Le continent africain est en capacité de produire des « licornes » – ces start-up en forte croissance, aux avantages concurrentiels certains et qui bénéficient d’un marché mal desservi. Mais pour en favoriser l’émergence, il faut mettre en place un écosystème du capital-risque qui rende disponible localement des fonds et des services d’accompagnement entrepreneurial.

Cet article est extrait du numéro 29 sur le financement des start-up pour construire les économies de demain en Afrique

Les professionnels du capital-risque sont de plus en plus nombreux à identifier des opportunités d’investissement en Afrique. Elles s’expliquent en particulier par la bonne taille de marchés africains où l’offre reste néanmoins insuffisante, par la capacité des entrepreneurs à concevoir des business models innovants qui s’appuient sur un taux de pénétration élevé du téléphone mobile, ainsi que par la croissance du pouvoir d’achat. Les institutions de financement du développement et les capitaux privés commencent à investir dans cette classe d’actifs. Un écosystème technologique et entrepreneurial est en train de se développer à Nairobi, Lagos ou Cape Town, sous l’effet du mobile money, de la demande croissante de produits et de services, mais aussi grâce aux solutions innovantes que les entrepreneurs africains sont capables de proposer à ces vastes marchés insuffisamment desservis.

Un écosystème technologique et entrepreneurial est en train de se développer à Nairobi, Lagos ou Cape Town, sous l’effet du mobile money.

Pour autant, les start-up vont-elles monter en puissance assez rapidement pour répondre aux besoins des marchés locaux ? Les « talents » locaux sont-ils assez nombreux ? Les attentes des investisseurs, des entrepreneurs et des professionnels du capital-risque en matière de rentabilité sont-elles réalistes ? Et pourquoi, en Afrique, les « licornes » – ces start-up adossées au capital-risque et qui atteignent des valorisations d’un milliard de dollars – sont-elles si rares, elles qui sont, pour beaucoup, la preuve de la maturité d’un marché du capital-risque ?

UN ÉCOSYSTÈME DU CAPITAL-RISQUE ENCORE JEUNE

Jusqu’à une époque récente, les opérations de capital-risque en Afrique étaient plutôt sporadiques et ne faisaient l’objet d’aucun suivi chiffré. Les premières statistiques ne sont apparues qu’en 2015, où l’on estimait que 185 à 277 millions de dollars de capital avaient été investis dans 55 à 125 start-up (Disrupt Africa, 2016). En 2017, le capital-risque investit en Afrique est estimé de 195 à 560 millions de dollars de capital, et concernerait de 128 à 160 opérations (Partech Ventures, 2018). À titre de comparaison, il était la même année de 72 milliards de dollars pour plus de 5 000 opérations aux États-Unis, de 71 milliards pour plus de 2 800 opérations en Chine et de 18 milliards investis en Europe pour 2 500 opérations environ.

La durée moyenne d’investissement en capital-risque dans les pays développés est comprise entre cinq et sept ans – souvent davantage pour les investissements produisant des rendements élevés.

La durée moyenne d’investissement en capital- risque dans les pays développés est comprise entre cinq et sept ans – souvent davantage pour les investissements produisant des rendements élevés. Les entreprises africaines adossées au capital-risque viennent seulement d’achever la première phase de leur cycle de vie. L’écosystème du capital-risque en Afrique est encore jeune et de taille modeste ; il n’est donc pas surprenant qu’il n’ait pas encore produit une série de sorties réussies, qui pourrait servir à mieux évaluer sa rentabilité.

Le rapport publié par CB Insights (2017) faisait apparaître un total de 214 licornes dans le monde, dont 106 en dehors des États-Unis. Parmi ces dernières, 52 % étaient en Chine, 9 % en Inde, 8 % au Royaume-Uni, 4 % en Allemagne, 3 % en Corée du Sud, et les 24 % restants, dans d’autres pays. L’Afrique comptait pour sa part trois licornes : dans le e-commerce, avec la société Africa Internet Group basée au Nigeria ; dans l’alimentation, avec le Sud-Africain Promasidor, et enfin dans les services de télécommunications, avec Cell-C, une autre société sud-africaine. Si on les compare à leurs homologues américaines, asiatiques et européennes, ces sociétés n’ont pas suivi la voie classique du capital-risque : le financement est venu principalement d’entreprises publiques et de soutiens privés, qui ont généralement plutôt tendance à épauler des sociétés matures, avec les attentes caractéristiques du capital-investissement.

Qu’est-ce qu’une licorne et comment bien la choisir ?

Les licornes sont des sociétés d’envergure internationale, qui parviennent à monter en puissance rapidement, sur des marchés aussi vastes qu’insuffisamment desservis, et avec des avantages concurrentiels se traduisant par des marges élevées. Elles génèrent en outre d’importants flux de trésorerie, et sont souvent financées et accompagnées par un capital-risque performant. Pour estimer le potentiel de transformation en licorne d’une entreprise, les acteurs du capital-risque doivent se poser un certain nombre de questions. Tout d’abord, le marché est-il imparfaitement desservi, et attrayant en termes de taille et de croissance ? Le recours aux technologies et à des business models innovants est-il à même de favoriser le succès ? Les besoins en capital sont-ils alignés sur les règles classiques du capital-risque ? En deuxième lieu, l’équipe dirigeante possède-t-elle une envergure internationale ? L’activité de l’entreprise repose-t-elle sur des fondamentaux solides et sur un avantage concurrentiel distinctif ? Enfin, l’investissement est-il attractif du point de vue de la valorisation et des principales conditions prévues pour les scénarios de sortie ? L’investissement en capital-risque ne devrait intervenir que si les réponses à ces trois ensembles de questions sont positives.

 

FORCES ET FAIBLESSES DE L’ENVIRONNEMENT DES LICORNES AFRICAINES

À partir d’une série d’éléments de définition et de critères de sélection (voir Encadré), il est possible d’identifier en Afrique des start-up appelées à devenir des licornes. Car l’Afrique dispose de gigantesques marchés sur lesquels l’offre est insuffisante ou inadaptée. Si l’essentiel de la demande émane de consommateurs à faibles revenus, des modèles positionnés sur le créneau low cost sont rendus possibles par le recours à la technologie. Les PME à faible productivité ont besoin de solutions technologiques à des prix accessibles, alors que les entreprises qui s’adressent directement aux consommateurs ont besoin elles aussi d’applications sur mobiles, pour mieux segmenter, servir et développer leur clientèle.

[En Afrique] les entrepreneurs évoluent toutefois dans un écosystème moins développé et qui leur est moins favorable, d’où un allongement des délais pour obtenir un financement.

Par ailleurs, les entreprises et les entrepreneurs africains sont comparables à ceux des autres pays. Le ratio d’entreprises dans lesquelles il est possible d’investir par rapport au flux total de transactions est à peu près le même en Afrique que dans les autres régions. Les entrepreneurs évoluent toutefois dans un écosystème moins développé et qui leur est moins favorable, d’où un allongement des délais pour obtenir un financement, pour ajuster ou abandonner un business model défaillant. Ils ont aussi moins de soutien, que ce soit de la part de business angels, de consultants en capital-risque ou d’entrepreneurs expérimentés, et les talents dans les domaines du management et des technologies sont rares.

Ces inconvénients sont toutefois compensés par des avantages spécifiques à l’Afrique. Le risque technologique y est moindre, parce que les entrepreneurs préfèrent généralement des business models qui s’appuient sur des technologies qui ont déjà fait leurs preuves. Les stratégies de sortie du capital-risque sont aussi plus faciles à anticiper, grâce à la présence de grands fonds d’investissement privés.

Les manques les plus importants se situent donc sur la tranche de financement qui va de 500 000 à dix millions de dollars, montants typiques des financements de capital-risque de séries A et B.

Enfin, il y a de plus en plus de capitaux disponibles pour soutenir les premiers stades de développement ou de croissance d’une start-up. Pour les entrepreneurs africains, les sources de capital peuvent aller de quelques centaines de milliers de dollars pour un tour de table en phase de capital-amorçage, à des financements de dix millions de dollars et plus, fournis par des fonds d’investissement, pour des entreprises plus matures cherchant à se développer.

Les manques les plus importants se situent donc sur la tranche de financement qui va de 500 000 à dix millions de dollars, montants typiques des financements de capital-risque de séries A et B. Des entreprises comme Andela et Twiga montrent bien que des phénomènes de croissance rapide, liés à des business models qui s’appuient sur les nouvelles technologies et qui concernent de vastes marchés sous-exploités, sont en train d’apparaître en Afrique. Mais ces entreprises ont profité du marché international du capital-risque pour financer leurs stades de développement de séries A et B.

 

FAVORISER L’ÉMERGENCE DE LICORNES AFRICAINES ?

L’Afrique possède donc des marchés attrayants et des entreprises capables de grandir très vite, mais l’émergence de licornes nécessite une disponibilité suffisante de capital local et des capacités d’accompagnement de la croissance. Cela relève des compétences des investisseurs qui savent voir tout le potentiel qui existe en Afrique pour leur activité, ou à ceux qui ont une place, dans leurs allocations globales, pour une classe d’actifs n’ayant pas encore fait toutes ses preuves.

L’Afrique possède donc des marchés attrayants et des entreprises capables de grandir très vite, mais l’émergence de licornes nécessite une disponibilité suffisante de capital local et des capacités d’accompagnement de la croissance.

Les entrepreneurs comme les équipes de capital- risque doivent aussi s’approprier une véritable culture des fondamentaux de gestion, axée sur la compréhension des dynamiques d’un secteur. Les entrepreneurs africains et les start-up qu’ils pilotent doivent ainsi être tenus aux mêmes exigences rigoureuses que leurs homologues dans le reste du monde. Pour les professionnels du capital-risque, refuser d’investir dans une société qui est en train d’échouer – ou savoir s’en retirer – est aussi essentiel que de soutenir une entreprise qui réussit. Les fondamentaux d’une bonne gestion doivent donc être adoptés très tôt dans l’existence d’une entreprise, pour créer au sein de ces jeunes équipes des attentes réalistes, notamment en ce qui concerne le capital, les exigences d’investissement et les valorisations.

Les pouvoirs publics locaux peuvent également apporter une contribution décisive, en créant un environnement propice à attirer du capital, par la réglementation ou par des incitations fiscales à l’investissement en capital-risque, et en assurant la stabilité économique globale. Mais au bout du compte, le principal moteur de création de valeur reste l’entrepreneur lui-même. Les équipes de capital-risque doivent concrétiser les attentes du marché en répondant aux besoins de cet entrepreneur pour développer son activité, et cela du financement initial jusqu’à la sortie. Si nous parvenons à développer en Afrique une nouvelle génération de capital-risque axée sur ces valeurs-là, alors le continent produira lui aussi sa part de licornes.

 

PRO-Revue N29-FR-v7-Montants typiques des financements

RÉFÉRENCES
Disrupt Africa, “African Tech Startups Funding Report 2015”, 2016. Disponible ici : http://disrupt-africa.com/2016/01/african-tech-startups-raised-fundingin-excess-of-us185-7m-in-2015/
Partech Ventures, “In another record-breaking year, African Tech Start-ups Raised US$ 560 Million in VC funding in 2017, a 53% YoY Growth.”, 2018. Disponible ici : https://www.linkedin.com/pulse/another-record-breaking-year-africantech-start-ups-raised-collon/?trackingId=6ncsYxVeIpYLqWvU8n6CNg%3D%3D
CB Insight, “Unicorns Abroad: The Creation Of Billion-Dollar Startups Is Shifting Out Of The US”, 2017. Disponible ici : https://www.cbinsights.com/research/global-new-unicorncompanies-us-china/