En dépit des troubles qui agitent le pays, l’économie égyptienne continue de croître. Comment expliquer cette croissance ? Que peut enseigner l’Égypte aux autres pays « fragiles » ? A n’en pas douter, le secteur privé en tant que moteur de l’économie a un rôle à jouer.

Cet article est extrait du numéro 27 sur Vulnérabilités et crises

Avec deux révolutions en moins de vingt-quatre mois, une baisse inexorable de ses réserves en devises, une situation délicate en matière de sécurité et un taux de chômage relativement élevé, il n’existe pas de véritable consensus concernant la « fragilité » de l’Égypte. Même si l’OCDE (OCDE, 2017) classe l’Égypte, État le plus peuplé du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, parmi les pays modérément fragiles, la Banque mondiale n’a pas exprimé la même opinion.

Il y a toujours une différence entre les perspectives internes et externes. Et travaillant à nouveau en Égypte après des années à l’étranger, nous sommes bien placés pour savoir qu’il est difficile de faire coïncider ces deux appréciations. Les six années qui viennent de s’écouler ont prouvé que l’économie égyptienne était plus robuste que le marché ne l’avait envisagé et qu’elle a continué à résister malgré un ralentissement économique qui a touché de manière significative les transferts des travailleurs expatriés, les recettes du canal de Suez et les revenus du tourisme – soit les trois sources de devises étrangères les plus importantes ¹.

L’économie égyptienne […] a continué à résister malgré un ralentissement économique.

Qu’est-ce qui rend certaines économies plus résistantes que d’autres durant les périodes difficiles ? Quel est le rôle du secteur privé dans ces temps de crise ? Pourquoi certaines institutions supportent-elles mieux les situations difficiles que d’autres ?

L’économie égyptienne : vue d’ensemble

Il est assez déroutant de constater une persistance de la croissance égyptienne quand les chiffres officiels suggèrent un ralentissement complet. Il y a plusieurs raisons à cela, certaines plus évidentes que d’autres. On invoquera au premier chef la diversification de l’économie égyptienne, qui réduit l’impact d’un secteur particulier sur l’économie globale. Une autre explication peut être trouvée dans une économie souterraine florissante. Des études (Hassan & Schneider, 2016) ont estimé que l’économie souterraine égyptienne représentait entre 20 % et 30 % du PIB. Cela concerne surtout les cols bleus indépendants (personnel de ménage, ouvriers du bâtiment, livreurs…) au service de personnes employées dans l’économie officielle, et le plus gros de l’économie transactionnelle (cash economy). Enfin, on trouvera une dernière explication dans les Égyptiens eux-mêmes. Depuis l’aube des temps, ils sont habitués à affronter des crises – des crues du Nil aux diverses périodes d’occupation de leur territoire, depuis la période prédynastique jusqu’aux révolutions modernes. Combiné à une civilisation construite autour de l’agriculture, ceci leur a donné un tempérament apte à accepter les difficultés comme faisant partie de la vie, la ferme conviction et la détermination d’œuvrer en vue d’un changement positif.

L’Égypte après 2011

Les deux années qui viennent de s’écouler ont vu un changement de paradigme dans les réformes économiques fondamentales, désormais focalisées sur la construction d’un modèle durable tout en répondant aux besoins immédiats des populations aux revenus les plus faibles. En prenant la décision de laisser flotter la livre égyptienne, le 3 novembre 2016, de couper les subventions et d’investir dans des infrastructures essentielles, l’Égypte est définitivement en passe de regagner la confiance internationale en tant que marché régional à haut potentiel. Étant donné l’importante pénurie de devises étrangères en 2015 et 2016, la facilité élargie de crédit (FEC) de 12 milliards de dollars accordée par le Fonds monétaire international (FMI) a été vue comme un gage de confiance à l’égard des efforts entrepris par le pays pour combler sa balance commerciale déficitaire. En soi, la FEC ne signifie pas grand-chose – ce sont surtout les réformes structurelles concomitantes que le secteur privé attend ardemment.

L’Égypte est définitivement en passe de regagner la confiance internationale en tant que marché régional à haut potentiel

Le secteur privé a accepté l’introduction récente de la TVA, l’augmentation des coûts des services publics et  une inflation accrue comme le prix à payer afin de pouvoir participer à l’un des marchés les plus prometteurs sur le moyen terme. Cette attitude est portée par une certaine confiance dans le remaniement longuement attendu des règlements en matière d’investissements, une transparence accrue et une stabilité dans la législation. Le chemin est encore long cependant et tous les regards sont tournés vers la loi du travail qui, de l’avis des investisseurs, supprimera un obstacle majeur aux investissements directs étrangers (IDE). Il est généralement admis qu’un remaniement de cette loi devrait être précédé par l’introduction d’un système d’aides sociales offrant des allocations chômage afin de permettre aux familles de rester au-dessus du seuil de pauvreté fixé par la communauté internationale. L’objectif est ambitieux, étant donnée l’état actuel des affaires.

Le secteur privé est le moteur principal de la croissance économique en Égypte, responsable d’environ 80 % de la croissance de son PIB (2015) et faisant travailler plus de la moitié des 28,4 millions d’actifs en 2015. Le secteur privé est également le plus gros exportateur, contribuant pour 52 % de toutes les exportations en 2015, bien plus que le secteur public qui y participe seulement à hauteur de 36 % (CBE, 2016).

Des montagnes à la vallée…

C’est dans ce contexte économique si particulier, dynamique malgré les crises, qu’évolue Wadi. La société a été fondée en 1958 lorsque, par une froide matinée d’octobre, un jeune livreur d’œufs pédalant dans les rues étroites de Zahlé, au Liban, a commencé à projeter sa future entreprise : un petit élevage avicole. Cinquante-neuf ans plus tard, Musa Freiji est le président de l’un des groupes les plus importants de l’industrie avicole et agroalimentaire en Égypte. Créé avec l’intention de fournir des « protéines abordables » au Moyen-Orient, le Groupe Wadi s’est établi en 1984 en Égypte, après que Musa s’est uni à feu Philip Nasrallah, un gros producteur de volailles libanais. Selon les estimations, le groupe détient 17 % de parts de marché dans l’industrie avicole égyptienne² , 15 % dans la production d’aliments pour volailles, 4000 hectares d’oliviers et de vignes, six usines et une main d’œuvre d’environ 3500 personnes. Avec un chiffre d’affaires d’environ 4,8 milliards de livres égyptiennes (environ 264 millions de dollars ³) par an, ce sont des entreprises comme Wadi qui sont les vrais moteurs de l’économie égyptienne.

Au cours des 30 dernières années, Wadi a affronté des difficultés variées, au premier chef desquelles la pandémie de grippe aviaire de 2006, qui a changé le visage de l’industrie avicole du pays. À l’instar de l’Égypte, le groupe a su s’adapter aux révolutions, aux dévaluations de devises et à l’évolution des politiques fiscales.

 

Source : Banque centrale d’Égypte (CBE), 2017

Source : Banque centrale d’Égypte (CBE), 2017

 

Adaptation en temps de crise

Les six dernières années ont été un véritable test pour la capacité de Wadi à gérer et à répondre à un environnement macroéconomique et fiscal en constante évolution. En tant que second importateur de céréales après la Chine, le secteur agroalimentaire égyptien est fortement dépendant des disponibilités en devises étrangères et donc des prix. La demande du secteur avicole égyptien a beaucoup fluctué dans la mesure où près de 70 % du coût de la volaille est constitué par son alimentation – en général, du maïs et des graines de soja qui sont importés.

Notre stratégie a été de nous appuyer sur les fondamentaux. Les gens ont besoin de manger et en tant qu’entreprise responsable, nous avons pour obligation de continuer à mettre sur le marché une source abordable de protéines, même si cela revient à compromettre notre rentabilité. Nous devons prendre soin de nos employés en temps de crise et nous avons décidé de ne pas procéder à des réductions dans notre main d’œuvre s’il s’agissait simplement de faire baisser nos coûts. Au lieu de cela, nous avons cherché à améliorer notre performance opérationnelle, en « achetant plus intelligemment » et en réduisant le gaspillage dans nos usines.

La flexibilité de notre stratégie financière, basée sur un accès aux devises étrangères, aux marchés d’exportation et à des taux d’intérêt préférentiels, nous aide aussi à rester compétitifs quand les temps sont durs. Malgré des incertitudes concernant les investisseurs, Wadi a finalement pris la décision d’investir dans un projet qui vise à doubler sa production de volaille à l’horizon 2020 et notre école de la volaille – qui cherche à augmenter nos capacités techniques à travers un enseignement professionnel – est pleinement opérationnelle.

Les synergies offertes par les PPP comme solution

En regardant nos trois décennies d’opérations en Égypte, nous pensons que le secteur privé a un rôle-clef à jouer dans le développement des économies émergentes. Mais cela ne peut être fait de manière isolée, dans la mesure où ni le gouvernement ni le secteur privé ne sont en mesure à eux seuls d’assurer le développement. Élaborer un modèle alternatif de partenariats public-privé (PPP) pourrait développer des synergies importantes. Le secteur privé est plus efficace quand il s’inscrit dans un schéma directeur orchestré de façon centrale. Une fois identifiés les secteurs-clés de la croissance économique, le secteur privé est le mieux placé pour aider à identifier les mesures les plus appropriées pour inciter à l’investissement. La vaste expérience du secteur privé – à qui les années ont permis de savoir ce qui ne fonctionne pas – est un facteur déterminant pour créer des structures d’incitations adaptées à un secteur économique donné. L’approche orientée vers la performance, qui anime le secteur privé, fonctionnera bien avec un plan d’investissements basé autour d’indicateurs de performance. Le rendement des investisseurs serait lié à l’atteinte d’objectifs intermédiaires fixés par le schéma directeur dans chaque secteur. En définitive, en tant que principal employeur, le secteur privé a plus de chances d’améliorer les compétences de la main d’œuvre. Des incitations fiscales comme la déductibilité des frais de formation pourraient permettre au secteur privé de mieux servir le pays.

Nous croyons dans les fondamentaux de l’économie égyptienne, dans notre industrie, et dans la capacité du pays à connaître une croissance économique importante durant les années à venir. Nous prévoyons un boom économique si l’on continue de laisser flotter la livre égyptienne, si des réformes fiscales et une législation favorable aux investisseurs sont adoptées. Nous continuerons à manifester notre confiance en poursuivant nos investissements et nous espérons que d’autres investisseurs nous suivront.

Notes de bas de page :
¹ CAPMAS
² Of Day-Old Chick (DOC) production
³ Estimation réalisée au début du mois de mai 2017, qui peut varier selon le cours des devises.

Références

OCDE, Etats de fragilités 2016, comprendre la violence, 2017. Disponible sur Internet : https://www.oecd.org/fr/cad/conflits-fragilite-resilience/etats-de-fragilite-2016-9789264269996-fr.htm
Mai Hassan, Friedrich Schneider, Modeling the Egyptian Shadow Economy: A MIMIC model and A Currency Demand approach, 2016. Disponible sur Internet : http://kspjournals.org/index.php/JEPE/article/view/788
Central Bank of Egypt (CBE), Rapport annuel 2014-2015, 2016. Disponible sur Internet : http://www.cbe.org.eg/en/EconomicResearch/Publications/AnnualReportDL/Annual%20Report2014-2015.pdf