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Les premiers rapport et données portant sur les impacts de la crise de la Covid-19 entre mars et juin 2020 montrent une relative résilience des pays africains face à la crise sanitaire, en comparaison avec d’autres pays émergents comme le Brésil. Si la crise économique touche globalement l’ensemble des secteurs (hormis celui de la santé), le secteur manufacturier semble comparativement afficher une relative résilience, voire une reprise dans certains pays à fin juin 2020, sur la base de l’indice PMI.

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Cet article a été publié par Jeune Afrique le 28/09/2020. Cet article est disponible sur Internet : https://www.jeuneafrique.com/tags/secteur-prive-et-developpement/

La vulnérabilité du secteur manufacturier africain à la crise née de la pandémie de la Covid-19 est un phénomène complexe ; il est difficile d’utiliser l’expérience des autres continents pour le comprendre, tant le contexte pèse lourd dans son analyse.
Les pays africains ayant été touchés plus tardivement, les informations disponibles sont encore parcellaires. En outre, le continent est moins « couvert » par les données internationales, et les données nationales sont produites moins rapidement qu’ailleurs. Cependant, certaines tendances semblent se dégager déjà, au terme de cette première vague qui aura touché l’Afrique entre mars et juin 2020.

Un premier bilan

Au printemps 2020, les premiers rapports du FMI, de la Banque Mondiale ou des Nations Unies montrent que les pays africains restent, pour la plupart, relativement épargnés par les impacts sanitaires de la crise. Cela s’explique par leur moindre intégration dans l’économie mondialisée, une population plus jeune, d’une densité moindre que les autres continents et des mesures de prévention prises rapidement (FMI, 2020 et Banque mondiale, 2020). Ainsi, au 1er avril, 28 des 50 pays africains pour lesquels les informations étaient disponibles avaient mis en place des mesures de confinement, au moins au niveau local, et huit d’entre eux incitaient leurs populations à rester confinées (UNECA, 2020).

Même si elles diffèrent grandement entre pays, les perspectives à moyen terme sont plus problématiques, du fait de la relative faiblesse des systèmes de santé et de la difficulté de faire respecter le confinement ou les gestes barrières à une population en situation de pauvreté.

Mais dans ces premiers mois, le choc semble tout de même plus économique que sanitaire. La demande internationale des matières premières qui sont exportées par l’Afrique faiblit, les productions nationales qui nécessitent des intrants importés souffrent parfois de la rupture des chaînes de production et d’approvisionnement, et les revenus issus de l’étranger (investissements, aide internationale, revenus des migrants) devraient diminuer. Enfin, les États disposent de moins de moyens financiers pour soutenir les entreprises, alors que celles-ci souffrent des mesures sanitaires.

Une industrie manufacturière relativement moins impactée ?

Si cette crise touche quasiment tous les domaines de l’activité économique, le secteur manufacturier semble cependant moins touché que les services – notamment le tourisme et les transports –, ou que les matières premières. La Banque mondiale (2020), à l’aide d’un modèle de simulation économique pour l’Afrique subsaharienne, estimait même en avril que l’impact de cette crise sur la valeur ajoutée serait positif en 2020, avec un gain de + 5 % pour la production du secteur manufacturier – en raison d’un remplacement de produits importés par des produits locaux –, alors que l’agriculture perdrait environ 3 %, les services 6 % et le secteur de l’énergie 21 %.
Toutefois, cet impact positif est à relativiser, car le secteur manufacturier a une place réduite dans l’activité économique en Afrique. Il est sans doute moins exportateur (notamment vers les marchés chinois et européens), moins intégré aux chaînes de valeur et plus informel qu’ailleurs, même si, en la matière, une grande diversité caractérise le continent (Afrique contemporaine, 2018).

PRO-Revue n°34-FR-P38-Graphique 1 - Évolution de l’Indice des directeurs d’achat (PMI) entre mars et juin 2020

Source : Auteurs, à partir des données de https://tradingeconomics.com/country-list/manufacturing-pmi (Consulté le 29/07/2020)
L’indice des directeurs d’achat (Purchasing Managers’ Index, PMI) pour l’activité manufacturière est un indicateur composite avancé construit à partir d’enquêtes mensuelles sur les perspectives de développement des entreprises. Une valeur inférieure à 50 indique une tendance dominante à la contraction, une valeur supérieure à 50 indique une tendance dominante à l’amélioration. Quatre pays africains sont couverts par l’indice : l’Égypte, le Kenya, le Nigéria et l’Afrique du Sud (par ailleurs tous très touchés par l’épidémie).
Pour les pays représentés dans le graphique, l’évolution générale du PMI semble relativement similaire, avec une chute en mars-avril (tous les pays basculant alors dans la zone de contraction du secteur) et un éventuel redressement en mai-juin (les pays restant cependant, pour la plupart, dans la zone de contraction). C’est ainsi le cas du Kenya et de l’Egypte (cette dernière se situant déjà dans la zone de contraction en janvier-février), à l’image de la Thaïlande et du Vietnam (pays reconnus comme ayant bien géré la crise sanitaire). Le redressement observé au Kenya et en Egypte serait dû à l’assouplissement des mesures de couvre-feu et de confinement et à la reprise des ventes dans certains secteurs et des exportations notamment vers l’Europe. En revanche, l’Afrique du Sud, qui comme l’Egypte se situait déjà dans la zone de contraction en janvier-février, ne voit pas une chute brutale du PMI, tout en restant dans la zone de contraction, mais connait un rebond important en juin qui l’amène dans la zone de tendance dominante à l’amélioration, tout comme la Turquie. Malgré la sévérité de la crise sanitaire en Afrique du Sud, il semblerait que cela soit également l’assouplissement des règles de confinement qui expliquerait ce rebond. Le Nigeria en revanche a la particularité de se situer très nettement dans la zone d’expansion du secteur en janvier-février, de connaitre une chute moins rapide que les autres en mars-avril mais de ne pas connaitre de redressement en mai ou juin, du fait notamment d’une chute continue des commandes de produits dédiés à l’exportation. Cette trajectoire du Nigeria est semblable à celle du Mexique qui est un des pays les plus touchés par la crise sanitaire. Ainsi, la sévérité initiale (à court terme) de la crise ou des mesures sanitaires ne semble pas provoquer une chute plus importante ni empêcher un rebond de l’indice PMI. Cette apparente déconnexion entre le niveau de crise sanitaire, et sa gestion, et l’évolution de l’indice PMI révèle les spécificités de chaque économie et la complexité des facteurs et de la dynamique d’évolution du secteur manufacturier.

 

Les activités les plus touchées par pays

Différentes enquêtes, conduites auprès d’entreprises, permettent de disposer d’informations sur les sous-secteurs manufacturiers les plus touchés, par pays. Au Maroc, les études de la Confédération générale des entreprises (2020) et du Haut-commissariat au Plan (2020) montrent que le textile, les industries métalliques et mécaniques (secteurs exportateurs), ainsi que la construction, ont été les plus fortement touchés. En Tunisie, le PNUD-Tunisie (2020) établit que les secteurs les plus exposés dans ce pays sont le tourisme, le transport et le textile, avec une accentuation de la fragilité financière des micro-entreprises. Au Cameroun, les travaux du Groupement inter-patronal (2020) indiquent un impact négatif pour les entreprises industrielles – plus faible, néanmoins, que pour les entreprises de services. Au Togo, l’enquête de la Chambre de commerce et d’industrie (2020) révèle les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les entreprises des secteurs industriels, mines et BTP. Au Burkina Faso, l’étude « Impact covid-19 » menée par la Chambre de commerce et d’industrie (2020) souligne que le secteur industriel est tout autant touché que les services. Enfin, les travaux du Centre de recherche « Forge Afrique » sur le Burkina Faso (2020) montre que le secteur textile serait le plus touché parmi les activités manufacturières.
Si les rapports de l’UNECA (2020) et de l’UNIDO (2020) montrent sans surprise que les grandes entreprises dont la production est dédiée à l’exportation sont les plus touchées, les analyses indiquent également que les petites entreprises (en particulier de l’artisanat) peuvent être fortement touchées, et surtout qu’elles se montrent moins résilientes que les plus grandes entreprises. C’est également ce qui ressort des études du ministère du Plan et du Développement de Côte d’Ivoire (2020), portant sur les secteurs formels et informels.
Afin de compléter ces résultats, nous avons mené une enquête auprès d’experts africains, économistes universitaires ou cadres supérieurs dans les administrations, en utilisant le réseau des anciens étudiants du CERDI. Le questionnaire avait pour but d’obtenir leurs analyses concernant l’impact à court terme de la crise sur l’industrie manufacturière de leurs pays. Entre les 14 mai et 13 juin, 86 experts africains de 19 pays¹  ont ainsi répondu à ce questionnaire (Graphiques 2a et 2b).

PRO-Revue n°34-FR-P39-Graphique 2a – Enquête auprès d’experts africains

PRO-Revue n°34-FR-P40-Graphique 2b – Enquête auprès d’experts africains

Les réponses viennent globalement confirmer les tendances déjà constatées, tout en soulignant la variabilité des résultats, liée à la complexité et à la spécificité des situations (Goujon et Mien, 2020). Pour ces experts, l’impact sur la production manufacturière dans son ensemble est négatif, mais il est nettement plus important pour la production destinée à l’exportation. Par ailleurs, la production est (mais avec moins de netteté) plus affectée en milieu urbain, dans le secteur formel et pour les grandes entreprises. Les sous-secteurs les plus affectés sont « alimentation, boissons » et « machines, équipement, matériel de transport », suivis de « matériaux de construction, ciment » et « textile, habillement, cuir ». Selon eux, les restrictions administratives et la rupture des chaînes de production sont les principaux facteurs négatifs affectant la production – avant même la baisse de la demande étrangère.

Si, sur le plan sanitaire, les perspectives en Afrique sont incertaines, les conséquences économiques pourraient être dramatiques, car elles sont liées à des éléments de contexte spécifiques : fragilité économique, voire politique, importance de la part de population vivant sous le seuil de pauvreté, taux de sous-emploi important, moyens de financements limités…

Les estimations du FMI datant de juin 2020 montrent que l’Afrique devrait perdre environ six points de croissance en 2020 par rapport à 2019, une perte équivalente à celle du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, et des pays en développement d’Asie. Mais cette perte serait moindre que celle enregistrée par les pays d’Amérique latine et les Caraïbes, et que celle des pays développés.
Reste à savoir si le secteur manufacturier africain fera preuve de résilience, à moyen-terme, face à une crise d’une nature et d’une ampleur inédites. Peut-être pourrait-il même bénéficier en partie du remplacement des produits importés par ceux issus de la production locale.

Note de bas de page :

¹ Algérie, Bénin, Burkina Faso, Burundi, Cameroun, République démocratique du Congo, Côte d’Ivoire, Djibouti, Guinée, Mali, Madagascar, Maroc, Mauritanie, Niger, Ouganda, Sénégal, Tchad, Togo, Tunisie.

Bibliographie
Afrique contemporaine, 2018. Les trajectoires incertaines de l’industrialisation en Afrique. Numéro 266.
Chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso, 2020. Évaluation de l’impact des mesures de lutte contre le Covid-19 sur l’activité du secteur privé au Burkina Faso.  En ligne : http://www.cci.bf/sites/default/files/Rapport_impact_%20COVID-19_sur_l%27activite_economique_VF_MAI_2020.pdf
Chambre de commerce et d’industrie du Togo, 2020. Effets de la crise sanitaire liée au Covid-19 sur les activités des entreprises du secteur privé togolais. En ligne :  http://www.ccit.tg/sites/default/files/Rapport_Impact%20Covid19%20CCIT_compressed.pdf
Confédération générale des entreprises du Maroc, 2020. Quels sont les impacts de la pandémie COVID-19 sur votre entreprise ? – Résultats préliminaires de l’enquête, version 3.0 du 24/04/20. En ligne : https://drive.google.com/file/d/1rKP4r_koBl1vM5Eu23OiAJDsReSQf5tV/view
Haut-commissariat au Plan du Royaume du Maroc, 2020. Principaux résultats de l’enquête de conjoncture sur les effets du Covid-19 sur l’activité des entreprises. En ligne : https://www.hcp.ma/Principaux-resultats-de-l-enquete-de-conjoncture-sur-les-effets-du-Covid-19-sur-l-activite-des-entreprises_a2499.html
Goujon et Mien, 2020. L’impact à court terme de la crise Covid19 sur l’industrie manufacturière en Afrique: la parole aux experts africains. Études et Documents CERDI, à paraitre.
Groupement inter-patronal du Cameroun, 2020. Covid-19, impacts sur les entreprises au Cameroun. En ligne : https://www.legicam.cm/index.php/p/covid-19-impact-sur-les-entreprises-au-cameroun
Fond monétaire international, 2020. Regional Economic Outlook. Sub-Saharan Africa. COVID-19: an unprecedented threat to development. Washington, D.C. En ligne : https://www.imf.org/en/Publications/REO/SSA/Issues/2020/04/01/sreo0420
Fond monétaire international, 2020. World Economic Outlook Update. A Crisis like no other, an uncertain recovery, Washington, D.C. En ligne : https://www.imf.org/en/Publications/WEO/Issues/2020/06/24/WEOUpdateJune2020
Ministère du Plan et du développement de Côte d’Ivoire, PNUD et Institut national de la statistique, 2020. Évaluation de l’impact du Covid-19 sur l’activité des entreprises du secteur formel et Evaluation de l’impact du Covid-19 sur le secteur informel en Côte d’Ivoire. En ligne : https://www.ci.undp.org/content/cote_divoire/fr/home/library/mesure-de-l_impact-socio-economique–du-covid-19-sur-les-conditi.html
Ouedraogo, I. M., Kinda, S. R. et Zidouemba, P. R., 2020. Analyse économique des effets du Covid-19 au Burkina Faso. Forge Afrique, Policy Brief. En ligne : https://static.blog4ever.com/2016/06/819965/Policy-Brief_FORGE-Afrique_Impact-COVID-19–1-_8647116.pdf
PNUD-Tunisie et Ministère du Développement, de l’Investissement et de la Coopération internationale, 2020. Impact économique du Covid-19 en Tunisie, analyse en termes de vulnérabilité des ménages et des micro et très petites entreprises.
Purchasing Managers’ Index (PMI), 2020.  https://tradingeconomics.com/country-list/manufacturing-pmi
United Nations Economic Commission For Africa (UNECA), 2020. Covid-19 Lockdown Exit Strategies for Africa. En ligne :  https://www.uneca.org/sites/default/files/PublicationFiles/ecarprt_covidexitstrategis_eng_9may.pdf
United Nations Industrial Development Organization (UNIDO), 2020. COVID-19 effects in sub-Saharan Africa and what local industry and governments can do. En ligne : https://www.unido.org/news/covid-19-effects-sub-saharan-africa-and-what-local-industry-and-governments-can-do
Banque mondiale, 2020. Africa’s Pulse. Assessing the Economic Impact of COVID-19 and Policy Responses in Sub-Saharan Africa, Vol. 21, Washington, D.C. En ligne : https://olc.worldbank.org/system/files/Exec%20Summary%20-%20COVID-19%20IN%20AFRICA%20IMPACT%20AND%20POLICY%20RESPONSES.pdf