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Face aux actuelles crises climatiques et écologiques, les zones protégées privées (Privately Protected Areas), qui jouent un rôle central dans la préservation de la biodiversité, peuvent participer activement à la protection de l’environnement. Outre ses ressources financières, le secteur privé peut en effet ajouter aux efforts des ONG et des gouvernements toute une série de compétences et de forces complémentaires. Unis dans une même approche holistique et guidés par le principe des « 4C » (conservation, communauté, culture et commerce), les membres de The Long Run oeuvrent à préserver indéfiniment la biodiversité de notre planète.

Bien que la tradition de l’initiative privée en matière de conservation remonte déjà à plusieurs siècles (Stolton et alii 2014), une certaine défiance a longtemps caractérisé dans ce domaine la relation entre le secteur privé, les pouvoirs publics et les ONG. Fort heureusement, face aux crises actuelles de la biodiversité et du climat, les choses sont en train de changer.

Les aires protégées jouent un rôle essentiel dans la sauvegarde de la biodiversité, et les zones protégées privées peuvent elles aussi augmenter la résilience du secteur de la protection environnementale (Leménager et alii 2014) pour permettre d’atteindre les objectifs de biodiversité fixés au niveau mondial. En effet, au-delà de ses ressources financières, le secteur privé ajoute aux efforts environnementaux des ONG et des pouvoirs publics des forces et des compétences complémentaires : efficacité, efficience, prise de risque, innovation, adaptabilité et financements durables, notamment. Cette dimension est plus essentielle encore dans le contexte actuel de la pandémie de Covid-19, à l’heure où les parcs nationaux – dont beaucoup ne sont déjà pas sanctuarisés dans les faits – devront probablement lutter pour trouver les ressources nécessaires à la poursuite de leurs activités opérationnelles. En temps normal, seulement 2 % en moyenne des revenus générés par les parcs nationaux sont réinvestis dans leur gestion (Balmford et alii 2015).

En temps normal, seulement 2 % en moyenne des revenus générés par les parcs nationaux sont réinvestis dans leur gestion

Du point de vue de l’entreprise, investir dans le capital naturel (écosystèmes et biodiversité) et le capital sociétal (valeurs partagées et compréhension mutuelle) n’a jamais été plus essentiel qu’aujourd’hui. Non seulement les entreprises ont besoin, pour prospérer, d’écosystèmes pleinement fonctionnels et d’une société en bonne santé, mais les visions à court terme de l’exploitation des terres et les stratégies exclusivement fondées sur le profit ne sont désormais plus acceptables. Les consommateurs exigent de plus en plus fréquemment des pratiques commerciales responsables et la transparence en matière de responsabilités.

Du point de vue de l’entreprise, investir dans le capital naturel (écosystèmes et biodiversité) et le capital sociétal (valeurs partagées et compréhension mutuelle) n’a jamais été plus essentiel qu’aujourd’hui.

C’est incontestablement le cas dans le secteur du tourisme, où 76 % des voyageurs disent se montrer plus attentifs au développement durable aujourd’hui qu’avant l’épidémie de coronavirus. Être pionnier de ce changement et s’engager activement dans la préservation de l’environnement et le développement social n’est plus seulement un comportement vertueux – c’est aussi la clé d’un avantage concurrentiel. Les membres de The Long Run sont des exemples de premier plan de l’interaction mutuellement bénéfique entre le secteur privé et la biodiversité, de la manière dont la nature, les individus et les entreprises peuvent travailler ensemble pour construire un avenir plus durable et pérenne.

AVEC UN CHANGEMENT DES MENTALITÉS, LE MARCHÉ PEUT AUSSI FAIRE PARTIE DE LA SOLUTION

Jochen Zeitz (entrepreneur visionnaire, fondateur de la Zeitz Foundation et de The Long Run) défend l’idée que l’atténuation des impacts négatifs ne suffit plus, et qu’il faut nous efforcer de produire des impacts positifs. Les adhérents de The Long Run sont des acteurs du tourisme qui possèdent, administrent ou exercent une influence sur des zones naturelles, mais aussi d’autres agents économiques, organismes ou entreprises qui épaulent le noyau dur des membres dans la mission qu’ils se sont fixés. Tous se rejoignent dans une même approche « holistique », fondée sur les « 4C » : conservation, communauté, culture et commerce. Chacun des membres reconnaît la nécessité de rechercher un juste équilibre entre ces quatre éléments, afin de préserver indéfiniment la biodiversité de notre planète.

L’approche collaborative est essentielle si l’on veut obtenir à grande échelle des changements pérennes. Dans ce but, The Long Run épaule ses membres et met à leur disposition une plateforme de partage des connaissances et des expériences, pour innover collectivement. L’organisation fait aussi en sorte que le travail accompli par la communauté de ses membres puisse faire des émules. Le parcours de ses adhérents en matière de développement durable est référencé à l’aune des critères The Long Run GER® – norme Global Ecosphere Retreats reconnue par l’organisme Global Sustainable Travel Council. Ce label salue leurs performances environnementales et leur permet de se différencier de leurs concurrents. Les adhérents de The Long Run ne cessent de reconsidérer, réfléchir et repousser les limites, pour démultiplier leurs impacts positifs – à la fois sur la biodiversité et sur les individus, tout en cherchant à maintenir la bonne santé économique et la rentabilité de leurs entreprises.

C’est avec cette philosophie qu’une quarantaine d’adhérents propriétaires et entreprises affiliées sont parvenus à protéger près de 100 000 km2 de biodiversité, où vivent 416 espèces menacées. Les effets vertueux sur la vie des communautés humaines et la protection des écosystèmes ont touché 750 000 personnes. En 2019, une quinzaine de millions de dollars ont été directement investis par ce biais dans la protection de l’environnement et le développement humain.

Les raisons qui conduisent nos membres à vouloir protéger la biodiversité peuvent varier, mais ont généralement en commun une saine logique commerciale, un souci de préservation de l’environnement et le sens des responsabilités.

COMMENT ACCÉLÉRER LA PARTICIPATION DU SECTEUR PRIVÉ ?

Les adhérents de The Long Run sont présents sur les cinq continents et dans différents écosystèmes – des déserts aux récifs coraliens, des tropiques aux pôles. Ils apportent donc une grande diversité de perspectives sur les motivations et les défis rencontrés par le secteur privé lorsqu’il choisit de s’engager dans la préservation de la biodiversité.

Les raisons qui conduisent nos membres à vouloir protéger la biodiversité peuvent varier, mais ont généralement en commun une saine logique commerciale, un souci de préservation de l’environnement et le sens des responsabilités. S’agissant des impératifs économiques et commerciaux, la biodiversité et la santé des écosystèmes ont des effets très directs sur le secteur du tourisme écologique. La qualité du produit – c’est-à-dire l’expérience de la clientèle – en dépend. Lorsque l’investissement des pouvoirs publics dans la biodiversité est insuffisant, le secteur privé peut prendre le relais. L’attitude écoresponsable n’est pas seulement moralement louable : elle permet aussi de réduire les coûts, d’induire des effets vertueux et d’asseoir une crédibilité, ce qui en fait un argument de vente à part entière. Une autre des motivations observées est de rendre les efforts de préservation plus résilients. Là où les modèles caritatifs ont échoué, le secteur privé peut apporter une solution alternative. En diversifiant les sources de revenus et en réduisant la dépendance aux donateurs, l’approche commerciale rend plus résilientes les initiatives de conservation. Parmi les facteurs de motivation, on peut citer également la passion individuelle et le sens des responsabilités. Beaucoup de nos membres s’engagent par conviction personnelle, en raison du lien profond qui les rattache à la nature. Cet intérêt se double d’un sens des responsabilités à l’égard des nouvelles générations, pour faire du monde un endroit plus vivable, dans une perspective à long terme de la gestion des territoires.

DES DÉFIS À RELEVER

Développement et protection de l’environnement vont de pair. Nos membres sont convaincus que la seule manière d’entraîner plus largement à leur suite d’autres parties prenantes consiste à démontrer la compétitivité économique de la préservation de l’environnement et d’autres formes de gestion raisonnée des terres (par exemple, dans l’agroforesterie, le tourisme ou l’agriculture  responsable).

Pour les acteurs privés qui s’engagent dans cette démarche, il y a cependant de nombreux défis à relever, notamment les coûts associés et l’augmentation de certains risques. Parmi ces obstacles, on peut noter les tendances constatées aujourd’hui en matière de démographie, de croissance, de pratiques non durables, guidées par une logique de court-terme. À cela s’ajoute l’instabilité politique dans certaines régions du monde, et l’échec de nombreux gouvernements à donner stratégiquement priorité à la biodiversité, à la santé environnementale et au développement durable. Ces facteurs conduisent à des approches en silo (connaissances lacunaires et partage insuffisant des ressources), et à des politiques ou cadres législatifs inadaptés, qui viennent à leur tour saper les efforts et dissuader le secteur privé de s’engager.

Pour relever ces défis, une approche collaborative et multipartite s’impose. Pour beaucoup, il est important que les efforts de préservation soient mieux reconnus, et que le secteur privé soit associé en tant que partenaire. Cela permettrait de décloisonner les silos et de concevoir, en appui des objectifs nationaux de conservation, des politiques efficaces visant à favoriser l’investissement dans la biodiversité. Il existe de nombreux exemples de systèmes ayant fait la preuve de leur efficacité (cf. Guide UICN PPA des meilleures pratiques pour les aires protégées privées, 2018). En Afrique du Sud ou au Brésil, par exemple, les aires protégées privées peuvent faire l’objet d’une publication au journal officiel, et ainsi acquérir un statut comparable à celui des parcs nationaux.

La pérennité financière est également essentielle au maintien dans la durée des efforts de préservation. La pandémie de Covid-19 est venue souligner l’importance d’une diversification des sources de revenus, et révéler de nouvelles opportunités. La plupart de nos membres sont convaincus que le développement de dispositifs ingénieux de sauvegarde de la biodiversité et de compensation carbone pourrait constituer une source additionnelle de revenus, plus large et susceptible de stimuler les efforts de sauvegarde de la biodiversité. Cela renforcerait la résilience du business model, et favoriserait la reconnaissance d’une valeur ajoutée pour le service ainsi rendu.

L’impact du secteur privé peut être significatif, en dépit des contraintes existantes. À force de passion et de persévérance, avec des efforts de collaboration et un bon sens des affaires, des membres de The Long Run ont pu assurer chacun la protection de 100, 10 000 ou 100 000 hectares de fynbos (formation végétale naturelle caractéristique du sud de l’Afrique du Sud), de désert, de forêt tropicale ou de zones humides – autant de territoires qui sont parfois les derniers bastions où subsistent des espèces en danger d’extinction, comme le rhinocéros noir d’Afrique de l’Est. Ces exemples démontrent bien tout ce qu’il est possible d’accomplir en adoptant la philosophie des « 4C ». Ils créent une émulation pour faire évoluer collectivement les politiques et les pratiques, pour une planète plus vaillante et plus durable.

La pandémie de Covid-19 est venue souligner l’importance d’une diversification des sources de revenus, et révéler de nouvelles opportunités.

Bibliographie

Stolton, S., Redford, K.H. & Dudley, N. (2014). The Futures of Privately Protected Areas. Gland, Switzerland: IUCN. https:// portals.iucn.org/library/sites/library/files/ documents/PATRS-001.pdf

Leménager, T., King, D., Eliott, J., Gibbons, H., and King, A. (2014). Greater than the sum of their parts: environmental complementarity between public, private and communities protected areas. Global Ecology and Conservation 2, 238-247.

Balmford, A., Green, J.M.H., Anderson, M., Beresford, J., Huang, C., Naidoo, R., et alii (2015) Walk on the Wild Side: Estimating the Global Magnitude of Visits to Protected Areas. PLoS Biol 13(2): e1002074.   https://doi.org/10.1371/journal. pbio.1002074