L’innovation sociale est actuellement fortement liée, en Afrique, à la révolution numérique. Pour produire un développement qui réponde aux besoins du plus grand nombre, le secteur du numérique doit conserver sa capacité d’innovation – tout particulièrement présente dans les communautés « du libre ». Les espaces d’innovation aident les jeunes entrepreneurs à structurer leurs démarches tout en conservant leur fort potentiel de transformation sociale.

Cet article est extrait du numéro 29 sur le financement des start-up pour construire les économies de demain en Afrique

Les transitions que nous vivons actuellement, au premier rang desquelles la transition numérique, conduisent à un changement de paradigme. Le monde est entré dans une nouvelle ère et l’Afrique n’est pas en reste. Le continent a surpris par la forte progression du mobile, le déploiement du haut débit et l’émergence d’une multitude de start-up, reflet de la créativité d’une jeunesse qui ne demande qu’à s’exprimer.

Partout dans le monde et particulièrement en Afrique, le pouvoir transformateur des avancées technologiques révolutionne les manières de vivre, de travailler.

Partout dans le monde et particulièrement en Afrique, le pouvoir transformateur des avancées technologiques révolutionne les manières de vivre, de travailler et d’entrer en relation avec l’autre. Des changements fondamentaux ont lieu à tous les niveaux (technologiques, économiques et sociaux).

Ce contexte de profondes mutations conduit à s’interroger sur les conditions qui favorisent aujourd’hui, en Afrique, la création de start-up innovantes – et tout particulièrement celles du secteur du numérique. Quel a été le parcours de ces jeunes chefs d’entreprise, qui innovent souvent au profit du plus grand nombre, répondant aux besoins d’un contexte spécifique et participant au développement du continent ?

 

JEUNESSE ET TÉLÉPHONIE MOBILE : UN TERREAU PROPICE

L’Afrique peut compter, en matière d’innovation, sur deux atouts : la jeunesse de sa population et le taux de pénétration du téléphone mobile. En effet, d’ici 2050, il y aura près d’un milliard de personnes de moins de 18 ans en Afrique, selon l’Organisation des Nations Unies (ONU) ; et cette jeunesse est aussi très connectée. Elle participe, en particulier à travers la création de start-up numériques, aux mutations qui changent progressivement le visage de l’Afrique. Ainsi, au Niger, pays agricole parmi les plus pauvres au monde, des paysans connectés sont équipés d’un système de télé-irrigation et d’un service d’assistance, mis en place par Tech-Innov de Abdou Mamane Kane. Lauréat de nombreux prix (Orange Social Business, Prix Hassan II pour l’eau, 3e prix de la jeune entreprise africaine), ce jeune entrepreneur a conçu un système d’irrigation agricole qui peut être déclenché à distance via le téléphone portable.

Un téléphone qui est donc une des constantes de toutes ces mutations : quasiment tout le monde l’utilise, même dans les endroits les plus reculés. La convergence entre le mobile et Internet est de plus en plus importante, depuis le lancement de la 3G ou de la 4G. Les jeunes entrepreneurs africains ne s’y trompent pas : le numérique est le nouveau territoire à partir duquel ils veulent conquérir le monde. Ulrich Sossou, jeune entrepreneur béninois, a lancé par exemple une solution innovante et rentable de gestion immobilière destinée au marché américain – alors qu’il n’est jamais allé dans ce pays.PRO-Revue N29-FR-v7-1-milliard de personnes

 

LA FORMATION AU SEIN DES COMMUNAUTÉS DE DÉVELOPPEURS

L’innovation numérique, indispensable pour donner naissance à des applications adaptées aux problématiques et au contexte africains, est à la base même de la raison d’être et du fonctionnement des communautés de développeurs de logiciels libres. Ces communautés sont donc de véritables matrices où se forment les futurs entrepreneurs africains du secteur.

Ces communautés non pilotées ont un fonctionnement très informel. Dans ce contexte – fait nouveau en Afrique –, la reconnaissance se fait au mérite, par les pairs, et non par le diplôme, la classe sociale ou le réseau de connaissances. Tous les membres acceptent volontairement de contribuer au bien de la communauté et de partager leurs connaissances avec les autres. Les communautés peuvent avoir des leaders inspirants et engagés mais n’acceptent pas de hiérarchie, particulièrement de l’extérieur.

La convergence entre le mobile et Internet est de plus en plus importante […]. Les jeunes entrepreneurs africains ne s’y trompent pas : le numérique est le nouveau territoire à partir duquel ils veulent conquérir le monde.

 

L’INNOVATION EN DANGER ?

Parallèlement, avec l’assistance des organisations de développement – notamment dans le cadre du programme InfoDev de la Banque mondiale¹ –, les premiers projets d’incubateurs du secteur numérique voient le jour. L’accompagnement des entrepreneurs se formalise.

Les membres des communautés deviennent alors, dans ce contexte, des entrepreneurs qui travaillent sur leurs projets et ne collaborent plus comme avant ; ils peuvent d’ailleurs se trouver en situation de concurrence. Quand ces lieux d’incubation sont pensés de façon trop conventionnelle, quand ils induisent une rupture avec la culture des communautés numériques, il n’est pas rare, hélas, que les dynamiques de formation horizontale par les pairs disparaissent, ce qui entraîne une diminution des compétences. En Afrique, où le climat des affaires est l’un des plus compliqués au monde, avec une dynamique informelle forte, il est essentiel que le jeune entrepreneur dispose de passerelles de collaboration lui permettant de conserver un lien avec « l’apprentissage par les pairs ».

Quoi qu’il en soit, les leaders des communautés et les jeunes entrepreneurs sont vite récupérés par les entreprises, qui ont besoin d’un capital humain qui fait cruellement défaut. Les multinationales mettent aussi en place des programmes de rachat de start-up, pour assurer leur survie. Si cette approche – où la bienveillance est le plus souvent exclue – n’est pas bien encadrée, elle sera nuisible pour l’innovation à moyen ou long terme. Le « Graal » pour les entrepreneurs n’est plus de développer une entreprise, mais de pouvoir vendre sa start-up dans les deux ans à un grand groupe. Selon cette logique, la start-up ne va donc plus à l’assaut d’une grande entreprise, mais va chercher à l’intégrer – comme si, par exemple, Uber cherchait à vendre sa structure aux Taxis G7 au lieu de révolutionner le secteur.

 

LES ESPACES D’INNOVATIONS, POUR INVENTER LE FUTUR

Mais il existe une autre approche à cette logique de récupération ou de dissolution dans les grandes entreprises : les espaces d’innovation veulent à la fois proposer aux jeunes entrepreneurs du secteur un lieu de rencontre et d’échange d’expériences, tout en conservant leurs liens et l’esprit des communautés « du libre » (en particulier les processus d’apprentissage par les pairs). Ce sont des espaces, en somme, créés pour conserver et renforcer leur potentiel d’innovation.

Le « Graal » pour les entrepreneurs n’est plus de développer une entreprise, mais de pouvoir vendre sa start-up dans les deux ans à un grand groupe.

Organisation indépendante à but non lucratif, Jokkolabs propose ainsi à ses membres un espace d’innovation orienté vers la transformation sociale. Issue de l’univers des communautés de hackers et de la culture du libre, l’approche de l’innovation de Jokkolabs est naturellement inclusive. Pour ses membres, l’innovation est un phénomène qui part de la base (bottom-up).

Toute innovation locale peut avoir un impact mondial, qu’elle vienne du Nord ou du Sud. Les membres de Jokkolabs expérimentent de nouvelles voies pour répondre aux besoins sociaux non satisfaits dans les domaines de la santé, de l’agriculture, de l’éducation, des nouveaux médias et de la bonne gouvernance. Premier espace de ce genre en Afrique francophone, Jokkolabs a favorisé la création de nombreuses start-up (Coin Afrique, Niokobok, Afri Malin, etc.).

Au-delà de cet exemple, de nombreux « tech hubs » (ces espaces issus des communautés technologiques), se sont ouverts depuis. En 2014, la Banque mondiale estimait à 174 le nombre de hubs (Banque Mondiale, 2014), en 2016, l’association GSMA en identifie 314 (GSMA, 2016) de différentes natures : espaces de coworking, incubateurs, tech hub, mobile lab, etc. Ces appellations différentes recouvrent une même réalité : des espaces intimement liés originellement aux communautés du libre, qui en ont fait leurs lieux de rencontres. Ces espaces d’échange organisent leurs propres événements : barcamp (sans agenda particulier et auto-organisé), hackathon, bootcamp et autres nouveaux formats de rencontres.

L’innovation numérique peut donc porter le développement ; mais pour cela, il faut mettre en place une démarche fondée sur la notion de « biens communs » numériques.

Certains membres de ces réseaux initient des projets à impact sociaux, tels que Ushahidi2 au Kenya ou encore SIG Santé au Sénégal, qui propose une cartographie sanitaire du pays. La frontière entre entrepreneuriat et démarche sociale se lisse alors tout naturellement, dans ce contexte. L’innovation numérique peut donc porter le développement ; mais pour cela, il faut mettre en place une démarche fondée sur la notion de « biens communs » numériques (à l’instar de Wikipédia) et mobilisant une ressource (le savoir), basée sur une communauté et des règles. Ces initiatives innovantes ouvrent une nouvelle approche du développement.

 

LE RÔLE DES DÉCIDEURS POLITIQUES

Les décideurs politiques ne prennent pas toujours la mesure de la révolution numérique. De fait, seuls 40 % des pays africains disposeraient actuellement d’une législation en matière de protection des données numériques et les statistiques sur les aspects clés de l’économie numérique manquent cruellement sur le continent, ce qui entrave la capacité de formulation des politiques publiques appropriées (CNUCED, 2017).

Seuls 40 % des pays africains disposeraient actuellement d’une législation en matière de protection des données numériques et les statistiques sur les aspects clés de l’économie numérique manquent cruellement sur le continent.

Il est vrai que le phénomène est difficile à cerner et que cette révolution est particulière du fait de sa rapidité, du changement de paradigme qu’elle impose, de son impact systémique. Il faut sensibiliser l’ensemble des parties (public, privé et société civile) sur les ressorts de la révolution numérique et ses multiples facettes – opportunités et risques (protection des données, neutralité du net, etc.). Il faut aussi arriver à créer un cadre de réflexion sur le numérique en Afrique pour maîtriser (et non plus subir) la révolution numérique (think tank) mais aussi pour trouver des solutions concrètes sur le terrain (action tank). Enfin, il faudrait disposer d’une plateforme de coopération public-privé et de personnes ressources au sein des communautés – sources puissantes d’innovation – sur les grands sujets liés aux transitions en cours (énergie, éducation, agriculture, etc.).

Notes de bas de page :
1 http://www.banquemondiale.org/fr/results/2013/04/05/supporting-new-technologies-and-entrepreneurs-infoDev-network-of-business-support-centers
2 https://ushahidi.workable.com/

RÉFÉRENCES
Banque mondiale, Tech hubs across Africa: Which will be the legacymakers ?, avril 2014. Disponible sur Internet : http://blogs.worldbank.org/ic4d/tech-hubs-across-africa-whichwill-be-legacy-makers
GSMA, A few things we learned about tech hubs in Africa and Asia, août 2016. Disponible sur Internet : https://www.gsma.com/mobilefordevelopment/programme/ecosystem-accelerator/thingslearned-tech-hubs-africa-asia/
CNUCED, Communiqué de presse : « Pour les Nations Unies, une ère numérique nouvelle doit garantir la prospérité pour tous » 2017. Disponible sur Internet : http://unctad.org/fr/Pages/PressRelease.aspx?OriginalVersionID=429