Alors que la pollution des eaux du Gange semble être un problème insoluble, les demandes en eau – principalement dues au secteur agricole – assèchent certaines parties du fleuve. Il existe des solutions, mais elles supposent une remise en cause des modèles institutionnels et économiques actuels.

Pour des centaines de millions d’Indiens, le Gange est une rivière sacrée, personnifiée par la déesse Ganga. Il coule depuis le château d’eau des Himalayas jusqu’au delta des Sundarbans, dans la Baie de Bengale. Pourtant, le Gange se meurt. Les eaux du fleuve subissent une pollution énorme depuis plusieurs décennies. On estime à un milliard de litres les eaux usées non traitées qui se déversent chaque jour dans le fleuve. De plus, une large portion de ses eaux est déviée pour irriguer rizières et champs de blé dans les plaines. Le pompage des nappes souterraines s’est accéléré, entrainant l’assèchement de certaines portions du fleuve certains mois de l’année. Pour toutes ces raisons, une biodiversité unique est en train de disparaitre.

Pour que le Gange revive, il faut que toutes les parties prenantes – y compris le secteur privé – s’interrogent sur leurs responsabilités et s’engagent à faire durablement mieux avec moins d’eau. Il faut être en mesure de répondre à des demandes croissantes, et utiliser moins d’eau par habitant – dans une région où le changement climatique va avoir un fort impact sur les ressources hydriques.

Le traitement des eaux usées

Reconquérir la qualité d’eau du Gange est une préoccupation récurrente de la vie politique indienne. De nombreux programmes se sont ainsi succédés, qui, pour l’instant, n’ont même pas pu freiner la pollution. Le dernier en date, « Namami Ganga » (Mission nationale pour un Gange propre), lancé par le gouvernement indien en 2014, est doté d’un budget de plus de trois milliards de dollars sur cinq ans. Pourquoi « Namami Ganga » réussirait-il là où les autres plans n’ont pas changé la donne ? Selon le gouvernement actuel, la vision intégrée que propose le programme sera la clé de sa réussite : tous les ministères sont impliqués, ainsi que les communautés locales vivant sur les rives du Gange.

En matière de traitement des eaux usées, beaucoup d’investissements publics ont été réalisés pour équiper les villes du Gange en stations de traitement. Des groupes français comme Veolia sont présents sur ce marché en forte croissance. Mais le modèle européen est difficilement adaptable au contexte des villes indiennes, qui disposent rarement (surtout pour celles de taille moyenne) d’un tout-à-l’égout entièrement couvert, qui ont des capacités de maintenance limitées et qui sont soumises à la pression d’une urbanisation rapide et peu planifiable. Certes, il est tentant d’investir dans des stations de traitement modernes, mais l’impact sera minimal si la majorité des eaux usées ne parvient pas aux stations d’épuration.

Des chercheurs du programme « Eau, Terre et Écosystèmes » du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (CGIAR) ont analysé la situation pour trois villes d’environ 100 000 habitants au bord du Gange, dans le cadre du projet « Healthy Ganga ». Même si une majorité de familles est équipée de toilettes, les effluents septiques, quand ils sont collectés, finissent invariablement dans le fleuve sans traitement. Ce problème des effluents septiques n’est pourtant pas présent dans la feuille de route de « Namami Ganga ».

Il existe des solutions décentralisées – comme le co-compostage –, qui permettent un traitement et une valorisation de ces déchets, autorisant le recouvrement (au moins partiel) des coûts de traitement des effluents municipaux. La recherche-développement progresse vite sur les marais artificiels (« constructed wetlands ») pour le traitement des eaux usées. Dans le cadre d’un projet indo-européen de recherche, « Water4crops », les effluents d’une usine sucrière sont traités via un marais artificiel et permettent en bout de chaine une production aquacole villageoise dans le bassin de retenue des eaux traitées.

Ces modèles décentralisés, de plus petite échelle, ont le mérite d’être flexibles et rapidement opérationnels. Mais est-ce un marché en devenir pour autant, pour les grands acteurs privés du secteur de traitement des eaux usées ? Est-ce que les innovations locales, décentralisées et de petite échelle sont considérées par les entreprises comme de simples actions de responsabilité sociétale ou bien comme un véritable marché, à développer ?

La demande en eau : le poids du secteur agricole

En ce qui concerne la gestion des demandes en eau, les choses doivent aussi changer radicalement – en particulier pour le secteur agricole. Il représente le plus gros consommateur en eau, et de loin, avec environ 80 % des usages. Le secteur agricole doit non seulement atteindre une plus grande efficacité (plus de grains par goutte d’eau) en développant une irrigation efficace mais aussi réduire la part des cultures intensives en eau.

Le ministère de l’Agriculture indien vient de lancer le programme « Har Khet Ko Pani » pour que chaque ferme ait accès à l’irrigation (actuellement environ la moitié des terres cultivées en Inde n’est pas irriguée). Mais développer l’irrigation en subventionnant l’équipement ou investir dans de grands schémas d’irrigation comme par le passé n’est pas forcément garant de réussite. Ce programme ne va-t-il pas favoriser les plus grandes fermes ? Ou conduire à une surexploitation encore plus rapide des nappes phréatiques, qui baissent déjà de vingt centimètres par an dans certains endroits du bassin gangétique ?

Bien que l’accès à l’irrigation soit un des axes de réduction de la pauvreté rurale, les équipements sur le marché sont souvent trop chers pour la petite agriculture – ou mal adaptés. Soutenir une recherche-développement qui s’adresse spécifiquement à cette petite agriculture a plus de sens sur le long terme que de subventionner un équipement pas forcément adapté à toutes les fermes. C’est ce que fait par exemple l’International Development Enterprise-India (IDEI), une entreprise sociale qui développe des solutions de goutte-à-goutte et d’irrigation à faible coût, pour de petites parcelles (des modules de 100 m2 par exemple). Le leader Indien de l’irrigation, la société Jain Irrigation System, développe aussi des solutions de micro-irrigation pour la base de la pyramide, avec des pompes manuelles. Le pompage solaire, très utile dans les zones hors réseau électrique comme le Népal, émerge lui aussi, lentement. Mais son adoption à plus grande échelle dépendra de modèles de financement adaptés à la petite agriculture, comme le recommande l’International Centre for Integrated Mountain Development (ICIMOD).

La carotte et le bâton : vers un marché écologiquement intelligent ?

Le modèle agricole actuel n’incite malheureusement pas à l’économie en eau, bien que la recherche ait prouvé qu’une irrigation plus ciblée et économe donne de meilleurs rendements. Faire payer l’eau d’irrigation aux paysans est la seule solution de gestion plus raisonnée, mais il n’y a pas encore de volonté de démontrer le bien-fondé de cette approche. Dans un contexte de déficit hydrique, il faudra pourtant récompenser les démarches d’économie, et sanctionner financièrement les gaspillages.

Il faudrait repenser les politiques de soutien des prix agricoles, trop en faveur des cultures intensives en eau comme le riz et la canne à sucre, alors que l’Inde fait face à une pénurie croissante en eau. WWF Inde a estimé que si 5 % des surfaces en riz dans la région du Gange étaient remplacés par le sorgho, une céréale traditionnelle en Inde avec des besoins en eau huit fois inférieurs au riz, l’eau économisée permettrait de restaurer les écosystèmes du Gange. Mais pour cela, il faudrait que le marché valorise mieux ces céréales traditionnelles, qui sont en chute libre malgré leurs bénéfices nutritionnels et leur tolérance à la sècheresse.

Un autre dossier important concerne l’essor de l’hydroélectricité dans les Himalayas indiennes – avec un potentiel de 150 000 mégawatts, aux trois quarts inexploité –, qui pourrait réduire fortement l’empreinte carbone du pays. Mais cela peut avoir des conséquences négatives sur les flux d’eau du Gange et en termes de sécurité alimentaire, comme le suggère cette étude publiée le 28 février 2017. Une analyse du nexus irrigation-hydroélectricité dans l’Etat d’Uttarakhand, au Nord de l’Inde, recommande aux développeurs de barrages hydroélectriques même mineurs (<25MW) d’associer en toute transparence et bien en amont les populations locales pour négocier les flux d’eau et réduire l’impact sur les réseaux d’irrigation. Cela évitera les situations de blocage actuelles des projets d’hydroélectricité du Nord de l’Inde.

Toute action qui aide à une gestion plus durable et équitable des ressources en eau doit être encouragée, valorisée. Toute pollution ou gaspillage doit être sanctionné. Mais qui dispose de l’autorité et les moyens de quantifier les contributions positives et négatives ? Quelles incitations sont les plus réalistes, et les plus rapides à mettre en œuvre ?

Dans ce chantier gigantesque de reconquête du Gange, c’est une véritable transformation des modèles économiques et institutionnels qu’il faut opérer. On doit combattre l’excès de compartimentation et développer une vision plus intégrée de ce qu’est une gestion durable des ressources en eau. Il faut aussi plus de transparence et de responsabilité comptable au niveau des politiques, mais aussi du secteur privé, sans oublier le rôle du consommateur et citoyen.

Les entreprises ont un grand rôle à jouer pour réduire les pollutions et favoriser les économies d’eau, que ce soit par l’innovation, mais aussi remettre au centre de leur stratégie une gestion plus durable des ressources naturelles. Au-delà du respect des réglementations, l’impact environnemental et social d’une entreprise peut devenir un argument marketing. Les entreprises visionnaires qui seront moteur de cette conduite du changement responsable seront gagnants à terme. Car, personne n’aura d’avenir dans une région sans eau.