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Nous sommes en train d’épuiser le capital naturel sur lequel reposent la vie humaine et l’économie. Une façon viable et efficace de conserver ce capital, et de rétablir notre « bilan naturel » à son juste équilibre, consiste à conserver des systèmes intacts au niveau des aires protégées. L’optimisation de la gestion de ces zones passe par la mise en place de partenariats sectoriels (public, privé, ONG), comme c’est le cas pour African Parks et SANParks. Les impacts économiques et sociétaux de ces partenariats peuvent en outre être amplifiés par une approche globale du « paysage » reconnaissant les aires protégées comme faisant partie intégrante de zones publiques, privées ou collectives, beaucoup plus vastes.

Une part importante de l’économie mondiale dépend du capital naturel. Composante essentielle du « bilan comptable » de notre planète, il fournit des services vitaux et assure la résilience. Le Forum économique mondial estime que 50 % environ du PIB mondial (soit 44 000 milliards de dollars) dépendent de la nature1. L’allure à laquelle nous utilisons ce capital naturel n’est toutefois pas soutenable : pour maintenir le rythme actuel de consommation de ces ressources, nous aurions besoin chaque année de 1,6 fois notre planète Terre2. La gestion et la conservation de systèmes intacts par le biais des aires protégées présente le meilleur rapport coût-efficacité pour la conservation à long terme de notre capital naturel, tout en induisant d’importants bénéfices économiques et sociaux.

Une récente étude de McKinsey estime qu’en fondant notre gestion de la conservation sur un objectif « 30 by 30 » (c.-à-d. protéger 30 % de la surface des terres et océans d’ici 2030), il serait possible de dégager de 300 à 500 milliards de dollars de PIB et de créer, rien que dans l’écotourisme et la pêche durable, 30 millions d’emplois dans le monde3.

Le secteur privé peut jouer un rôle dans la gestion des aires protégées, parce qu’elles ont besoin d’être gérées durablement – et compte tenu des contraintes financières pesant sur le secteur public. Nous abordons ici les différents domaines d’engagement potentiel pour le secteur privé.

Souvent,le soutien du secteur privé peut jouer un rôle de levier sur l’aide apportée par d’autres bailleurs de fonds ou par des subventions bilatérales ou multilatérales, avec un effet démultiplicateur et une rapide montée en puissance.

ACCOMPAGNEMENT DES MANDATS DE GESTION

Les aires protégées – parmi lesquelles les parcs nationaux et les réserves – sont des actifs d’État, et les pouvoirs publics sont donc responsables de la législation qui s’y applique. Les cinq éléments suivants sont nécessaires à une mise en œuvre efficace de ces dispositions :

  • des structures de gouvernance pour assurer un partage clair des responsabilités, la transparence et la responsabilisation de chacun, avec des « freins et contrepoids » visant à l’équilibre des pouvoirs entre le gouvernement (fixation des politiques publiques et objectifs) et les entités d’exécution ;
  • des capacités de gestion pour mettre en œuvre les principes de planification, pilotage et adaptation, tant au niveau des activités commerciales que pour la conservation ;
  • la construction d’un socle pour la conservation, par l’implication des communautés riveraines des aires protégées, afin qu’elles tirent bénéfice de ces zones en participant à leur protection ;
  • le respect des lois, pour protéger la biodiversité et maintenir la sécurité et la sûreté au niveau local et régional (conditions nécessaires au développement socio-économique de la zone) ;
  • la garantie d’une gestion adaptée des ressources humaines et financières, avec l’emploi et la formation de personnels dûment qualifiés, et en s’assurant que des ressources suffisantes sont allouées ou mobilisées pour financer les opérations

Les mandats de gestion peuvent revêtir différentes formes, allant de la gestion directe par les pouvoirs publics à des partenariats entre ONG et gouvernements (partenariats public-privé). SANParks et African Parks illustrent ces différentes approches.

SANParks est l’agence publique chargée de la protection du patrimoine naturel et culturel en Afrique du Sud, en particulier pour les parcs nationaux et réserves d’État. Forte de sa longue expérience dans les actions de conservation, l’agence détermine la stratégie et fixe les objectifs, décide des allocations budgétaires pour les plans annuels, installe et entretient les infrastructures, recrute et supervise la main d’œuvre des parcs. Elle assure le suivi et l’évaluation des progrès, la promotion du tourisme et de l’entreprise durable, ainsi que la gestion durable des ressources, extractives ou non extractives.

African Parks a été l’une des premières ONG à appliquer un modèle de partenariat public-privé aux enjeux de conservation. Depuis sa création, en 2000, elle administre et finance des zones protégées, en partenariat avec les États. Dans ce dispositif, un mandat à long terme est établi entre un gouvernement national – autorité législative et propriétaire de l’actif – et African Parks, qui gère cet actif dans le cadre d’un accord stratégique convenu entre les parties. Cette répartition claire des rôles garantit au gouvernement que le partenaire privé portera la responsabilité de son action.

Indépendamment de l’approche retenue, d’autres acteurs du secteur privé sont nécessaires pour maximiser les impacts et le « retour social sur investissement » (SROI). Cette intervention peut prendre la forme d’un soutien opérationnel ou spécifique à un projet (par exemple, la santé ou l’éducation), mais il peut s’agir aussi d’expertise en nature, ainsi que de dons ou dotations permettant d’assurer la stabilité à long terme et la réduction du risque. Le secteur privé intervient également par le biais de l’écotourisme ou via des activités spécifiques, génératrices de revenus. Historiquement, le SROI se matérialise dans les changements constatés sur la biodiversité, les moyens de subsistance des communautés, la sûreté et la sécurité. Souvent, le soutien du secteur privé peut jouer un rôle de levier sur l’aide apportée par d’autres bailleurs de fonds ou par des subventions bilatérales ou multilatérales, avec un effet démultiplicateur et une rapide montée en puissance.

GÉNÉRER DES FLUX DE REVENUS À PARTIR DE MODÈLES ÉCONOMIQUES CENTRÉS SUR LA CONSERVATION

Les aires protégées détenues par l’État peuvent servir à accélérer le développement économique des communautés riveraines et apporter une contribution significative à l’économie locale dans son ensemble et au PIB du pays. Le tourisme est souvent la première source de revenu des aires protégées, et joue un rôle important dans leur viabilité financière. C’est aussi l’un des principaux exemples d’implication du secteur privé dans la gestion de la conservation. À l’intérieur ou aux environs des aires protégées, des concessions sont ainsi accordées à des acteurs privés pour y construire des lodges et autres infrastructures touristiques, et mettre en place différentes offres (allant du tour guidé à de luxueuses propositions haut de gamme). La promotion de cette offre dans le reste du pays et à l’étranger permet de faire bénéficier l’aire protégée et les communautés riveraines d’une réinjection des revenus correspondants. Pour l’économie locale et nationale, les bénéfices sont significatifs tout au long de la chaîne de valeur. Avant l’épidémie de Covid-19, en Afrique du Sud, plus de 418 000 personnes vivaient du tourisme, soit à peu près l’équivalent de l’emploi direct dans le secteur minier4.

Le tourisme est souvent la première source de revenu des aires protégées, et joue un rôle important dans leur viabilité financière.  C’est aussi l’un des principaux exemples d’implication du secteur privé dans la gestion de la conservation.

La rémunération des services écosystémiques est une autre source de revenus potentiels faisant intervenir le secteur privé et les aires protégées. Ces dernières jouent par exemple un rôle important dans l’atténuation du changement climatique par le stockage du dioxyde de carbone dans les sols et les végétaux. Selon l’UICN, les aires protégées représentent environ 12 % des stocks de carbone terrestre5. Elles se prêtent donc bien aux marchés volontaires de compensation carbone. Le secteur privé est donc à même de jouer un rôle clé en leur achetant les crédits carbone correspondants, ce qui peut être le point d’entrée pour un investissement beaucoup plus global et un soutien incluant l’aide directe, des compensations en matière de biodiversité, la préservation de l’eau et la qualité des sols.

L’APPROCHE PAYSAGÈRE : PROMOTION PAR LE SECTEUR PRIVÉ D’UN DÉVELOPPEMENT DURABLE À LONG TERME

À long terme, la mise en œuvre d’une landscape approach (L’approche paysagère) recherchant l’équilibre global entre les emplois concurrents des sols et les différentes activités humaines est essentielle au développement durable de n’importe quel système. Il est donc important de reconnaître que les aires protégées font partie d’un « paysage » beaucoup plus vaste, comprenant des zones publiques, privées ou collectives qui partagent un même avenir. Le secteur public et le secteur privé peuvent jouer tous deux un rôle majeur pour la stabilité de ces milieux, mais la valeur ajoutée du secteur privé est plus importante en proportion des terres administrées. Les acteurs privés peuvent s’approvisionner dans ces zones, et y créer des chaînes de valeur durables venant alimenter des entreprises issues de la communauté locale, dont l’activité est liée aux aires protégées. Parce qu’elles établissent un lien entre les aires protégées et des zones tampons (par exemple la gestion de concessions privées limitrophes), les aires protégées publiques secondaires (comme les zones de chasse réglementée ou les zones communales protégées) créent des opportunités d’extension du paysage de conservation au-delà de l’aire protégée, et un prolongement des bénéfices.

Le Parc national du « Grand Kruger » (GKNP) est un bon exemple d’approche de la conservation étendue à tout un paysage. Il s’agit d’un réseau d’aires protégées incluant le Parc national Kruger (KNP), plusieurs réserves régionales, des réserves naturelles privées commercialement très exploitées et des communautés rurales densément peuplées. Si le KNP est bien au cœur du dispositif, les vingt réserves privées intégrées au « paysage » ajoutent plus de 200 000 hectares aux 1,9 millions d’hectares que compte le Kruger, ce qui permet une gestion écologique commune pour toute la région, tout en maximisant les bénéfices économiques. Ainsi, 57 % des impacts économiques proviennent des réserves privées alors qu’elles n’occupent que 15 % de la superficie totale6.

Le maintien d’écosystèmes en bonne santé est plus efficient du point de vue des coûts que les tentatives de restauration ou de remplacement, en particulier si l’on tient compte du coût de la santé publique et de l’évolution du PIB global.

Les aires protégées nationales ont des obligations légales ; elles sont clairement délimitées, chargées d’un mandat précis et peuvent constituer un point d’ancrage pour des écosystèmes plus vastes.

Des études avancent qu’il faudrait réserver 30 % de la surface du globe à la nature pour assurer notre survie et maximiser les bénéfices que nous retirons – activités économiques comprises7 – des milieux naturels. Cela requiert l’implication de tous les secteurs dans la recherche de mécanismes et solutions de protection de la nature. Cependant, pour produire leurs bénéfices, les aires protégées doivent aussi être efficacement administrées et financées. Le secteur privé a un rôle important à jouer pour compléter les investissements du secteur public et assurer que ces zones restent indéfiniment préservées. Son action doit donc passer par le financement et la gestion, en partenariat avec les pouvoirs publics, pour matérialiser le potentiel de ces zones en créant autours d’elles une économie axée sur les enjeux de conservation. La pandémie de Covid-19 a eu des effets dévastateurs sur le tourisme vert, qui apportait aux aires protégées des financements dont elles ont grand besoin. Mais elle a aussi amené la création de nouvelles opportunités de financement. Les partenariats stratégiques public-privé peuvent apporter la réactivité et l’agilité nécessaires pour innover, et rétablir notre bilan naturel à son juste équilibre.

 

 

  1. Forum économique mondial, en partenariat avec AlphaBeta “The Future of Nature and Business”, 2020.
  2. Global Footprint Network – Empreinte écologique (https://www.footprintnetwork.org/our-work/ecological-footprint/).
  3. McKinsey & Company, “Valuing nature conservation – A methodology for quantifying the benefits of protecting the planet’s natural capital”, septembre 2020.
  4. Troisième National Biodiversity Assessment (NBA) pour l’Afrique du Sud, 2019
  5. Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) – Document d’information : Aires protégées et changement climatique, décembre 2019
  6. Synthèse économique du GKNP entre le 1er avril 2016 et le 31 mars 2017
  7. McKinsey & Company, Valuing nature conservation – A methodology for quantifying the benefits of protecting the planet’s natural capital, septembre 2020