L’innovation numérique, lorsqu’elle est bien accompagnée, peut agir comme un puissant accélérateur pour l’atteinte des Objectifs de développement durable (ODD). La dynamique d’innovation est importante en Afrique et joue un rôle essentiel en apportant des solutions durables, inclusives et adaptées aux contextes de ces pays permettant ainsi aux populations d’accéder à des besoins et des services fondamentaux mal assurés aujourd’hui tels que l’énergie, l’éducation ou la santé. Mais l’innovation numérique doit être soutenue, car les structures d’accompagnement sont peu nombreuses et les fonds d’amorçage sont encore rares. Dans ce contexte, les institutions de développement peuvent stimuler l’investissement, renforcer les structures d’accompagnement, et appuyer la formation d’un capital humain spécialisé.

Cet article est extrait du numéro 29 sur le financement des start-up pour construire les économies de demain en Afrique

La transition numérique constitue une réelle opportunité pour un développement durable et inclusif. Grâce à des applications numériques innovantes, elle permet à des populations vulnérables d’accéder à des biens et des services essentiels. Ainsi, le mobile money accroît l’accessibilité des services financiers, le pay as you go facilite, par exemple, l’achat d’énergies solaires, et le mobile health permet, entre autres, l’établissement de diagnostics à distance.

Dans de nombreux domaines, ces outils numériques permettent à des secteurs d’activité de se développer sans passer par les étapes qu’ont connues les pays développés : c’est le phénomène dit du leapfrogging, qui permet de « sauter » des étapes de développement. Ces innovations sont souvent portées par des start-up qui ont su transformer des contraintes spécifiques à leur contexte en opportunités créatrices de valeur.

 

CARENCE D’ACCOMPAGNEMENT ET D’ACCÈS AUX FINANCEMENTS

Toutefois, ces succès masquent les défis auxquels font face la grande majorité des entrepreneurs, en particulier sur le continent africain. Selon une étude menée par le cabinet Roland Berger pour l’Agence Française de Développement (AFD/ Roland Berger, 2017), la dynamique de création de start-up en Afrique reste faible comparée à d’autres géographies. Ainsi, il y a 0,3 start-up créée par million d’habitants en Afrique subsaharienne, 9,6 en Afrique du Sud, 1,3 au Maroc – contre 43 en France. Ce contraste s’explique par le manque de dispositifs d’accompagnement et de financement des start-up, en particulier dans leur phase d’amorçage. Cette phase clé (schéma ci-contre) – considérée comme très risquée par les investisseurs – est celle où un accompagnement et un premier financement sont cruciaux pour transformer une idée innovante en un produit commercialisable.

 

PRO-Revue N29-FR-v7-Cycle de developpementD’une façon générale, les start-up ont besoin, pour croître, de structures capables de les accompagner dans chacune des étapes de leur développement. Ces structures d’accompagnement, à l’instar des espaces de coworking, émergent progressivement sur le continent africain. Les incubateurs et les accélérateurs qui, eux, proposent une offre d’accompagnement plus complète, sont encore peu performants. Ils peinent à se développer par manque de soutien des pouvoirs publics et du secteur privé.

Au-delà des carences en termes d’accompagnement, c’est l’accès aux financements qui reste la difficulté majeure rencontrée par les entrepreneurs africains ; il est jugé très difficile par 87 % des porteurs de projets. Les garanties exigées et les taux d’intérêts importants pratiqués par les établissements bancaires constituent des barrières souvent infranchissables. Les options de financement alternatives telles que le crowdfunding,  les business angels et les fonds de capital-risque et de capital-amorçage restent encore limitées et ne concernent que très peu de projets. L’offre de capital-investissement en Afrique se positionne en effet principalement sur le capital-développement, ciblant majoritairement des PME établies. À l’exception de l’Afrique du Sud, les fonds spécialisés dans le capital-amorçage et dans le capital-risque sont quasiment inexistants sur le continent.

Les institutions de développement peuvent ici jouer un rôle de catalyseur et encourager les États, par exemple, à instaurer des programmes d’investissement en faveur du numérique, impulser une dynamique de financement des start-up, soutenir la structuration des acteurs et des initiatives tout en renforçant les capacités du secteur – en particulier sur le plan des ressources humaines.

L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya concentrent 80,3 % des investissements, suivis de l’Égypte, du Ghana, du Maroc et du Rwanda.

ENCOURAGER L’INVESTISSEMENT EN FAVEUR DU NUMÉRIQUE

L’accès à l’Internet haut débit et à la couverture mobile 3G ou 4G – qui permettent de diffuser les services numériques – reste l’un des grands défis du continent africain pour la prochaine décennie. Seuls 22 % de la population africaine utilisent Internet, selon l’Union internationale des télécommunications (UIT, 2017). Outre l’extension de la couverture réseau, il est nécessaire de doter le continent africain de capacités propres – en particulier en serveurs – pour réduire les coûts d’accès au réseau et développer les contenus et les services locaux adaptés aux besoins des populations locales. Investir dans les infrastructures numériques constitue ainsi une première étape pour inscrire le développement de l’Afrique dans une croissance sociale  et économique plus inclusive et durable. Ces projets de financement, portant sur des niveaux d’investissements élevés, peuvent faire l’objet de cofinancement de la part des institutions de développement.

En plus de développer les infrastructures numériques, il faut multiplier et rendre accessibles les sources de financement de l’innovation. Certes, le nombre de start-up africaines ayant levé des fonds en capital-amorçage (phase de démarrage) et en capital-risque (phase de développement) a connu une croissance de 17 % entre 2015 et 2016. Les start-up africaines ont ainsi levé 129 millions de dollars en 2016, dont plus de 24 % étaient destinés à des start-up dans le secteur des technologies financières (fintech). L’Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya concentrent 80,3 % des investissements, suivis de l’Égypte, du Ghana, du Maroc et du Rwanda. Mais, malgré cette croissance, la part des start-up financées reste très faible : seules 3,6 % des start-up technologiques africaines cherchant un financement en capital-amorçage et en capital-risque ont pu lever des fonds en 2015, alors que le potentiel de financement devrait atteindre la barre d’un milliard de dollars en 2020 (projections Partech). En outre, les business angels, peu présents et non structurés en réseau, ne concernent qu’un nombre très limité de projets et les financements participatifs peinent à se développer en raison de cadres réglementaires peu adaptés.

Il y a donc un enjeu crucial à accroître l’accès au financement des start-up en Afrique. En tant qu’institution de développement, l’AFD doit soutenir la mise en place de conditions favorables à l’éclosion et à l’attractivité du marché. Pour cela, les bailleurs de fonds disposent de plusieurs leviers d’action. Ils peuvent par exemple participer à des fonds de capital-amorçage et de capital-risque ou encourager l’investissement par la mise en place de mécanismes de partage de risque au profit des fonds et des institutions de financement. Ils peuvent aussi déployer des dispositifs de soutien à l’entrepreneuriat – comme le prêt d’honneur, à l’instar du fonds Afric’Innov soutenu par l’AFD.

 

FÉDÉRER LES ACTEURS ET ACCOMPAGNER LE DÉVELOPPEMENT DU CAPITAL HUMAIN

Signe de l’effervescence du secteur, de nombreuses initiatives sur l’innovation essaiment sur le continent africain, portées par une multitude d’acteurs institutionnels, associatifs ou privés. Ces acteurs, qui agissent souvent de manière isolée, peinent à soutenir durablement l’émergence des start-up, il est donc primordial de fédérer les écosystèmes d’innovation et de les structurer afin de renforcer leur action. Là encore, les institutions de développement peuvent agir, en favorisant les échanges et le partage de bonnes pratiques entre acteurs et en structurant les réseaux de mentors et de business angels. Elles peuvent aussi accompagner la création d’un environnement et d’un cadre réglementaire plus adaptés à l’entrepreneuriat et à la recherche. Ces appuis – qui peuvent prendre la forme de financements ou d’assistance technique – sont indispensables à l’éclosion de l’innovation numérique.

Le développement du capital humain est lui aussi incontournable pour soutenir l’innovation numérique. D’ici 2025, les besoins annuels en Afrique sont estimés à 30 000 ingénieurs informatiques et 120 000 développeurs. Le renforcement des compétences des étudiants dans le domaine des technologies informatiques est donc essentiel. Les institutions de développement peuvent intervenir dans ce domaine de plusieurs façons : soutien au développement de cursus d’enseignement supérieur proposant des formations à l’entrepreneuriat, création de formations techniques (développement web et mobile, UX et UI, data, architecture et cloud), ou encore appui à la création de centres de formation dédiés au code (de type Simplon, École 42, WebForce3).

De nombreux bailleurs de fonds institutionnels ont lancé des programmes de soutien à l’innovation numérique en Afrique : « Boost Africa » (Banque africaine de développement et Banque européenne d’investissement), « Startup Catalyst » (Banque mondiale), « Challenge Funds » (Agence suédoise de développement). Dans la même logique, le Groupe AFD a lancé le concours de start-up « Digital Africa » (encadré ci-dessous), qui récompense chaque année des start-up africaines ayant développé des solutions innovantes en faveur du développement ou encore le « Fonds Afric’Innov », qui soutient les entrepreneurs en phase d’amorçage. L’AFD appuie également de nombreux opérateurs et acteurs pour le développement d’infrastructures et de solutions numériques et investit dans différents projets de capital-risque à travers sa filiale Proparco.

L’économie numérique est l’un des rares secteurs où le continent africain a réussi à réduire son retard par rapport aux pays développés. Aujourd’hui, le développement de l’Afrique est intrinsèquement lié à la croissance de l’économie numérique. Les innovations numériques, portées par les start-up, ont changé les modèles économiques et transformé les chaînes de valeur tout en favorisant l’inclusion des populations par des solutions innovantes et adaptées à leurs besoins. Avec une forte perspective de croissance du marché – la contribution de l’Internet au PIB en Afrique, de 18 milliards de dollars en 2013, devrait passer à 300 milliards de dollars en 2025 –, le numérique est synonyme d’espoir, en particulier pour la jeunesse africaine. Soutenir et accompagner l’innovation numérique sur le  continent africain, c’est donner à l’Afrique les moyens de relever les défis économiques des décennies à venir.

 

Le concours Digital Africa

Digital Africa est un concours de start-up qui récompense chaque année, depuis 2016, des start-up africaines et françaises qui agissent en faveur du développement de l’Afrique, en proposant des solutions innovantes. Co-organisé par l’AFD, BpiFrance et la FrenchTech, l’événement met en avant les meilleurs talents de l’innovation numérique en Afrique et pour l’Afrique. Le concours est ouvert aux entrepreneurs africains et français avec un projet en phase d’amorçage ou de création ciblant le continent africain. Il récompense chaque année une promotion de dix start-up (cinq africaines et cinq françaises), qui gagneront de la visibilité et bénéficieront du soutien de l’écosystème numérique français et international pour les appuyer à faire émerger leur solution. Près de 550 candidatures en 2016, plus de 750 en 2017 : le succès du concours est sans conteste. Voici les lauréats de l’édition 2017 :

  • Etudesk (Côte d’Ivoire) : Etudesk est une plateforme de e-learning offrant des cours orientés entreprises pour permettre aux étudiants, chercheurs d’emploi et travailleurs d’améliorer leurs compétences professionnelles ;
  • Ville Propre (Maroc) : Ville Propre est une application mobile sociale qui a pour but d’aider au nettoyage des zones polluées des villes ainsi que de les maintenir à la hauteur des attentes de leurs habitants ;
  • Tuteria (Nigeria) : Tuteria est une plateforme en ligne qui relie les personnes cherchant à se former, avec des experts locaux « vérifiés » par leurs communautés ;
  • LishaBora (Kenya) : LishaBora apporte des intrants et des pratiques, et cogère les produits pour les petits producteurs laitiers du Kenya. La startup offre également des services de gestion fourragère et agricole et permet de débloquer des solutions bancaires et de crédits ;
  • Volkeno (Sénégal) : Volkeno développe un appareil permettant l’enseignement à distance des nouvelles technologies, même en l’absence de connexion internet. Son but est de favoriser l’insertion professionnelle des jeunes.

 

RÉFÉRENCES
Agence Française de Développement/Roland Berger, Étude sur l’innovation numérique en Afrique et dans les pays émergents, 2017.
Union internationale des télécommunications, Facts and Figures, 2017.