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En Tunisie, les contraintes culturelles et sociales perdurent à l’encontre des femmes et continuent d’enrayer leur très fort potentiel économique. Enda l’a bien compris, depuis 1995. Elle leur apporte une formation de base pour libérer leur potentiel entrepreneurial et renforcer leurs connaissances d’un métier, et leur donne surtout accès à des financements.

Il suffit de regarder une photo des participants à n’importe quelle conférence internationale pour constater qu’il faudra beaucoup de temps pour que les femmes soient « incluses » politiquement et égales aux hommes dans la société. Quand est-ce que l’on ne s’étonnera plus de voir une femme à la tête d’une multinationale, d’un gouvernement ou d’un Etat ? Sahle-Work Zewde, élue présidente de la République démocratique fédérale d’Ethiopie en octobre 2018, en est un parfait exemple. Mais être dirigeante politique ou dirigeante d’une grande entreprise implique un combat autrement difficile.

À une échelle différente, la démarche peut sembler aussi grande pour une micro-entrepreneure pour qui l’accès à des moyens financiers, notamment par le biais de la microfinance, peut transformer la vie.

Comme bien des pays en voie de développement, la Tunisie connaît encore beaucoup de précarité et un exode rural qui gonfle les quartiers populaires périphériques. Or, pour sortir du carcan de la pauvreté et améliorer ses conditions de vie, l’accès à des services financiers est essentiel mais difficile puisque les banques ne prêtent pas aux personnes pauvres.

UN CONTEXTE PROPICE AU DÉVELOPPEMENT DE L’INCLUSION FINANCIÈRE

La Tunisie, dont la population dépasse 11 millions d’habitants et compte plus de 4 millions d’actifs, connaît actuellement une période économique difficile, avec une croissance annuelle autour de 1 % et un taux de chômage officiel supérieur à 15 % de la population active, soit près de 650 000 personnes. Parmi celles-ci, les plus concernées sont les jeunes (33,4 %) et les diplômés (29 %), dont deux fois plus de filles que de garçons. Ce chômage entraîne des tensions sociales, une insécurité croissante, et une émigration (clandestine ou officielle) qui a tendance à priver le pays de ses moyens humains, notamment les plus prometteurs d’entre eux.

En 2018, près des deux tiers des bacheliers étaient des jeunes filles, mais à peine plus du quart des employés dans le pays sont des femmes. Un différentiel qui se retrouve également au niveau des postes à responsabilités puisque seulement 5 % des PDG de grandes sociétés sont des femmes. Sur la question des salaires, il persiste aujourd’hui un écart d’environ 36 % entre les hommes et les femmes. En revanche, concernant les élus en Tunisie (au moins jusqu’aux dernières élections) il y avait 14 % de femmes au gouvernement (ministres ou secrétaires d’Etat), 34 % au Parlement et 41 % d’élues dans les municipalités. Peu de pays européens peuvent en dire autant.

Comme bien des pays en voie de développement, la Tunisie connaît encore beaucoup de précarité et un exode rural qui gonfle les quartiers populaires périphériques. Or, pour sortir du carcan de la pauvreté et améliorer ses conditions de vie, l’accès à des services financiers est essentiel mais difficile puisque les banques ne prêtent pas aux personnes pauvres. C’est ce constat qui a inspiré le lancement de la microfinance dans les années 70 en Amérique latine par Accion. Puis dans les années 80, Muhammad Yunus a fondé la Grameen Bank au Bangladesh et est devenu un important acteur du secteur et son principal porte-parole dans le monde.

En 2018, près des deux tiers des bacheliers étaient des jeunes filles, mais à peine plus du quart des employés dans le pays sont des femmes. Un différentiel qui se retrouve également au niveau des postes à responsabilités puisque seulement 5 % des PDG de grandes sociétés sont des femmes.

En Tunisie, la microfinance – plus couramment désignée aujourd’hui comme « inclusion financière » – a été introduite par l’ONG internationale Enda inter-arabe, dans la foulée de la première conférence des Nations Unies sur les femmes, qui s’est tenue à Pékin en 1995. Elle avait réuni des femmes d’un quartier populaire pour relater cette expérience à Pékin. La discussion a fait ressortir l’importance de l’inclusion financière, en Tunisie comme ailleurs, et le fait que beaucoup de femmes pauvres ont une activité productive mais pas assez de moyens pour la mettre à profit. À la suite de cette discussion et avec un don de 20 000 dollars d’Emmaüs international comme capital de départ, Enda a lancé son programme d’inclusion financière. Auto-suffisante depuis 2003, Enda Tamweel est aujourd’hui refinancée par des emprunts locaux et internationaux.

Malheureusement, 25 ans après le grand événement à Pékin dédié aux femmes, d’énormes progrès restent encore à faire pour la mise en œuvre de sa belle déclaration finale (comme celle, plus récemment, sur le climat). Sur 193 pays membres de l’ONU en 2017, 15 seulement avaient une femme à leur tête.

Beaucoup de femmes tunisiennes ont la capacité de générer des revenus, que ce soit dans la production, l’artisanat, le commerce ou encore les services. Elles utilisent leurs revenus en priorité pour le bien-être de leur famille, ce qui n’est pas systématiquement le cas des hommes.

DIGNITÉ ET INDÉPENDANCE ÉCONOMIQUE

Beaucoup de femmes tunisiennes ont la capacité de générer des revenus, que ce soit dans la production, l’artisanat, le commerce ou encore les services. Elles utilisent leurs revenus en priorité pour le bien-être de leur famille, ce qui n’est pas systématiquement le cas des hommes. Se lancer dans l’auto-entrepreneuriat permet ainsi aux femmes d’être actives en dehors de leurs tâches domestiques (dont la valeur est partout sousestimée) mais, surtout, cela leur donne la dignité de l’indépendance économique. D’ailleurs, avec le fort taux de chômage masculin, beaucoup de femmes micro-entrepreneures sont devenues la principale source de revenus de leur famille. Une cliente d’Enda nous avait un jour dit qu’elle avait deux métiers totalement différents : l’élevage de  vaches laitières et le recyclage de métaux. « Et ton mari, que fait-il ? ». Sa réponse : « Je le paie 15 dinars par jour quand j’ai du travail pour lui ! »

On peut estimer qu’avec une moyenne de quatre personnes par ménage pour chaque microentrepreneur, les activités soutenues par Enda Tamweel impactent positivement la vie de près de 1,5 million de Tunisiens. Sans compter que les micro-entrepreneurs eux-mêmes ont créé près de 100 000 emplois, souvent informels. En moyenne, deux tiers des candidats à un premier microcrédit auprès d’Enda sont acceptés. Par la suite, et sous réserve du remboursement sans retard, ils accèdent à une ligne de crédit dont le montant évolue suivant les besoins.

FORMATION ET ENCADREMENT

[Les] femmes se trouvent souvent face à des obstacles, qu’ils soient sociaux ou bureaucratiques, qui les découragent. Culturellement, elles sont ainsi confrontées à des barrières sociales qui affectent directement leur mobilité.

Mais ces femmes se trouvent souvent face à des obstacles, qu’ils soient sociaux ou bureaucratiques, qui les découragent. Culturellement, elles sont ainsi confrontées à des barrières sociales qui affectent directement leur mobilité. Par ailleurs, la culture entrepreneuriale demeure peu développée en Tunisie, et plus du tiers des diplômés ont pour ambition d’occuper un poste de fonctionnaire. Avec une administration déjà très « gonflée », cela est de moins en moins une option. Le système éducatif n’encourage pas l’idée de l’auto-entrepreneuriat, surtout auprès de jeunes qui ont une assez faible confiance en eux et ne veulent pas prendre de risques.

Pour faire face à ces obstacles, Enda a mis en place plusieurs programmes. On peut par exemple citer des formations et encadrements en gestion, en commerce, en design et en éducation financière. Cette dernière permet ainsi aux femmes de mieux gérer leur épargne et leur budget (que ce soit au niveau de leur microentreprise ou du foyer). Peu d’hommes choisissent de suivre une formation, sans doute convaincus qu’ils n’en ont pas besoin. Un programme basé aux Pays-Bas avec lequel Enda collabore, Aflatoon, a pour but d’initier les jeunes (dès 5 ans) à l’entrepreneuriat. Dans le même ordre d’idées, Enda a introduit en 2011 un produit (Bidaya) qui soutient la création de microentreprises par les jeunes, dont 46 % de femmes. Après 3 ans voire plus, 70 % de ces créations fonctionnent encore. Une mention spéciale doit être réservée au programme « Projet de Vie », dont le but est d’aider les jeunes de 18 à 35 ans, femmes et hommes, à réfléchir à leur situation et à préparer leur avenir de façon constructive. Cela se fait à travers des ateliers inter-actifs qui débouchent sur une meilleure insertion socio-professionnelle.

[Les femmes] ont une très forte capacité à contribuer davantage à l’économie, que ce soit en Tunisie ou ailleurs. Mieux les intégrer enrichira la société toute entière.

CONCLUSION 

Dans le contexte tunisien et contrairement aux idées reçues, les données d’Enda montrent que les personnes pauvres et les femmes en particulier, remboursent leur prêt. Parmi le faible pourcentage de clients en défaut de remboursement (moins de 2 %), un tiers seulement est composé de femmes. Ces dernières ont une très forte capacité à contribuer davantage à l’économie, que ce soit en Tunisie ou ailleurs. Mieux les intégrer enrichira la société toute entière.