés, l’évolution vers les smart cities peut être vue comme une amélioration logique de la gestion des villes, les acteurs privés ou publics ne cessant d’innover pour améliorer l’offre de services. Dans les pays émergents et en développement, les nouvelles technologies peuvent très bien représenter une opportunité historique de développer les outils de gestion urbaine qui font aujourd’hui défaut. Les technologies existent, elles offrent des solutions opérationnelles et peu coûteuses. Les données peuvent être accessibles sans investissement particulier. Il est donc possible de faire bénéficier une ville africaine des dernières avancées technologiques et de gestion de l’information.

Mais la complexité des problématiques techniques, humaines et éthiques, sécuritaires ou de vie privée nécessite l’engagement conjugué et cohérent de tous, ainsi que la mise en place de cadres réglementaires adéquats. À côté des autres acteurs de la chaîne de valeur, les agences de développement doivent inclure ces nouvelles technologies, et en particulier le Big Data, dans leur domaine de responsabilité. Les grands opérateurs de l’aide au développement comme l’AFD, la Banque mondiale, ou l’Union européenne doivent évoluer structurellement pour prendre en compte ce nouveau domaine et accompagner les pays africains dans leur processus d’appropriation, en les aidant notamment à se doter du cadre juridique, des capacités techniques et de ressources humaines formées et opérationnelles en vue d’exploiter tout le potentiel lié à ces nouveaux outils.

Références

IBM, 2015. Le Big Data à l’écoute de votre busines. Site Internet : https://www-01.ibm.com/software/fr/data/bigdata/

ONU-Habitat, 2013. Partenariat entre ONU-Habitat et l’Afrique. Optimiser les avantages de l’urbanisation. Disponible sur Internet : http://www.unhabitat.org/pmss/getElectronicVersion.aspx?nr=3515&alt=1

1 Source : IBM. Le Big Data à l’écoute de votre business, 2015

2 Technologie de l’Information et de la Communication

3Parmi les nombreux sujets explorés, notons notamment ceux ayant trait aux domaines du transport, de la mobilité et des infrastructures mais aussi de la santé, des statistiques nationales, de l’agriculture ou de l’énergie

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Le challenge Data for Development (D4D)

Opérateur de télécommunications majeur en Afrique, Orange produit un volume important de données numériques liés à l’usage de ses services (voix, données, SMS, etc.). Pour analyser l’intérêt de ces données et identifier les applications potentielles, Orange a lancé en 2012 et 2014 deux « Challenge D4D » – respectivement en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Ce concours s’adressait aux chercheurs. Il mettait à leur disposition des données qui, pour des raisons éthiques, ont été traitées pour devenir anonymes puis ont été agrégées et transformées en indicateurs.

La forte mobilisation de la communauté des chercheurs, la qualité des applications envisagées – notamment dans les domaines de la planification d’infrastructures urbaines ou de santé – ont démontré la pertinence de cette démarche. La valeur des informations socio-comportementales et économiques contenues dans les données s’en est trouvée confirmée ; elles sont particulièrement précieuses dans le contexte des pays en développement. Le projet « Tous à bord » (AllAboard) en témoigne. Il s’agit d’un système d’étude de la mobilité urbaine novateur, destiné à optimiser la planification d’un réseau de transport public afin d’améliorer les trajets et la satisfaction des usagers. Les données de localisation des téléphones mobiles sont utilisées pour en déduire les flux origine-destination au sein de la ville. Elles sont alors converties en parcours au niveau du réseau de transport existant. Les caractéristiques de déplacements séquentiels, provenant des données de localisations individuelles des appels, sont utilisées pour proposer de nouvelles possibilités de trajets de transport.

Un modèle d’optimisation évalue la façon d’améliorer le réseau de transport existant, de manière à augmenter le nombre de lignes, d’ajuster l’offre et ainsi accroitre la satisfaction des usagers, à la fois en termes de parcours et de temps d’attente. Testé sur le réseau de transport SOTRA d’Abidjan, le projet Tous à bord a reçu le prix Orange D4D de « meilleure contribution au développement » pour son potentiel d’application pratique sur le terrain et sa capacité à apporter une réponse efficace à un problème majeur. Ces deux challenges ont impliqué plus de 1000 chercheurs sur les cinq continents et s’est traduit par 143 publications de recherche. De nombreux sujets ont été explorés, notamment dans les domaines du transport, de la mobilité et des infrastructures mais aussi de la santé, des statistiques nationales, de l’agriculture ou de l’énergie (voir www.orange.com/fr/D4D/les-projets).

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Source : IBM, gagnant de la première Edition du challenge D4D en Côte d’Ivoire sur l’optimisation du réseau de transport public de bus de la SOTRA