Santé

Les remèdes de Proparco, DEG et Swedfund pour fortifier le secteur privé de la santé

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Fadila Hamdane (Proparco), Isabel Thywissen (DEG) et Audrey Obara (Swedfund), trois spécialistes reconnues des enjeux de santé dans les pays en développement, partagent les enseignements que leurs institutions ont tirés de la pandémie de Covid-19. Elles expliquent comment le financement et l’accompagnement technique déployés dans ces pays ont contribué à renforcer des acteurs privés, permettant ainsi un meilleur accès à des soins de qualité. Elles témoignent aussi des défis qu’il reste à relever pour rendre le secteur privé de la santé plus résilient face aux crises.

 

SP&D : Quelles actions ont mises en place par votre institution de financement du développement (IFD) en réponse à la pandémie pour soutenir le secteur privé de la santé dans les pays en développement ?

Fadila Hamdane (Proparco) : Proparco a inscrit son action dans le cadre de l’initiative Santé en commun du Groupe AFD, lancée dès le début de la pandémie, et s’est positionnée en complément de l’action de l’AFD. Nous avons notamment œuvré pour soutenir la production de vaccins sur le continent africain et favoriser l’émergence de nouvelles industries pharmaceutiques. Proparco a ainsi participé à un important prêt syndiqué pour financer le sud-africain Aspen, un des groupes pharmaceutiques leaders du continent africain. Cette opération a notamment servi à soutenir le déploiement d’une usine de production de vaccins anti-Covid d’une capacité de 300 millions de doses.

Isabel Thywissen (DEG) : DEG est engagée dans le financement de la prestation de soins de santé et du secteur pharmaceutique. Dernièrement, nous avons concentré notre action sur la production des vaccins contre la Covid-19. Nous soutenons les entreprises de notre portefeuille dans l’adaptation de leurs réponses à la pandémie, par exemple pour l’achat d’équipements de protection individuelle (EPI), la maîtrise des contaminations, les dispositifs numériques et la formation du personnel.

Audrey Obara (Swedfund) : Dès l’annonce des premiers cas dans les pays où nous intervenons, nous avons très rapidement déployé des financements d’accompagnement technique pour soutenir les cliniques et les hôpitaux afin qu’ils puissent continuer à s’occuper des personnes nécessitant des soins. Le dispositif incluait les initiatives destinées à la protection du personnel et aux EPI, à la sécurité sanitaire des flux de patients et à la rénovation accélérée des infrastructures au bénéfice des patients et des équipes soignantes. Deuxième aspect, aux côtés d’autres actionnaires, nous avons évalué les possibilités d’investissements additionnels pour pallier les conséquences de la pandémie et accroître la résilience des entreprises de notre portefeuille.

 

La crise est venue renforcer la prise de conscience de l’importance d’un système en bon état de fonctionnement, prêt à réagir face aux pandémies et autres menaces pesant sur les systèmes de santé. – Isabel Thywissen (DEG)

 

Quel est l’impact de la crise sur le secteur privé de la santé dans ces pays ?

Isabel Thywissen (DEG) : La Covid-19 représente un enjeu de santé publique. Cependant, faute de moyens et d’infrastructures, c’est aussi devenu un sujet pour le secteur privé et les partenariats public-privé (PPP). Le manque de moyens financiers, les coûts additionnels liés au traitement de la Covid, l’épuisement des personnels soignants et la baisse de revenus consécutive au report de certaines interventions hospitalières ont eu des conséquences majeures sur la pérennité des institutions privées.

Fadila Hamdane (Proparco) : La crise sanitaire a d’abord eu un impact négatif sur le secteur privé de la santé. Elle s’est en effet traduite par la déprogrammation des opérations non urgentes dans les hôpitaux privés. Au niveau du secteur pharmaceutique, elle a provoqué des difficultés d’approvisionnement en matières premières ou en produits finis. Mais très rapidement, le secteur s’est organisé pour retrouver un rythme d’activité soutenu : les hôpitaux ont équipé leur personnel de moyens de protection et ont adapté leurs organisations de travail. Certains de nos clients hospitaliers ont notamment bénéficié de programmes d’accompagnement technique afin de les aider à se réorganiser et à protéger leur personnel.

Audrey Obara (Swedfund) : De nombreux prestataires de santé ont connu une baisse de leurs flux de patients, ces derniers se tenant à distance par peur de contracter la Covid. Les coûts d’exploitation ont également augmenté en ce qui concerne les consommables, notamment les masques, les équipements médicaux et de protection, en raison des problèmes rencontrés sur les chaînes d’approvisionnement, des confinements et de l’explosion de la demande pour ces produits.

 

La crise a augmenté le niveau de pauvreté et a compliqué l’accès aux soins. Quelles ont été les mesures que votre IFD a prises pour renforcer l’accessibilité aux soins ?

Isabel Thywissen (DEG) : Nous finançons la fabrication de médicaments génériques afin d’augmenter la disponibilité des médicaments et pour faire baisser le coût des traitements. L’alignement des pratiques de production sur les standards internationaux contribue à l’amélioration de la qualité et de l’efficacité, d’où une plus grande accessibilité des traitements. En unissant nos forces avec d’autres institutions impliquées, nous parvenons à une mise en œuvre plus rapide des mesures nécessaires. La transformation numérique du secteur contribue également à faciliter l’accès aux soins.

Audrey Obara (Swedfund) : En 2021, nous avons achevé la mise en place d’une facilité de crédit en faveur du Medical Credit Fund II. Ce fonds propose des financements et du renforcement des capacités aux PME exerçant dans le secteur de la santé, dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, pour leur permettre de dispenser des soins abordables et de qualité. Nous avons également augmenté le financement accordé au fonds HealthQuad II, qui soutient les solutions innovantes pour transformer la prestation des soins de santé en Inde en vue d’assurer un meilleur accès à un plus grand nombre de patients. Nous continuons à bâtir des relations avec des investisseurs institutionnels qui partagent notre vision et agissent sur ces questions de santé, en Afrique subsaharienne et en Asie, afin de promouvoir l’accès à des soins abordables et de qualité.

Fadila Hamdane (Proparco) : La pandémie a eu de lourdes conséquences économiques et sociales, qui restreignent l’accès aux soins pour une part croissante de la population. Ce contexte de crise rend la question de l’accessibilité encore plus critique. Afin d’y répondre, nous avons notamment octroyé fin 2021 une subvention au profit du réseau d’hôpitaux Aga Khan Health Services (AKHS) au Kenya et en Tanzanie. Celle-ci doit abonder un dispositif conçu par le réseau, le « Patient Welfare Programme », qui permet de combiner des subventions externes et des efforts financiers d’AKHS pour rendre accessibles des soins de qualité à des populations défavorisées.

 

Les transferts de technologie, à l’image de ceux qui sont favorisés pour la production de vaccins anti-Covid, doivent être soutenus pour permettre une production locale de bonne qualité. – Fadila Hamdane (Proparco)

 

Comment rendre à l’avenir le secteur privé de la santé plus résilient dans ces pays ?

Fadila Hamdane (Proparco) : De nombreux défis doivent être relevés afin de développer le secteur privé de la santé et le rendre plus résilient face aux crises. Il est ainsi urgent d’accroître les capacités de formation des professionnels de santé, de renforcer et de coordonner à l’échelle régionale la régulation du secteur – notamment pharmaceutique. Il est également primordial d’améliorer les infrastructures générales pour permettre une production de médicaments aux meilleurs standards. Une concertation rapprochée avec le secteur public paraît nécessaire afin d’identifier des solutions aux besoins de financement d’amorçage et de R&D, mais aussi pour sécuriser la commercialisation. Par ailleurs, les transferts de technologie, à l’image de ceux qui sont favorisés pour la production de vaccins anti-Covid, doivent être soutenus pour permettre une production locale de bonne qualité.

Isabel Thywissen (DEG) : La prestation privée de soins de santé fait partie d’un système complexe. Certains facteurs externes sont décisifs pour l’implication du privé, parmi lesquels la réglementation et les infrastructures (accès à l’eau potable et aux produits, disponibilité de personnels qualifiés…). Les entreprises privées se doivent de mettre l’accent sur des performances de qualité, moins de bureaucratie, une meilleure préparation et une capacité d’adaptation plus rapide face aux changements qui interviennent dans le domaine de la santé. En Birmanie, parallèlement au financement d’une extension pour l’Asia Royal Hospital, nous avons ainsi contribué à la réorganisation des flux de travail de l’établissement.

Audrey Obara (Swedfund) : Pour beaucoup de patients dans les pays en développement, le prix des soins reste un frein pour l’accès à la santé. Les solutions proposées doivent assurer la maîtrise des coûts sans compromis sur la qualité. Pour cela, une coordination des efforts est nécessaire, notamment entre les gouvernements et le secteur privé qui doivent collaborer en matière d’aide classique et d’investissement. Cette coopération entre les secteurs public et privé est également requise pour l’utilisation des capacités excédentaires (équipement et ressources humaines, notamment), ainsi que pour le renforcement des capacités techniques.

 

La pandémie a-t-elle influencé votre stratégie de soutien au secteur privé de la santé ?

Isabel Thywissen (DEG) : Différentes parties prenantes, issues du secteur public comme du secteur privé, ont amorcé des collaborations fondées sur la confiance. L’une d’entre elles concerne la production de vaccins par Aspen Pharmacare en Afrique du Sud, financée par un consortium réunissant la Société financière internationale (SFI), Proparco, DFC et DEG. Nous avons par la suite augmenté le volume de nos financements au secteur pharmaceutique, comme pour le Grupo Ave en Colombie. Nous avons également soutenu des hôpitaux privés touchés par la réduction drastique de leurs revenus durant la pandémie.

Fadila Hamdane (Proparco) : La nécessité d’investir massivement dans les infrastructures de santé et la formation des personnels n’a jamais été aussi critique. Il est également essentiel de renforcer les systèmes de protection sociale dans nos pays d’intervention. Dans ce contexte, notre stratégie doit s’adapter et viser un soutien encore plus massif au secteur de la santé. Elle doit également intégrer un travail étroit avec les équipes de l’AFD pour améliorer la supervision du secteur privé, avec une meilleure prise en compte de ses spécificités. Enfin, notre stratégie doit permettre d’engager un dialogue ambitieux avec les autorités publiques pour établir les conditions d’un développement d’une santé de qualité, accessible au plus grand nombre.

Audrey Obara (Swedfund) : La Covid-19 a montré à quel point il était important de bâtir, dans les pays en développement, des systèmes de santé résilients. À cet égard, la pandémie a mis en évidence le rôle crucial que doit jouer le secteur privé pour compléter l’action publique. Les mécanismes de paiement fondés sur les taxes et l’assurance doivent être élargis, en lien avec les interventions des gouvernements auprès des populations vulnérables. La pandémie a renforcé nos engagements en faveur du secteur de la santé en vue de soutenir financièrement les entreprises et les fonds qui œuvrent pour l’amélioration des services et de l’accès aux soins de qualité, au bénéfice des populations sous-médicalisées et dans une optique de développement durable.

 

La Covid-19 a montré à quel point il était important de bâtir, dans les pays en développement, des systèmes de santé résilients. À cet égard, la pandémie a mis en évidence le rôle crucial que doit jouer le secteur privé pour compléter l’action publique. – Audrey Obara (Swedfund)

 

Quels sont les défis et les opportunités qu’a révélés la crise pour le secteur de la santé dans les pays en développement ?

Isabel Thywissen (DEG) : La crise est venue renforcer la prise de conscience de l’importance d’un système en bon état de fonctionnement, prêt à réagir face aux pandémies et autres menaces pesant sur les systèmes de santé. Elle a également mis en lumière la nécessité de résoudre les difficultés relatives à la formation du personnel médical et aux chaînes d’approvisionnement.

Audrey Obara (Swedfund) : La plupart des défis préexistants à la pandémie sont apparus au grand jour pendant la crise : manque de personnel médical, de lits et d’équipements spécialisés (par exemple pour l’assistance respiratoire), chaînes d’approvisionnement déficientes et production locale limitée de consommables et de médicaments. Il existe de solides arguments en faveur d’une production locale de ces médicaments et consommables, en particulier pour réduire la dépendance aux importations. Cela ne doit pas se faire pays par pays, mais au sein de blocs régionaux, certains pays se spécialisant dans certains médicaments ou consommables. Selon un article publié par McKinsey en 20191, l’Afrique ne comptait alors que 375 fabricants de médicaments, principalement en Afrique du Nord, à destination d’une population de 1,3 milliard de personnes – contre 10 500 fabricants en Inde pour 1,4 milliard d’habitants. Le rôle des technologies numériques est en train de prendre de l’ampleur dans la résolution de nombreux défis de santé, et ce rôle a été dopé par la pandémie.

Fadila Hamdane (Proparco) : La crise a mis en lumière la fragilité des systèmes de soins. Elle a aussi mis en exergue la capacité des États à se mobiliser et à s’unir pour affecter des budgets plus importants au secteur de la santé. Elle crée en effet un momentum politique qui facilite l’émergence de nouveaux projets, qui favorise des investissements plus importants de différents types d’acteurs, en particulier le secteur privé, les IFD et les ONG.