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Le rôle déterminant des PME – qui composent l’immense majorité des entreprises des pays en développement – n’est plus à démontrer, en particulier pour l’emploi. Pourtant, leurs besoins en financement donnent lieu à bien des interprétations, parfois erronées. Les objectifs que poursuivent ces PME ne sont pas ceux des grandes entreprises ; c’est en les connaissant mieux qu’il sera possible de mettre en place des instruments et des dispositifs qui les aideront à accéder plus facilement aux financements dont elles ont besoin.

Cet article est extrait du numéro 32 sur le financement des PME

Dynamiques, flexibles, innovantes, à taille humaine… Les petites et moyennes entreprises (PME) sont désormais parées de toutes les vertus. Si les économistes et les décideurs ne s’accordent pas toujours sur la façon de les définir précisément, notamment dans les économies en développement, ils reconnaissent unanimement leur rôle et leurs qualités. Dès lors, la question n’est plus tant de savoir pourquoi les promouvoir, mais comment le faire au mieux.

Quand les handicaps des PME deviennent des atouts

Le financeur, pourtant, était en droit de s’interroger : que peut-il réellement attendre de la part de cette population d’entreprises hétérogène, en général de petite taille ? Que ce soit dans les industries des pays développés comme dans celles des pays émergents, les rendements d’échelle et l’intensité capitalistique croissent avec la taille des entreprises. Il en va de même pour la productivité apparente du travail et le niveau moyen des salaires, à qualification égale. Tout semble donc jouer en faveur des entreprises de grande taille.

En fait, les contributions des PME et des grandes entreprises ne peuvent se penser indépendamment : les forces des unes sont les faiblesses des autres. Ainsi, les PME sont plus flexibles – mais au prix de conditions de travail souvent plus précaires et de rémunérations moins élevées. Elles sont innovantes – mais leurs innovations sont essentiellement périphériques, les innovations radicales demeurant essentiellement le fait de très grandes entreprises compte tenu des montants de recherche-développement qu’elles nécessitent. A contrario, si les conditions de travail sont souvent plus difficiles dans les PME, elles génèrent par leurs activités de proximité un lien social précieux, dont on perçoit la valeur lorsqu’il vient à manquer sous l’effet de la disparition des petits commerces des centres urbains. Et surtout, si elles sont effectivement moins productives que les grandes entreprises, elles sont en revanche beaucoup plus créatrices d’emplois grâce à leur mode de croissance extensif. En effet, plus les entreprises sont grandes, moins leur croissance génère, en moyenne, des emplois. Dans les très grandes entreprises apparaissent même, à partir des années 1980, des « élasticités négatives » de l’emploi : dans le cadre de stratégies de croissance intensive, les gains de productivité s’accompagnent de réduction d’effectifs.

Ainsi, dans un système productif, les PME et les grandes entreprises se complètent beaucoup plus qu’elles ne s’opposent, au point qu’on a pu observer simultanément une concentration financière croissante et une diminution de la taille moyenne des entreprises, liée en partie au choix de grandes entreprises de se réorganiser autour de structures plus petites. L’engouement actuel pour les PME peut ainsi s’expliquer en partie par le regain du chômage à partir des crises pétrolières et par la prise de conscience de la contribution majeure des PME à l’emploi et à l’essor des services marchands. En effet, le phénomène des rendements d’échelle comme de l’intensité capitalistique jouent beaucoup moins dans la plupart des activités de services, de sorte que les barrières de taille à l’entrée sont moins fortes et qu’une taille moyenne peut s’avérer optimale pour conjuguer compétitivité et flexibilité. C’est pourquoi les grandes entreprises se situent en majorité dans l’industrie et plus des trois-quarts des PME dans les secteurs du commerce et des services.

Du « missing middle » au « missing large » ?

Dans les pays industrialisés, l’intérêt porté aux PME date du début des années 1970, avec notamment la publication de l’ouvrage Small is beautiful, dans la mouvance critique du productivisme. En Afrique, cet intérêt est plus récent et fait suite à l’attention portée à partir des années 1970 et surtout 1980 pour le secteur informel. On s’est d’abord intéressé à la PME pour s’inquiéter de sa faible présence, résumée par la notion de « missing middle ». Cette notion est désormais remise en question : les PME sont essentiellement situées dans les services, où elles échappent en grande partie à l’observation statistique, les enquêtes se limitant le plus souvent au seul secteur industriel.

Cette remarque sur les données statistiques soulève la question délicate de l’estimation du nombre des PME et de leur poids dans les économies africaines. Elle souligne également la nécessité de recourir à des définitions précises des seuils de taille (plancher et plafond) et de ce que comprend la notion d’entreprise¹ , faute de quoi les écarts entre les estimations peuvent être très importants (de l’ordre de 1 à 100 au Sénégal, par exemple). Idéalement, il serait souhaitable de recourir également, comme dans l’Union européenne, à une définition officielle homogène entre les pays africains plutôt qu’à des définitions nationales différentes : les PME sont définies comme les entreprises de moins de 100 salariés au Cameroun, de moins de 200 au Maroc et en Côte d’Ivoire, de moins de 300 en Tunisie, d’un chiffre d’affaires inférieur à deux milliards de francs CFA au Sénégal, etc.

À défaut de statistiques précises, on peut avancer des ordres de grandeur, que l’on retrouve peu ou prou dans les différentes régions du monde. Dans la plupart des pays développés, les entreprises sans salarié, lorsqu’elles sont prises en compte, représentent généralement un peu plus de la moitié des entreprises et les microentreprises de moins de 10 salariés plus des neuf dixièmes des entreprises. Moins les économies sont développées, plus ce taux est élevé. En Afrique, les difficultés de dénombrement sont encore accentuées par le recours à la notion de secteur informel, qui peut conduire à écarter des unités qui seraient considérées dans d’autres régions comme des microentreprises et qui de fait présentent de nombreuses caractéristiques similaires. La proportion de microentreprises dépasse les 95 % et microentreprises et PME représentent en nombre la quasi-totalité des entreprises.

PRO-Revue N32-FR-p9-L acces au financement externe des PME

Objectifs, stratégies et contraintes des PME

Les PME sont diverses de par leur taille (entrepreneurs indépendants, micro, petites ou moyennes entreprises) mais aussi de par les objectifs qu’elles poursuivent et les stratégies qu’elles mettent en place pour les atteindre. Alors que les grandes entreprises n’ont pas beaucoup d’autres alternatives qu’augmenter leur rentabilité ou conquérir des parts de marché, les objectifs des PME sont très variés, souvent indissociables de ceux du chef d’entreprise ou de la famille à laquelle l’entreprise appartient. De ce fait, dans leur grande majorité, ces entreprises s’inscrivent dans des logiques de reproduction et non d’accumulation et de croissance. De nombreuses entreprises manifestent une vraie réticence à embaucher du personnel et à grandir – alors qu’elles bénéficient d’une croissance importante de leur activité –, tout simplement parce que leurs responsables privilégient des critères extra-économiques, une volonté d’indépendance ou tout simplement parce qu’ils souhaitent exercer leur métier plutôt que de faire croître un business. Ces objectifs permettent de comprendre pourquoi certaines politiques publiques sont inadéquates ou beaucoup trop ambitieuses ; on ne peut pas, par exemple, parier sur le caractère automatique des mesures de soutien à la création d’emploi.

Ces objectifs conditionnent aussi la perception des difficultés rencontrées par les PME. Lorsque les entreprises des pays en développement sont interrogées sur leurs difficultés, les motifs d’inquiétude les plus fréquemment évoqués relèvent tout d’abord du climat des affaires, des effets de la corruption et des formes de concurrence déloyales. Puis viennent l’instabilité et le manque de lisibilité du cadre fiscal, le manque de sécurisation des moyens de production et du foncier, l’insuffisance et l’instabilité de la demande, le manque de qualification de main d’œuvre, et bien sûr les contraintes d’accès au crédit et ses conditions en termes de taux, de durée et des niveaux de garantie exigés.

Des difficultés de financement importantes, mais des besoins probablement surestimés

À la différence d’autres motifs de préoccupation, les difficultés de financement sont d’autant plus importantes que les entreprises sont petites (voir figure). Dans l’édition de 2010 du World Business Environment Survey de la Banque mondiale, ces difficultés étaient placées en seconde position par les PME et en quatrième seulement par les grandes entreprises.

Si les entreprises du monde entier trouvent en général les banques frileuses, les banquiers assurent que les projets d’investissements « bancables » trouveront toujours un financement. La vérité se situe quelque part à mi-chemin entre ces deux positions… Dans le premier dossier de cette revue, – qui, déjà, était consacré à ce sujet il y a dix ans –, Paul Collier remarquait avec bon sens que le financement des petites entreprises africaines cumule deux difficultés : prêter au secteur privé en Afrique est plus risqué que dans le reste du monde, et financer une petite entreprise est généralement plus risqué que de financer une grande entreprise. Mais dans ce même dossier, Paul Derreumaux, alors PDG de la BOA, reconnaissait que les banques ne s’étaient pas donné non plus les moyens de répondre à la demande de financement de cette clientèle. Ce manque d’implication s’expliquait notamment par la rentabilité des placements dans les titres de dette publique.

Comme pour les estimations du nombre des PME ou leur contribution à l’emploi ou à la valeur ajoutée, les montants des besoins de financement non couverts par les systèmes financiers)² évoqués sont à prendre avec beaucoup de prudence. Ils découlent d’estimations macroéconomiques de la demande potentielle de financements, qui reposent sur de nombreuses hypothèses. Si l’on se place d’un point de vue microéconomique, plusieurs questions sont à considérer, en particulier dans le domaine des crédits d’investissement. La première, en apparence triviale, est de savoir si l’entreprise éprouve le besoin d’investir. Si une grande entreprise a chaque année un programme d’investissement à financer, c’est loin d’être toujours le cas pour une PME. Une fois les investissements initiaux réalisés, très peu d’entrepreneurs réinvestissent par la suite dans leur affaire, parce que le fonctionnement de leur entreprise (petit commerce de détail, métiers du bâtiment, services aux particuliers, artisanat de production, etc.) ne l’exige pas et qu’ils ne sont pas nécessairement dans une logique d’accumulation ou de croissance. Si l’entreprise souhaite investir, a-t-elle besoin d’un financement externe ou est-elle en mesure de s’autofinancer ? Comme les taux d’intérêt sont élevés, en particulier dans le domaine du micro-crédit orienté vers les TPE et que la rentabilité des activités exercée est souvent importante, les entreprises paraissent souvent en mesure d’autofinancer leur investissement et préfèrent dans ce cas cette solution. Ensuite, si l’entreprise considère qu’elle a besoin d’un financement externe sous forme de crédit bancaire, encore faut-il qu’elle en fasse la demande et, quand c’est le cas, qu’elle présente un dossier recevable. Enfin, s’il est recevable, le dossier doit s’avérer « bancable » au regard de la qualité du projet et de la santé financière de l’entreprise. Au final, l’application de ces différents filtres aboutit à des estimations en besoins de financements moindres que ceux qui découlent de méthodes macroéconomiques³.

En conclusion, les PME contribuent de façon essentielle à l’emploi, qui est sans conteste le défi majeur des économies africaines. L’accès au financement constitue l’une de leurs principales difficultés. Cependant, les attentes à leur égard comme l’estimation de leurs besoins de financement apparaissent souvent disproportionnées, d’où l’utilité de définir des politiques ou des instruments aux objectifs réalistes.
Reste à savoir si les pays ou les partenaires techniques et financiers peuvent proposer des instruments financiers4 (lignes de crédit concessionnelles, dispositifs de partage des risques, capital-risque, etc.) en mesure d’avoir un réel impact sur l’accès au financement et, au-delà, sur les performances et la santé des entreprises. La majorité des études économiques consacrées au lien entre finance et croissance conclut à une influence positive du développement financier sur la croissance, grâce précisément à la diminution des contraintes qui pèsent sur le financement externe des entreprises. Mais comme les évaluations scientifiques d’impact sont, pour différentes raisons méthodologiques, plus difficiles à réaliser dans le domaine de la mésofinance que dans celui de la microfinance, la connaissance des impacts de politiques visant à améliorer l’accès des PME au financement bancaire demeure assez imprécise et demande encore à être approfondie pour s’assurer que ces appuis ne se limitent pas essentiellement à des effets d’aubaine pour les établissements financiers.

Notes de bas de page :
1 Cette question se pose dans les pays développés (inclut-on les travailleurs indépendants, les autoentrepreneurs, les sociétés sans salarié ?) et de façon accrue dans les pays en développement avec les unités de production dites informelles (sans comptabilité).
2 La SFI les estime à 330 milliards de dollars.
3 Dans une étude menée par l’AFD sur le secteur industriel à Madagascar, respectivement 40 % des entreprises individuelles et 55 % des sociétés avaient déclaré avoir besoin d’un crédit, respectivement 13 % et 25 % l’avaient demandé et respectivement 3 % et 14 % l’avaient obtenu. Parmi les entreprises qui n’avaient pas vu leur demande satisfaite, un tiers étaient déficitaires. Si on considère que toutes les entreprises bénéficiaires auraient dû voir leur demande satisfaite, on serait passé de 3 % à 7 % des entreprises individuelles et de 14 % à 17 % des sociétés, soit des écarts qui correspondent à un besoin solvable de financement non couvert par le système bancaire relativement faible (cf. http://bit.ly/2JbSn65)
4 Telle l’initiative française Choose Africa, qui va consacrer 2,5 milliards d’euros jusqu’en 2022 pour accompagner la croissance de 10 000 entreprises.

Références
Cadot, O., Disdier, A-C., Gourdon, J., Héricourt, J., Suwa-Eisenmann, A., 2014. « Évaluer l’impact des instruments financiers en faveur des entreprises », Document de travail n°137, AFD, Paris.
Chauvet, L., Ehrhart, H., 2015. « Aid and growth. Evidence from firm-level data », Working paper n°563, Banque de France, Paris.
Collier, P., 2009. « Repenser le financement des petites entreprises en Afrique », Secteur privé et développement, n°1, Proparco, Paris.
Derreumaux, P., 2009. « Les difficultés de financement des PME en Afrique : à qui la faute ? », Secteur privé et développement, n°1, Proparco, Paris.
Hsieh, CT. et Olken, B., 2014. « The missing  »missing middle » », Journal of economic perspectives, vol. 28, n°3, Pittsburgh.
IFC, 2017. « MSME Finance Gap, assessment of the shortfalls and opportunities in financing micro, small and medium enterprises in emerging markets », World Bank Group, Washington.
Quartey, P., Turkson, E., Abor, J., Iddrisu, A., 2017. « Financing the growth of SME’s in Africa : what are the constraints to SME financing within ECOWAS ? », Review of Development Finance, Vol. 7, Issue 1, 2017.
Savoye, B., 1996. « Analyse comparative des microentreprises dans les pays en développement et dans les pays industrialisés », Revue Tiers Monde, vol. 37, n°148, Paris.